jeudi 16 janvier 2020

L'allergie à la religion

Histoire vraie : nous sommes au temps d’avant le cours Éthique et culture religieuse (ECR), au moment où, dans un esprit de déconfessionnalisation, beaucoup d’écoles québécoises offraient un cours de morale aux élèves voulant se soustraire aux cours de catéchèse. Un ami à moi avait inscrit son fils en morale et tentait, ce jour-là, de lui expliquer pourquoi. « Tu vois, fiston, on n’est pas très religieux, ta mère et moi. En plus, elle est catholique et moi je suis juif. » « Et moi, de renchérir le petit garçon, je suis moral ? »
Se débarrasser des carcans religieux pour en conserver la substantifique moelle, la conscience éthique, voilà un grand objectif dans lequel le Québec a vraisemblablement beaucoup investi. En ce sens, le cours ECR, instauré en 2008, celui-là même que l’actuel gouvernement voudrait abolir, a marqué un grand bond en avant. D’abord, il signe le véritable aboutissement de la déconfessionnalisation des écoles au Québec. Rappelons que de 1983, au moment de l’introduction des cours de morale, jusqu’en 2005, le gouvernement québécois devait invoquer, tous les cinq ans, la disposition dérogatoire afin de se soustraire à l’article de la Constitution canadienne l’obligeant à instruire ses élèves selon les prescriptions catholiques ou protestantes. 40 ans après la Révolution tranquille, la chose devenait de plus en plus embêtante. Comment se surprendre qu’on ait voulu trouver mieux ?
Rappelons aussi que le Québec a été, avec l’instauration d’ECR, un véritable pionnier dans le domaine. « Nulle part ailleurs en Occident », dit Louis Rousseau, un des universitaires responsables de la création de ce cours, « n’y a-t-il eu un programme voué à la découverte anthropologique des religions ». Et puis, l’initiative arrivait au moment où les accommodements raisonnables commençaient à déchirer le Québec. Un programme qui visait « la reconnaissance de l’autre et la poursuite du bien commun », qui aspirait à aller au-delà des simples préjugés, en d’autres mots, tombait pile.
Selon l’ex-directeur du Département des sciences des religions de l’UQAM, le programme avait un grand succès parce que les élèves « apprenaient des choses », souvent peu connues, les récits mythiques autochtones, par exemple. La formation des profs d’ECR au secondaire ne laissait pas non plus à désirer. À l’UQAM, on parle d’un bac de quatre ans, dont une année d’étude en éthique, une en histoire des religions, une autre en psychoéducation et finalement, une année de stage. Du solide. Or, qu’adviendra-t-il de ces profs, de leur formation, de toute la vision derrière les cours d’ECR maintenant que le gouvernement Legault a décidé de passer le cours à la moulinette ? Et sur quelles bases justifie-t-on l’élimination de ce cours, au juste ?
« Après plus de 10 ans d’existence, jamais le cours ECR n’a été formellement évalué », soutient Louis Rousseau. Il a essuyé son lot de critiques, ça, oui, mais personne ne peut prétendre connaître les véritables résultats de cette pédagogie à l’heure actuelle. Le programme pouvait certainement être amélioré, le peu de discussion sur l’athéisme était manifestement une lacune, mais de là à foutre tout le volet religion à la poubelle ? Comment ne pas voir là un autre exemple de l’allergie de ce gouvernement à tout ce qui est religieux ? Et pour le remplacer par quoi ? Tout ce qui bouge : du numérique à la sexualité, de l’environnement au juridique, en passant par les relations interpersonnelles et la citoyenneté.
« Quel enseignant peut même envisager de donner un tel cours ? » demandait cette semaine l’ex-président de la CSN, Louis Roy. À partir de quelle formation surtout ? Car c’est tout un fourre-tout qu’on nous propose désormais. On semble vouloir procéder avec cette brochette de sujets à la mode comme on l’a fait avec l’éducation sexuelle. À défaut d’un cours sérieux, cohérent, donné par quelqu’un qui a été formé pour le faire, on risque de s’en tenir à l’improvisation et au saupoudrage.
Mais revenons aux critiques qui ont contribué à discréditer le cours ECR. Le Conseil du statut de la femme a accusé le volet religieux de véhiculer des stéréotypes sexistes. Est-ce à dire qu’il ne faudrait pas enseigner l’esclavage parce que cette période dépeint les Noirs comme des bêtes de somme ? Il faudrait occulter les points sombres de l’évolution humaine plutôt que d’essayer de mieux les comprendre ? Il y a une expresssion pour décrire cette tendance à censurer ce qui nous incommode : cancel culture. Ce n’est pas une avenue recommandée pour l’ouverture d’esprit ni pour la suite du monde.
Et que dire du « projet multiculturaliste caché » que dissimulerait le cours ECR ? Outre l’esprit de paranoïa derrière une telle affirmation (l’ombre pernicieuse de Pierre Elliott Trudeau, tel un Joker maléfique, ne finira-t-elle donc jamais de nous hanter ?), c’est trouver de bien mauvaises excuses pour ne rien faire. La religion fait peur ? Alors, confrontons-la, étudions-la, comprenons-la. Se contenter d’un bras d’honneur n’est pas à la hauteur de la tâche qui nous incombe.

