mercredi 14 novembre 2018

De la parole aux actes

Novembre 2018 représentera-t-il pour l’environnement ce qu’octobre 2017 constitue désormais pour le harcèlement sexuel ? Un tournant, un grand ras-le-bol, un soudain sentiment de responsabilité, voire de culpabilité, le tout rehaussé d’un star power inouï ?
À la suite du lancement du « pacte de transition écologique », tout indique, au Québec tout au moins, une prise de conscience importante. Encore aux dernières élections, le souci de l’environnement traînait loin derrière la santé, l’éducation et même l’immigration pour l’ensemble de l’électorat. Or, quelque 180 000 signataires et des dizaines de milliers de manifestants à Montréal et ailleurs, un samedi frisquet de novembre, doivent bien vouloir dire quelque chose.
Le pacte, lancé par Dominic Champagne et (grande) compagnie, a plusieurs mérites. Celui, d’abord, de forcer la main d’un gouvernement qui, ici comme ailleurs, n’a jamais prêté beaucoup d’attention à l’environnement, en poussant, et c’est l’ingénuité de la chose, sur l’engagement citoyen. Reconnaissant que nous sommes tous plutôt fainéants en matière environnementale — tout le monde opine du bonnet mais personne ne bouge —, l’intention ici est de motiver les gens à agir pour que les politiciens se sentent obligés d’agir à leur tour.
On verra, selon la formule consacrée du premier ministre Legault, quel effet aura la pression populaire. Mais, en attendant, et c’est un autre aspect important de cette initiative citoyenne, la conversation emprunte une tout autre avenue. Nous ne sommes plus ici dans les prévisions scientifiques, l’énumération dantesque de la fonte des glaces, la disparition des espèces, l’érosion des sols, les orages violents, les réfugiés climatiques… On quitte l’avenir apocalyptique qui nous attend, et les charges contre le système capitaliste qui nous y mène, pour examiner, concrètement, ce qui peut être fait par chacun d’entre nous. Maintenant. On passe « de la parole aux actes », d’un futur hypothétique à un présent on ne peut plus réel.
La réalité d’aujourd’hui est la suivante : chaque individu, petit ou grand, pauvre ou riche, laisse une trace sur Terre, une « empreinte carbone » que nous ne pouvons plus feindre d’ignorer. Faites le test (les calculateurs de carbone pullulent en ligne). C’est passablement perturbant. Déconde constater, malgré vos habitudes assidues de recyclage, votre consommation de viande franchement insignifiante et votre amour du vélo, qu’il faudrait néanmoins 2,5 planètes pour subvenir à vos besoins. Oui, bien sûr, l’industrie lourde pollue bien davantage et certains pays bien plus que d’autres. Mais à quoi sert ce genre de calcul ? Ce relativisme politique nous mène tout droit à Maxime Bernier et à des élucubrations du genre « le CO2 nourrit les plantes », ou encore à Justin Trudeau qui investit dans l’oléoduc tout en professant son amour de l’environnement.
Un des grands mérites du pacte de transition est de nous obliger justement à penser différemment, voire à élargir la conscience humaine. L’être humain a été conçu, jusqu’à maintenant, en trois dimensions : le physique, le mental et le spirituel. La sensibilité écologique ajoute une autre façon de se concevoir dans le monde. Il ne s’agit pas seulement de la relation que nous entretenons vis-à-vis de nous-mêmes, en d’autres mots, mais d’une relation que nous entretenons avec l’extension de nous-mêmes, avec ce qui est vivant autour de nous, une notion que seuls les Autochtones ont entretenue jusqu’à maintenant, mais sans nécessairement la traduire de façon toujours très concrète.
En rappelant que la plupart des gestes que nous posons innocemment tous les jours (laisser les lumières allumées, acheter des asperges du Pérou…) ont une incidence sur l’environnement, le pacte nous force à calculer nos pas différemment et, surtout, à penser globalement. Or, cette surconscience écolo, cette intuition de ce qui est plus grand que soi-même et, en même temps, de ce bas monde, est assez nouveau pour la conscience humaine.
Finalement, le pacte nous convie à une grande tâche collective, à accomplir quelque chose tout le monde ensemble. La dernière fois que j’ai senti l’effervescence de la danse en ligne, ce sentiment qu’on est des milliers à vouloir la même chose en même temps, c’était lors de l’éclosion du mouvement des femmes il y a 40 ans. Il y a eu d’autres grandes envolées collectives, bien sûr, le Québec étant plutôt spécialiste en la matière, mais disons qu’il y a un bail qu’on ne s’est pas serré les coudes pour « changer le monde ».
Essayez-le pour voir. Individuellement et collectivement, ça fait un bien fou.

