jeudi 14 juin 2012

Le mystère Harper



Pas un jour qui passe sans que le bilan des politiques harperiennes ne s'alourdisse. Le projet de loi omnibus (C-38) est la dernière salve d'une offensive tous azimuts pour remodeler le Canada en pays beaucoup, beaucoup plus conservateur. C'est énorme ce qui se passe, à l'instar du bill fourre-tout lui-même.

Et pourtant, mises à part quelques voix dans le désert (Hélène Buzetti et Manon Cornellier du Devoir) et, bien sûr, l'opposition officielle à Ottawa, c'est comme si de rien n'était. On ne sent pas tellement la grogne, encore moins des couvercles de marmite sur le point de sauter, comme c'est le cas, ici, au pays du printemps perpétuel.

Quand même incroyable que la hausse des frais de scolarité, un sujet pour qui peu de gens étaient prêts à déchirer leur chemise, encore récemment, ait mis le feu aux poudres au Québec alors qu'à Ottawa, des propositions beaucoup plus radicales passent comme sur le dos d'un canard. Quand même surprenant que c'est Charest qu'on se lève la nuit pour haïr alors que le vrai diable, la pire menace est bien davantage du côté de Harper (affectueusement surnommé 'Hair in the fridge' au Canada anglais.) Faisons le calcul, juste pour voir...

Dans la colonne de droite, c'est-à-dire le gouvernement conservateur: complicité en matière de torture, détention d'enfants soldats, fraude électorale, transgression des règles parlementaires, rejet d'ententes internationales sur l'environnement, abolition de mesures de protection environnementale, abolition de contrôles de sécurité en matière alimentaire, abolition de mesures de protection des pêcheries, abolition de prises de données scientifiques (à Statistiques Canada et ailleurs), abolition du registre des armes à feu, augmentation de la répression policière (lors du G20 à Toronto), coupures radicales à trois institutions culurelles parmi les plus importantes au pays (Téléfilm, ONF, Radio-Canada), coupures massives également dans l'aide internationale, aux groupes des femmes, environnementaux, culturels... Et j'en passe.

Même en ajoutant les abominations de la loi 78 --restriction du droit d'association, d'assemblée et d'expression, augmentation de la répression policière-- et, bien sûr, la collusion avec les Tony Accurso de ce monde ainsi que la vente à rabais de nos richesses naturelles, le gouvernement Charest n'arrive pas vraiment à la cheville. C'est pas beau ce qui se passe à Québec, le néolibéralisme (et son mantra utilisateur-payeur) nous emmerde, pour ne rien dire des femmes ministres, dont Charest était pourtant si fier de s'entourer, qui disent des énormités l'une après l'autre.

Le discours politique est au ras les paquerettes, c'est sûr, et certaines pratiques laissent pantois, mais comparés aux violations du droit international, des règles parlementaires et du processus démocratique, violations à répétition depuis six ans, Charest, mesuré à son homologue fédéral, fait figure de dictateur en culottes courtes.

La question à 60,000$: qu'est-ce que ça va prendre pour allumer le brasier anti-Harper?

Il est toujours plus difficile de se mobiliser contre Ottawa, qui parait plus distant et qui, selon les sondages, est vu de plus en plus comme un autre pays, du moins par les plus jeunes. Et puis, les grandes causes qui jusqu'ici ont poussé les gens dans la rue, l'éducation, la langue, les conflits de travail... sont des questions essentiellement québécoises. Il n'y a que l'avortement qui fait exception. On se surprend donc à espérer que Stephen Harper devienne aussi obtus que Jean Charest. C'est ça, au fond, l'ingrédient #1 au soulèvement populaire: le fait que le PM québécois soit totalement bouché à l'humeur populaire.

Il y a d'autres raisons, bien sûr, en commençant par la notion d'éducation accessible à tous, la pierre de touche du Québec moderne, la résistance et intelligence du mouvement étudiant actuel, l'insastifaction profonde de bon nombre de gens "ordinaires" vis-à-vis non seulement le gouvernement Charest mais l'humeur du temps. On oublie de dire trop souvent combien nos vies ont ratatiné depuis 20 ans. Pas seulement nos salaires (mais, dieu sait, ça aussi), aussi l'impression de faire partie d'un destin collectif qui nous emballe.

Revenons à Jean Charest. S'il s'était assis avec les étudiants d'entrée de jeu, reconnu leur détermination, admis qu'ils avaient quand même quelques bons arguments, on n'en serait pas venu aux concerts de casseroles et 300,000 dans les rues. Rencontrés cette semaine, des étudiants de l'UQAM impliqués dans l'école de la Montagne Rouge, l'extraordinaire mouvement de graphistes au coeur de la grève, avouaient qu'au moment de déclencher la grève en février, ils ne pensaient jamais se rendre jusqu'à la fin avril. Il est clair aussi que leur conscience comme leur détermination se sont élargies et approfondies au fur et à mesure que le conflit pourrissait.

