mercredi 9 octobre 2019

Bonjour-bonjour

Nous voilà rassurés. 
Le ministre de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration, également ministre responsable de la Langue française et j’en passe, Simon Jolin-Barrette, a démontré un fin sens de l’humour, vendredi dernier, en évoquant la possibilité de mettre le « Bonjour-Hi » à l’index. Ha ! pensions-nous, impressionnés par ce pince-sans-rire, et aussitôt submergés par le comique de la situation.
La grosse femme de chez Eaton (qui n’est plus grosse depuis longtemps mais l’est restée dans notre imaginaire), après avoir prononcé un retentissant bon-jour, ouvre sa veste de laine et découvre, cousu de fil blanc, un tout petit « hi ». Aux coins de la rue Sainte-Catherine, des commerçants, le chapeau enfoncé jusqu’aux oreilles, distribuent, comme jadis les vieux dissidents soviétiques leur samizdat, des petits cartons pliés en deux : « Venez nous voir. English spoken de 9 h 15 à 9 h 40 ». Le mouvement écolo Extinction Rebellion ajoute une nouvelle corde à son arc en répertoriant tous les mots désormais en voie d’extinction sur la planète : je m’oppose (Chine), basé sur la science (États-Unis), camps de la mort (Pologne), Adolf (Allemagne), hi ! (Québec).
Blague à part. N’eût été l’intervention du premier ministre, il n’est pas dit que le nouveau ministre responsable de la Langue française ne s’engageait pas sur la voie de l’interdiction. « Je pense que je vais devoir traduire cela dans des mesures au cours des prochains mois », disait-il devant les journalistes vendredi. Comme s’il suffisait à M. Jolin-Barrette d’entendre le mot « consensus » pour qu’il ait envie de légiférer. Le réflexe de Pavlov serait-il à l’origine de cet inquiétant comportement ? Ou, comme se demandaient Luc Ferrandez et Alexandre Taillefer à l’émission de Paul Arcand cette semaine, un excès d’ambition ? Le ministre-à-tout-faire du gouvernement Legault a bien réussi son coup pour ce qui est de la laïcité et fait preuve de beaucoup d’entrain pour ce qui est de l’immigration. Jamais deux sans trois ? Serait-il en train de découvrir le triathlète en lui ?
M. Jolin-Barrette a, depuis, repris ses paroles malheureuses en affirmant, lundi, qu’il n’avait pas « l’intention de légiférer ». À la bonne heure. À noter que le ministre n’a pas invoqué le coup de fatigue, ne s’est aucunement excusé pour avoir évoqué une telle énormité, et c’est bien pourquoi il vaut la peine d’en parler. Le Québec n’est pas la Chine, ni même les États-Unis. Aspire-t-on à le devenir ? Comme l’indique la petite liste de mots en « voie d’extinction » citée plus haut, ces deux pays mènent le bal pour ce qui est de l’interdiction de paroles actuellement.
En Chine, dans les jours qui ont suivi la nomination « à vie » du président Xi Jinping, on a proscrit, en plus de « je m’oppose », les expressions suivantes : mon empereur, contrôle à vie, dirigeant incompétent, monter à bord de l’avion (l’expression veut aussi dire « accéder au trône » en mandarin), et toutes références aux oeuvres Animal Farm et 1984 de George Orwell.
Aux États-Unis, l’administration Trump a banni, en prévision de la publication de son premier budget en 2018, les mots diversité, transgenre, droit, foetus, vulnérable, fondé sur des preuves et, bien sûr, « basé sur la science ». Comme quoi il n’y a pas que les communistes qui veulent censurer la réalité pour qu’elle se conforme à l’idéologie dominante. Prenez la Pologne. Une loi votée en 2016 condamne quiconque prononce les mots « camps de la mort polonais » à trois ans de prison. On craint là-bas que les plus jeunes imputent la responsabilité des camps nazis à la Pologne à cause de cette expression.
Dans un registre plus bienveillant, il y a également plusieurs pays qui interdisent l’utilisation de certains prénoms : Adolf mais aussi Gramophone en Allemagne, Nutella, Fraise, Mini Cooper en France, Batman, Burger King, Épinard au Mexique, Marijuana, iMac en Australie… La liste est longue et fort divertissante. Peut-être devrait-on laisser M. Jolin-Barrette s’amuser dans ces eaux-là ? Ça l’occuperait. Ou, tiens, encore mieux : pourquoi ne pas passer une loi obligeant tous les taxis à afficher un beau bonjour sur les parois de leur carrosserie (idéalement rafraîchie) ? Ce fut une idée de génie de la part du regretté Téo Taxi qui devrait être reprise partout — aux frais du gouvernement, évidemment. Dans les boutiques, les autobus, les camions de déneigement, les services d’arrondissement et l’Hôtel de Ville.
On est accueillants au Québec ? Alors, montrons-le. Passons à la « promotion » plutôt qu’à l’interdiction. Partout où il y a (ou avait) des croix, remplaçons-les par le seul signe identitaire digne de ce nom : la langue. Faisons de « Bonjour ! » une marque de commerce déposée. Nike n’a qu’à bien se tenir. Accrochons-le au mont Royal s’il le faut. Soyons des amoureux du Québec les bras grands ouverts plutôt que les fesses serrées.
Nul besoin de proscrire l’anglais pour aimer et protéger le français. Il suffit de l’aimer en masse.

mercredi 2 octobre 2019

François Legault, sors de ce corps!

