mercredi 13 février 2019

Cent ans d'incertitude

La crise climatique, la crise migratoire, la crise des médias. La perte de confiance envers les institutions, la montée du populisme, la colère de citoyens envers leurs gouvernements, l’angoisse qui ronge de plus en plus les jeunes…
Chaque époque connaît son lot d’incertitude, bien entendu, mais force est de constater que cette époque-ci est remarquable de par son degré d’inquiétude. Selon l’auteur et professeur américain Clay Shirky, qui s’intéresse à l’effet d’Internet sur la société, l’époque que nous vivons se comparerait à celle qui sépare la Réforme protestante (1517) du Traité de Westphalie (1648). « Pendant environ 100 ans, les gens ne savaient littéralement pas quoi penser, dit-il. Les vieilles institutions ne fonctionnaient plus très bien, mais le nouveau principe organisateur, celui des États souverains [créé lors du traité de 1648], n’était pas encore établi. »
Près de 400 ans plus tard, nous voici pris d’un nouveau tournis existentiel sans savoir exactement ce qui nous attend au bout du tunnel. Une telle période de transition ne va pas sans démolition ou retour en arrière, de dire le gourou des nouvelles technologies. Attendons-nous donc à un peu plus de confusion avant d’y voir plus clair. La crise climatique fournit l’exemple : alors que la catastrophe écologique se précise de jour en jour, nos gouvernements tournent en rond, incapables de poser les gestes qui s’imposent, allant même jusqu’à poser des gestes contraires.
Mais le meilleur baromètre de ce que nous traversons en ce moment demeure sans doute les médias. Au moment où l’on se parle, les médias sont toujours écartelés entre deux modèles, l’ancien et le nouveau, une formule vieille de plus de 300 ans, une autre qui date d’à peine 20 ans. Si une majorité de gens sont au fait de la révolution numérique, combien comprennent l’ampleur du bouleversement ? Combien savent que les géants du Web (Google, Amazon, Facebook, Apple) ne constituent pas seulement de nouveaux joueurs dans le décor médiatique, mais un tout nouvel écosystème ? Un nouveau langage dont on comprend encore mal les implications.
En l’espace d’à peine 15 ans, Facebook et cie, sans produire aucun contenu original, sans payer de taxes de consommation, sans embaucher le moindre journaliste, ont chamboulé la façon de transmettre l’information. Ils ont réussi cet exploit en s’attirant les deux tiers des revenus publicitaires, le socle financier qui assurait la survie des médias depuis près de quatre siècles. Comme l’explique l’ex-rédacteur en chef du quotidien The Guardian, Alan Rusbridger, dans son minutieux compte-rendu de la transformation médiatique (The Remaking of Journalism and Why It Matters Now), il ne s’agit pas seulement d’un manque à gagner pour les médias traditionnels. Il s’agit de l’introduction d’une nouvelle façon de communiquer qui est diamétralement opposée à ce que les médias établis ont toujours privilégié.
« The Club vs the Mob », l’élite contre la foule, définit assez bien le bras de fer présentement engagé entre vieux et nouveaux médias. Traditionnellement, une petite poignée de gens, selon un processus hiérarchique bien rodé, décidait des informations que vous liriez le lendemain. Aujourd’hui, vous pouvez choisir à toute heure du jour l’information qui vous convient sur des plateformes où ni les fournisseurs de nouvelles ni les informations n’ont été vérifiés. Si on peut parler d’une démocratisation de l’information, d’une plus grande écoute également entre le public et les professionnels des médias, on peut tout autant déplorer les insultes, les fabrications et les niaiseries qui accompagnent ce flot continu.
L’homme derrière le plus vaste réseau d’amis au monde, Mark Zuckerberg, se plaît à répéter que « Facebook n’est pas un média, mais une technologie ». Un symptôme de la déresponsabilisation qui sous-tend, trop souvent, les nouvelles plateformes. Cela dit, au Canada, cette simple « technologie » supplante tous les autres médias à l’heure actuelle comme source d’information. Qu’on le veuille ou non, l’omniprésence des plateformes numériques, en fragilisant les médias traditionnels, mine également ses deux grandes forces. D’abord, la vérité, ou du moins ce qui s’en rapproche le plus : la vérification des données. Le phénomène des fake news est une indication de ce problème grandissant. Ensuite, l’effritement du « quatrième pouvoir », c’est-à-dire la capacité d’exiger des comptes des pouvoirs politiques, économiques ou autres. Moins il y aura des médias capables d’exiger des explications des autorités en place, plus la corruption, le manque de rigueur intellectuelle et les faussetés auront libre cours.
« Lorsque nous changeons la manière de communiquer, nous changeons la société », dit Clay Shirky. Or, nous sommes plongés tête première dans une vaste expérimentation de communication — par moments exaltante, par d’autres terrifiante — qui carbure aux révoltes citoyennes et à la méfiance des ordres établis. Bien malin qui saurait dire comment cette grande épopée se terminera.