La crise sociale que nous connaissons est un édifice qui s'est construit brique par brique. Difficile de voir comment tout ça pourrait se transférer à Ottawa, d'autant plus que l'homme aux cheveux de carton, lui, est assez doué pour tâter le pouls de l'électorat. En même temps, il est, comme Charest, très très têtu.

On peut toujours rêver.

mercredi 6 juin 2012

A poil pour le Grand Prix



Admettez que ça fait du bien de voir autre chose que des corps sculptés au couteau ou des filles sorties tout droit du catalogue La Senza. Je parle des maNUfestations et ses ribambelles de gars en bobettes et filles aux seins sciemment étiquetés de carrés rouges.

Avez-vous remarqué qu'il y a très peu de corps parfaits parmi eux? Jusqu'à l'écrivain Jean Barbe qui osait promener sa bédaine de baby boomer (sa bbb?) au centre-ville de Montréal récemment. Dans le grand chaudron des revendications portées par le conflit étudiant--l'éducation, l'éthique, la gouvernance, l'environnement, la culture-- faudra-t-il bientôt y ajouter l'image corporelle?

Bien sûr, ceux qui ne voient que des bébés lala dans tout ça seront peu impressionnés par la grande maNUfestation prévue pour l'ouverture du Grand Prix de Montéal. Mais ils devraient au contraire applaudir. D'abord, "on marche plus vite tout nu", me dit une des organisatrices de l'événement, une étudiante en arts à l'UQAM. Pour ceux qui n'ont que faire du brasse camarade, réjouissez-vous, les perturbations au centre-ville seront écourtées. Ensuite, les casseurs de vitres comme les tireurs de gaz lacrymogènes se tiennent étonnamment cois lors de ces processions dénudées. Ils ont la tête ailleurs, faut croire.

Un peu comme l'ineffable Anarchopanda, le nouveau héros du printemps québécois, les maNUfestations ont l'art de détourner la colère en bonne humeur, l'agressivité en tendres oeillades, le négatif en positif. Amenez-en des oursons et des seins nus; c'est plein de santé mental.

Et à ceux/celles qui disent que ces manifs sont sexistes ---"il y a tout un débat là-dessus dans les médias sociaux", poursuit l'étudiante-- elles me semblent, au contraire, très féministes.  D'abord, le Grand Prix, pour ceux qui auraient réussi à ignorer complètement l'événement au cours des 34 dernières années, c'est la consécration des vieux stéréotypes. D'un côté, les gars, les muscles et les bolides supersoniques; de l'autre, les filles, les gros seins et le minaudage.

"Je m'appelle Shannon, je suis anglophone, anglophone cochonne", précise une jeune femme interviewée lors de l'événement. La séquence intitulée "La Formule 1 à Montréal avec les jolies filles du Hooters" est sur Youtube. Hooters, qui veut dire nichons, est une chaîne de restos où les seins des serveuses sont l'attraction principale.

La maNUfestation anti-Grand Prix est un antidote bienvenu à cette orgie de niaiseries. En fait, de tout ce dont le GP est coupable, selon les étudiants, "le capitalisme, l'élitisme et le sexisme", ce dernier est le plus sûrement dénoncé par ce genre de protestation. Pour ce qui est du capitalisme, cibler les grandes banques et leurs profits mirobolants viserait encore plus juste, il me semble, tout comme viser le domaine Sagard des seigneurs Desmarais, pour ce qui est de l'élitisme.

Je ne sais plus qui disait que ce penchant pour le dénuement était ce qui rapproche le plus le conflit étudiant de Mai 68. On peut effectivement voir des affinités entre les démonstrations libertaires d'antan et celles d'aujourd'hui. Mais comme le notait pertinemment Christian Rioux dans Le Devoir, les revendications étudiantes aujourd'hui sont autrement plus consistantes que celles d'il y a 45 ans.

"Le mouvement étudiant québécois ne réclame pas plus de liberté individuelle, mais plus d’État. Il ne veut pas moins d’université, mais plus d’éducation. Il ne veut pas plus d’individualisme, mais plus de « nous »." http://www.ledevoir.com/societe/education/351436/mai-68

On pourrait ajouter: il ne veut pas juste des filles toutes nues, il veut des gars aussi. (En 68, la libération sexuelle, on le sait, était pas tout à fait "égale"). C'est d'ailleurs ce qu'il y a de plus réjouissant des maNUfestations: les gars sont au rendez-vous (presque) autant que les filles. Et les filles, elles, semblent dire: au diable, le sein parfaitement bombé, les talons aiguilles, la fesse ronde à souhait... Prenez-nous comme on est.

Raison de plus d'applaudir.