mercredi 7 novembre 2018

Trump à mi-mandat

D’abord, il y eut la stupéfaction de voir un homme qui ne fait pas de secret de ses agressions sexuelles, ses évasions fiscales, son ignorance de l’histoire, du monde et de l’administration publique, un homme « qui ment comme il respire », prendre la tête des États-Unis. Et puis, il y a la stupeur, deux ans plus tard, de constater que l’improbable président, loin d’être vu comme une aberration, prend du galon.
Au moment où ces lignes étaient écrites, on ne savait toujours rien des résultats des élections de mi-mandat. On soupçonne, par contre, qu’il ne s’agira pas de la gifle retentissante que plusieurs, depuis la Women’s March en janvier 2017, auraient souhaitée. Donald Trumpaura beau perdre le contrôle de la Chambre des représentants, comme prédisent les sondages, il aura quand même réussi à imposer une nouvelle vision de l’Amérique : brouillonne, mesquine, repliée sur elle-même, violente et plus divisée que jamais.
Trump a bien compris qui l’avait porté au pouvoir : l’homme blanc moyen, nostalgique d’une époque où les femmes, les immigrants, les changements climatiques et la mondialisation prenaient beaucoup moins de place. Tout son génie (si on peut dire) réside dans sa capacité d’attiser les ressentiments de cet électorat jusqu’ici largement invisible. On l’a vu défendre les manifestants antisémites de Charlottesville (« some very fine people »), applaudir le représentant républicain qui s’est attaqué physiquement à un journaliste (« my kind of guy »), tourner le dos à des ententes internationales cruciales (« America first ») et, surtout, se servir des dénonciations féministes de la nomination de Brett Kavanaugh à la Cour suprême pour faire des hommes les vraies victimes dans cette affaire (« scary time to be a man right now »).
Rendons à César : ce qui avait toutes les apparences d’un point culminant du mouvement #MeToo, le témoignage crédible de Christine Blasey Ford dénonçant le juge Kavanaugh pour agression sexuelle, est devenu l’occasion de déplorer non pas la vulnérabilité des femmes, mais bien celle des hommes. En se moquant du témoignage supposément flou de Mme Ford et en laissant croire que tout homme pourrait désormais être accusé de n’importe quoi, Trump a offert une planche de salut à son parti en lui fournissant une cause on ne peut plus rassembleuse. Soudainement, les privilèges de l’homme blanc étaient menacés ! « Si les démocrates réussissent moins bien que prévu au mi-mandat, écrit un commentateur, ils le devront aux auditions Kavanaugh. C’est à ce moment que les républicains ont retrouvé leur voix. »
La guerre de tranchées qui s’intensifie entre démocrates et républicains depuis l’arrivée de Donald Trump comporte donc à sa base une guerre des sexes. Dans le grand référendum sur l’acceptabilité même du 45e président, on trouve en premières lignes, d’un côté, des femmes blanches diplômées universitaires qui se battent corps et âme pour le détrôner et, de l’autre, des hommes sans diplôme qui se désâment pour le garder bien en selle. L’animosité est telle entre les défenseurs et opposants du président que 31 % des Américains, selon un récent sondage, croient une seconde guerre civile possible d’ici cinq ans. Un ex-agent de la CIA, Michael Scheuer, bloguait récemment que « le temps était venu de tuer » les anti-Trump. Depuis, un certain Cesar Sayoc Jr., avide défenseur du président, a tenté le pari en envoyant treize bombes artisanales à des personnalités associées aux démocrates, ouvrant un tout nouveau chapitre dans le terrorisme intérieur.
La tuerie à la synagogue de Pittsburgh quelques jours plus tard, la pire dans l’histoire juive américaine, est venue ensuite souligner à quel point il ne s’agit plus ici d’une simple guerre culturelle entre démocrates et républicains, des valeurs et un style de vie plus libéral d’un côté, ou plus conservateur de l’autre. Il s’agit plutôt de véritables campagnes de haine. Voilà l’autre grand exploit de Donald Trump. Non seulement a-t-il creusé l’écart entre les hommes et les femmes, les démocrates et les républicains, il a tracé une ligne dans le sable entre les citoyens légitimes et illégitimes, entre habitants de longue date et nouveaux venus. En 2017 seulement, 65 attentats ont fait 95 morts, motivés en majorité « par des sentiments racistes, antimusulmans, antisémites ou autres idéologies d’extrême droite ». Et c’est sans parler des 300 000 « citoyens souverains », des extrémistes antigouvernementaux qui ne répondent à aucune loi et fomentent de sombres complots contre les institutions étatiques.
Indépendamment de combien de démocrates, de femmes, de Latinos ou d’Afro-Américains seront élus cette semaine, l’Amérique demeure en guerre avec elle-même. Le chaos semé par Donald Trump ne se dissipera pas de sitôt.