Le premier débat francophone de la course électorale se fera entre hommes seulement. L’affiche conçue pour promouvoir l’événement de ce soir, un gros plan de chacun des hommes choisis (Justin Trudeau, Andrew Scheer, Jagmeet Singh, Yves-François Blanchet), tous détendus et souriants, donne presque envie de ramener le concours du « plus bel homme du Canada », comme l’avait proposé Lise Payette dans le temps. Tant qu’à revenir en arrière, je veux dire.
L’idée d’exclure la leader du Parti vert, Elizabeth May, se défend mal, à mon avis. À un moment où le pouvoir obstinément masculin ne passe plus, n’est-ce pas gênant de n’avoir aucune femme sur scène ? De plus, la personne d’expérience, le chef avec la plus longue feuille de route, c’est Elizabeth May. Le seul parti à prendre l’urgence climatique, la question de l’heure, à bras-le-corps, c’est le Parti vert. Madame May incarne, à elle seule, l’évolution politique la plus notoire des dernières années : la présence des femmes, d’une part, et la question de l’environnement, de l’autre. Et on ne veut pas d’elle ?
La raison officielle de son exclusion est que le PV n’a pas encore de député au Québec, ce qui élude le fait que Pierre Nantel, élu sous la bannière du NPD, compte maintenant parmi la députation verte. S’il ne s’agit pas de l’élection d’un vert proprement dit, c’est un aspect qui devrait quand même peser dans la balance. La véritable raison ne serait-elle pas plutôt la difficulté d’Elizabeth May de s’exprimer en français ? La probabilité qu’elle ralentisse la cadence, qu’elle gâte la sauce, comme on l’avait insinué en 2015, y serait-elle pour quelque chose ? Pourtant, sur quatre heureux élus, seulement deux candidats peuvent s’exprimer aisément dans la langue de chez nous. Pourquoi Elizabeth devrait-elle porter seule ce handicap ? Qui n’a pas remarqué qu’Andrew Scheer est encore plus soporifique (si ça se peut) en français et Jagmeet Singh, lui, un peu plus serré dans son costume ?
L’autre anomalie de cette soirée électorale est qu’il y aura en fait deux hommes (encore un autre) derrière le lutrin réservé au Bloc québécois : Yves-François Blanchet et François Legault. Avez-vous l’impression, vous aussi, que plus la campagne avance, plus le leader du Bloc ressemble au leader de la CAQ ? Le nouveau chef bloquiste est lui aussi un ex-péquiste qui a mis la souveraineté en sourdine — le temps d’une élection, du moins — pour mieux s’attaquer au pratico-pratique. Il est lui aussi un politicien qui veut « protéger l’environnement » tout en favorisant un troisième lien à Québec et un gazoduc au Saguenay.
À l’instar de notre premier ministre dont la popularité a de quoi faire pâlir d’envie n’importe quel chef fédéral, M. Blanchet est devenu un grand défenseur des régions, des aînés et surtout de la laïcité. « Au Québec, c’est comme ça qu’on vit » pourrait très bien lui servir de mantra, lui aussi. Dans l’esprit autonomiste qui sévit à Québec, le chef du Bloc se propose en commando pour mieux délimiter nos frontières et, surtout, arracher à la dure des pouvoirs accrus pour le Québec : transfert de fonds destinés aux infrastructures, droit de veto pour les expulsions des demandeurs d’asile, obligation pour les immigrants de parler français et jusqu’à un CRTC « version québécoise ».
Yves-François s’en va en guerre à Ottawa pour finir le travail entamé à Québec. Plus agressif de nature, il a même tendance à hausser la mise, jouant le « bad cop » au « bon cop » de François Legault. Le rôle lui va comme un gant. La proposition d’une « péréquation verte », qui pénaliserait les provinces qui émettent beaucoup de GES et favoriserait celles qui en émettent moins, est un bon exemple de ce type de surenchère dont M. Blanchet a le secret. La recette est plus susceptible d’attiser une petite guerre civile au pays, remarquez, que d’aider réellement l’environnement, mais qu’à cela ne tienne. Le chef du Bloc a très bien compris à quoi tenait la popularité de François Legault et n’hésite pas à vilipender de plus belle « l’énergie sale » de l’Alberta tout en louangeant « l’énergie propre » du Québec. Pour les besoins de cette élection, il s’est transformé en spécialiste du « nous » contre « them », de la laïcité contre le multiculturalisme et de l’hydroélectricité contre les sables bitumineux.
M. Blanchet est un redoutable politicien qui est en train de faire des miracles, à court terme du moins, pour le Bloc. Mais quelqu’un pourrait-il lui rappeler que le BQ est un parti qui s’est démarqué en étant résolument à gauche ? En ayant une conscience aiguë, également, des institutions canadiennes au sein desquelles le parti doit inévitablement exister ? Il y a toujours quelque chose d’un peu déconcertant dans le fait de voir des politiciens oublier d’où ils viennent — ou encore, où ils mettent les pieds — particulièrement à un moment où la confiance en la politique est au plus bas. Et puis, n’est-ce pas précisément ce genre de gymnastique idéologique qui a fini par anéantir le Parti québécois ?

LE COURR