mercredi 12 décembre 2018

Le corps d'une femme

Le monde est assis sur une bombe, les changements climatiques, sans parler de la crise des migrants, du prochain krach financier, de la montée de l’extrême droite, de l’augmentation des crimes haineux, ou encore du périlleux débat sur la laïcité qui est, ici, tout sauf réglé. Et pourtant, rien ne semble avoir ébranlé les colonnes du temple autant que le choix vestimentaire de la députée solidaire Catherine Dorion.
À lire les commentaires, dont ceux d’hommes et de femmes qui ont eux-mêmes déjà boudé les conventions établies, on aurait cru la nouvelle élue arrivée les seins nus en pleine Assemblée nationale. Le « décorum » et le « respect des institutions » n’auront jamais été aussi âprement défendus. Ni le soulier lancé par Amir Khadir (fin 2008), ni même la moustache de Manon Massé, ni non plus les espadrilles d’un autre nouvel élu, Sol Zanetti, ne se mesurent aux hauts cris qu’a essuyés la députée de Taschereau depuis son arrivée sur la colline parlementaire.
Posons donc la question : qu’est-ce qui dérange tant ? Le fait d’être une belle jeune femme, caractéristiques hors norme en partant, qui utilise son corps pour passer un message ? Serait-ce là l’origine du drame ?
Les femmes, rappelons-le, sont un ajout récent à l’Assemblée nationale. Il a fallu attendre 1961 avant même d’en voir une seule : Claire Kirkland Casgrain. Il a fallu attendre un autre quart de siècle (1985) avant qu’elles commencent à se creuser une place : les femmes comptaient alors pour 14,8 % des élus. Et encore un autre quart de siècle (2008) avant de constituer à peine le tiers de l’assemblée (29,6 %). L’histoire des femmes en politique, même aujourd’hui à 42 %, n’est pas exactement un success story. Ç’a été long et pénible et compliqué. Demandez-le à Pauline Marois ou tapez-vous Le pouvoir ? Connais pas de Lise Payette.
À venir jusqu’à, disons, Nathalie Normandeau, les politiciennes avaient souvent le même look asexué, matrone sur les bords. À défaut du complet homme d’affaires, elles s’arrangeaient pour se fondre dans le décor de boiseries et de coussins satinés, le cénacle du pouvoir, en s’habillant, un peu à la façon des uniformes de couvent, carré : rien qui dépasse, rien qui se remarque, ou si peu. Comme a dit déjà Louise Harel, « en rentrant à l’Assemblée nationale, une femme laisse sa sexualité à la porte ».
Il n’y a jamais eu de règles écrites, évidemment, mais accéder au Saint des Saints, c’était forcément neutraliser ce qui pouvait jurer avec ce décor solennel : les atours de la féminité, notamment. Que de remous, souvenons-nous, pour le foulard un peu trop haut en couleur de Pauline Marois. Se fondre avec les barreaux de chaise était le prix à payer pour oser s’aventurer en politique. Veut veut pas, il fallait tendre vers ce « monstre hybride », la « femme-homme », décrit par le père fondateur du Devoir, Henri Bourassa, lors du débat sur le droit de vote des femmes, comme gage qu’on était capables, nous aussi, les femmes, de nous aventurer là où supposément la raison mène et les poings sur la table ponctuent les fins de phrase.
L’arrivée de Manon Massé à l’Assemblée nationale a d’ailleurs causé bien moins de remous que celle de sa consoeur — publiquement, du moins —, probablement parce que la moustache de la co-porte-parole était plus en continuité avec la masculinité du Salon bleu que la petite camisole de Catherine qui, elle, en déviant si effrontément du modèle vestimentaire, s’est avérée la véritable usurpatrice des lieux.
Le scandale des vêtements à l’Assemblée nationale rappelle comment, malgré 50 ans de progrès pour les femmes, les vieilles notions portant sur la façon dont une femme devrait se comporter ou s’habiller sommeillent toujours en nous. Pour être prise au sérieux, il faudrait qu’une femme ne soit ni trop couverte — comme les femmes voilées, perçues, elles aussi, comme des usurpatrices — ni trop découverte, du moins quand on a la prétention de jouer dans la cour des hommes. Pour le reste, dévêtez-vous au maximum, mesdames, faites arquer vos sourcils et rouler vos paupières, le spectacle est toujours tellement apprécié, mais sachez que votre crédibilité en prendra pour son rhume et que vous serez réduites, dès lors, à la sous-catégorie de femmes-femmes et assimilées en tout ou au moins en partie, à de la chair fraîche.
Voilà les trois grands diktats, toujours en vigueur, visant la femme moderne aujourd’hui.
Remercions donc l’audacieuse députée de Taschereau, plus poétique encore que Gérald Godin et bien plus branchée sur les « vraies affaires » que François Legault, d’avoir défoncé le plafond de verre du Salon bleu, plein de dorures et de guirlandes celui-là, et, surtout, de démontrer un tel talent à faire de « la politique autrement ». Il en faudrait plus comme elle.
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jeudi 6 décembre 2018