mercredi 6 février 2019

La fierté devra attendre

Le cap des 100 jours derrière lui, François Legault reprend le collier à l’Assemblée nationale la tête haute et les mains sur le volant. Sans parler d’une popularité en hausse. Le PM semble avoir trouvé une formule magique en canalisant la force de chacun de ses prédécesseurs : un penchant pour l’économie, comme les libéraux, mais sans oublier l’âme sensible (et toujours humble) des Québécois, selon la spécialité péquiste. On aurait cru le PM syntonisant la voix de René Lévesque, cette semaine, quand il a souhaité vouloir ramener « la fierté d’être Québécois ».
Il n’y a pas à dire, M. Legault sait s’y prendre. Sauf quand vient le temps d’aborder l’environnement. Les deux grosses pelures de banane qui ont récemment ponctué le parcours du gouvernement soulignent éloquemment cette lacune. Un chef de gouvernement réellement convaincu de « l’urgence d’agir », les mots prononcés lors de son discours inaugural, aurait-il nommé à l’environnement une personne aussi désemparée que MarieChantal Chassé ? Sans parler de la réouverture du Mont-Tremblant aux motoneigistes, l’engagement ferme envers un 3e lien (« la ligne de coke ») entre Québec et Lévis, l’élargissement des autoroutes 30 et 50 et le prolongement des autoroutes 13 et 19.
Le transport est le principal coupable des émissions de gaz à effet de serre, faut-il le rappeler. Entre 1990 et 2016, la hausse de GES dans le transport routier au Québec a été de 52 % — exactement le contraire de ce que visent les engagements environnementaux pris lors du sommet de Paris. Comment s’étonner alors que le gouvernement Legault refuse de s’engager « à respecter les cibles de réduction de GES prévues pour 2020 » ? Un autre signal du peu de cas que fait le nouveau gouvernement de l’environnement.
Mais rien ne souligne le cafouillage de l’actuel gouvernement à cet égard davantage que le congédiement de Louis Robert du ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation (MAPAQ). Après avoir dénoncé en interne l’ingérence du secteur privé dans la recherche sur les pesticides, l’agronome, au service du ministère depuis 32 ans, s’est tourné vers Radio-Canada afin d’alerter le public. Radio-Canada et Le Devoir avaient d’ailleurs révélé, un an plus tôt, « une crise sans précédent dans la recherche publique en agronomie », mais sans ébranler les colonnes du temple pour autant. Devant la rigidité du ministère, peut-on critiquer M. Robert d’avoir alerté le public de la manière la plus efficace et la plus directe possible ?
Depuis ce congédiement, toute l’attention porte sur la responsabilité du nouveau ministre, André Lamontagne, alors que l’essentiel est ailleurs. Comme Thomas Gerbet et Sarah R. Champagne le révélaient déjà en mars 2018, il y a quelque chose de pourri au royaume de l’agriculture. Le problème s’appelle CEROM (Centre de recherche sur les grains), une organisation dont 68 % du budget provient de fonds publics, mais dont le conseil d’administration « est entièrement dominé par le privé ». Une partie des recherches du CEROM vise à réduire l’utilisation de pesticides, mais c’est précisément là où le bât blesse. La direction, ouvertement favorable aux pesticides, tente d’orienter les recherches en faisant pression sur les chercheurs et en n’acheminant pas les informations pertinentes au ministère. « Une chercheuse a même subi des pressions sur son cellulaire personnel de la part d’une grande multinationale vendeuse de pesticides qui avait été mystérieusement informée de ses recherches et de son numéro de téléphone. »
Les études, ici comme ailleurs, démontrent que l’utilisation de pesticides « tueurs d’abeilles », les néonicotinoïdes, ont peu d’effet sur la production du maïs (0,5 %) et aucun sur la production de soya. Mais l’industrie des pesticides fait, on le voit, tout ce qu’elle peut pour convaincre les producteurs de grain du contraire. C’est ce scandale que Louis Robert — dont « la feuille de route après 32 ans est irréprochable », de dire le président du Syndicat des professionnelles et professionnels du gouvernement du Québec, Richard Perron — a tenu à dénoncer.
Que diable son « manque de loyauté », invoqué dans sa lettre de congédiement, vient-il faire là-dedans ? Comme si, devant quelqu’un qui vous pointe la lune, on n’aurait d’yeux que pour le doigt disgracieux. L’accent mis ici sur la forme, plutôt que sur le fond, est à pleurer et laisse présager deux problèmes de taille pour le gouvernement Legault. D’abord, une incapacité au sein du MAPAQ de confronter l’industrie privée. Une note interne au sous-ministre signalait, dès 2017, que le CEROM est « une organisation contrôlée par des intérêts incompatibles avec l’intérêt public ». Pourtant, rien ne semble avoir été fait. La loyauté d’un employé ne devrait-elle pas alors aller du côté de la science et du public plutôt que d’un employeur peu porté sur la transparence ?
Ultimement, ce cafouillage au ministère de l’Agriculture démontre un mépris profond pour l’environnement. Il révèle aussi la vraie nature du gouvernement à cet égard : une de laisser-faire plutôt que de gestes ambitieux et nécessaires. La fierté devra patienter.