LE COURRIER DES IDÉES

mercredi 8 janvier 2020

L'ordre moral, hier et aujourd'hui

On ne peut condamner Gabriel Matzneff, l’écrivain français accusé de pédophilie, sans condamner l’époque qui a glorifié sa sexualité pédophile. C’est ce que disait essentiellement mon collègue Christian Rioux dans sa dernière chronique. Comment comprendre la curiosité amusée qui a accueilli la séduction de « lycéennes » sans comprendre la permissivité qui régnait à l’époque ? La fameuse « interdiction d’interdire » est parfois allée trop loin, c’est vrai, et il fallait le préciser. Mais de là à voir les années 1960-1970 comme un simple dérapage ou, comme le dit un certain chroniqueur du Journal de Montréal, « l’une des périodes les plus stupides de l’histoire moderne », il y a un pas à ne pas franchir.
Disons, d’abord, que la France était un lieu propice pour une affaire Matzneff. La provocation, l’idée de préconiser ce qui est contraire aux convenances, le plaisir de choquer, est une tradition intellectuelle française de longue date. Le philosophe Alain Finkielkraut n’a pas laissé sa place en déclarant à la télévision récemment : « Je dis aux hommes : "Violez les femmes !" D’ailleurs, je viole la mienne tous les soirs et elle en a marre ».
Deuxio, certains Français adorent choquer sexuellement par-dessus tout. Outre M. Finkelkraut, le Marquis de Sade (1740-1814), Pauline Réage (Histoire d’O, 1954), Virginie Despentes (Baise-Moi, 1995), Catherine Millet (La vie sexuelle de Catherine M., 2002), et jusqu’à Catherine Deneuve qui a tenu, à la suite de dénonciations d’agressions sexuelles en 2018, à défendre le droit des hommes « d’importuner » les femmes. Choquer en réclamant une sexualité « hors normes » est une spécialité française qui n’est pas nécessairement reliée aux années soixante-huitardes. Baisez n’importe qui, n’importe quand, mais baisez. C’est l’impératif culturel d’une certaine France. Demandez-le à Michel Houellebecq. Un jour, quelqu’un nous expliquera pourquoi.
Maintenant, les années du « peace and love », de Marx et des soutiens-gorges flambés étaient-elles si « stupides » ? Il y avait sans doute beaucoup de naïveté derrière la notion de « l’imagination au pouvoir ». Avec le recul, l’amour (« all you need is love ») n’a malheureusement pas suffi à réinventer le monde. Cela dit, jamais le monde n’aura vécu une transformation aussi profonde, menée par si peu de gens, en si peu de temps. Les années 1960-1970 sont en quelque sorte les années lumières des deux derniers siècles, le moment où le conformisme céda le pas à l’esprit critique, le provincialisme à l’ouverture sur le monde, les vieux empires à la décolonisation, la censure à l’ouverture d’esprit, les grossesses forcées à la contraception, la religion aux droits et libertés, l’uniformité à la diversité, Papa a raison à Janette veut savoir, la Grande Noirceur à la Révolution tranquille.
Au Québec, notamment, tout ce qui nous rend si fiers aujourd’hui, la prise en charge de notre destin collectif, le sens de la différence, la valorisation de l’éducation, l’égalité hommes-femmes, tous ces partis pris radicalement différents de ce qui avait défini la Belle Province à venir jusqu’à maintenant, auraient été impossibles sans le bouleversement culturel qui secouait l’Occident à l’époque. On peut bien sûr rouler de la paupière devant les excès des marxistes-léninistes mais ce ferment d’extrême gauche n’est pas non plus étranger à la politisation de la province à grande échelle, à l’ouverture sur le monde et au nationalisme décidément progressiste qui distinguera le Québec. Mais le moins « stupide » dans tout ça ? Le mouvement de libération des femmes.
Les années 1960-1970 visaient un « changement radical » et, parmi tous les courants idéologiques de l’époque — la contre-culture, l’extrême gauche, l’indépendantisme — le féminisme est sans contredit celui qui s’est le mieux acquitté de la tâche. La seule véritable révolution, celle qui a résisté au changement d’époque, concerne la mise en valeur des femmes dans toutes les sphères de la société. C’est un changement énorme, une restructuration non seulement de la famille, mais de la société elle-même, que personne n’oserait qualifier aujourd’hui de stupide, sans risquer de se voir coller la même étiquette.
C’est d’ailleurs grâce au féminisme, et non à un retour aux valeurs traditionnelles, qu’invoquait Christian Rioux dans sa chronique, que la pédophilie a finalement été dénoncée. « L’idée que le crime sexuel est une chose grave est une idée très récente », explique l’historienne française Anne-Claude Ambroise-Rendu. Elle est liée « à la dénonciation de la domination masculine qui se traduit par la domination du corps des femmes et des enfants». En d’autres mots, c’est seulement à partir du moment où on a compris la vulnérabilité sexuelle des femmes vis-à-vis des hommes qu’on a également compris celle des enfants.
Oui, les années 1960-1970 ont connu certains dérapages, mais ne jetons pas le bébé avec l’eau du bain, voulez-vous ? Ces deux décennies ont servi de fondation à beaucoup de ce qui nous honore aujourd’hui.