La culture du mensonge

La culture du mensonge est une des nombreuses étiquettes qui collent à l’actuel président des États-Unis. Pour cause. Le jour de son assermentation, Donald Trump a menti sans vergogne au sujet de la grosseur de la foule, malgré des photos de l’événement relatant une tout autre version des faits. Depuis, n’écoutant que son ego ou ce qui titille son public, il aurait menti, selon le Washington Post qui a créé Fact Checker, un outil informatique spécialement conçu pour répertorier les fabulations du président, huit fois par jour en moyenne.
Le 5 juillet dernier, particulièrement inspiré, le chef de la Maison-Blanche aurait déclaré pas moins de 79 faussetés. Ce qui donne, au dernier jour recensé, 4713 menteries après 592 jours en poste. En fait, plus Trump est au pouvoir, plus il ment. Au sujet de l’immigrationnotamment, son sujet de prédilection, mais aussi sur ses prétendus exploits économiques, tant personnels que présidentiels.
Non seulement Donald Trump est un fieffé menteur, mais l’homme s’entoure de ses pareils. « Si l’enquête menée par Robert Mueller démontre quelque chose, écrit le New York Times, au-delà du degré d’ingérence russe dans l’élection américaine, c’est que M. Trump s’est entouré de gens pour qui le mensonge est une seconde nature ». Un avocat du président, Michael Cohen, aurait même menti après s’être engagé, en promettant sa collaboration au procureur Mueller, à ne plus mentir.
Mais le plus incroyable dans cette vaste saga américaine n’est pas tant l’étendue des fausses déclarations, des demi-vérités et des insultes qui tapissent, chaque jour un peu plus, les murs de la Maison-Blanche. C’est qu’alors que médias et citoyens assistent pantois à ce spectacle véreux, Donald Trump, lui, en sort indemne. Du moins, pour l’instant. Ce qui normalement aurait discrédité tout autre politicien favorise Trump, en fait, vis-à-vis de sa base électorale. La malhonnêteté, dans son cas, est payante. Ses pitreries et ses mensonges ont contribué à le faire passer pour un défenseur de l’ouvrier malmené, de l’homme (blanc) humilié, ce qui non seulement a participé à le faire élire en 2016, mais contribue à le maintenir en selle aujourd’hui.
On n’a pas fini de tirer les leçons de cet avachissement moral — tant pour les médias forcés de le « couvrir » que pour les citoyens appelés à le subir. Heureusement, il y a la France, qui nous offre une tout autre leçon. Après avoir induit la population en erreur, Emmanuel Macron se voit, lui, soudainement forcé de changer de « cap ». Devant la colère des gilets jaunes, la superbe de celui qui prétendait remettre le pays « en marche » en prend pour son rhume. Tout indique que la hausse du prix du carburant, principale revendication des manifestants, sera bel et bien abandonnée.
Évidemment, il ne s’agit pas ici de la même culture du mensonge. Donald Trump et Emmanuel Macron ne boivent pas à la même fontaine, c’est clair. Le président français a tout simplement agi comme tant d’autres politiciens avant lui : il a promis des réformes qu’il a ensuite reniées. Après s’être drapé dans l’idée d’une « démocratie participative » et de la lutte contre les inégalités, Macron, en réduisant les impôts des plus fortunés tout en diminuant les services pour l’ensemble des contribuables, s’est transformé en « président des riches ». Son « aveuglement monarchique », alors qu’il prétendait que lui seul avait la réponse, n’a fait qu’aggraver ce « déni d’égalité ».
Le mensonge ici est plus subtil, convenons-en, et souvent dissimulé derrière le dilemme perpétuellement cornélien de l’administration publique. Emmanuel Macron d’ailleurs maintenait, hier encore, qu’on l’acculait à un choix impossible : la « fin du mois » ou la « fin du monde ». Seulement, la querelle qui étreint aujourd’hui l’Hexagone n’est pas tant le refus de la transition énergétique que la perception d’injustices sociales toujours plus importantes. « Cette nouvelle taxe fait déborder le vase parce qu’au final, ce sont toujours les mêmes qui trinquent », dit un manifestant de Rouen.
Et le Québec ? Inscrit à l’enseigne du ni-ni, lui aussi, « ni à droite ni à gauche », uniquement branché sur le pragmatisme et la volonté populaire, le gouvernement Legault risque de tomber dans le même piège que le gouvernement Macron : le piège du « en même temps ». Cette prétention de pouvoir tout faire, de pouvoir réparer l’environnement tout en développant l’économie, de pouvoir « améliorer les services » tout en réduisant la machine qui les dessert, est un mensonge dont le public est de moins en moins dupe. De la même façon que les disparités sociales ont réussi à exposer le conservatisme latent du gouvernement Macron, ici, la détérioration de l’environnement risque de déculotter le gouvernement de la même manière.
« Parler des deux côtés de la bouche », sans être un mensonge de la magnitude de Donald Trump, est quand même une façon de ne pas dire la vérité.