mercredi 14 août 2019

Crime(s) d'honneur

Une jeune femme de Québec a été transformée en torche humaine, vendredi dernier, après que l’homme de qui elle a divorcé en mars, Frej Haj Messaoud, l’eut vraisemblablement allumée comme un flambeau. La scène ne sentait pas seulement l’essence, mais la vengeance à plein nez. Sans surprise, les réseaux sociaux se sont enflammés à leur tour en dénonçant un « crime d’honneur ». Le fantôme de la famille Shafia, ce couple d’origine afghane qui a noyé ses trois filles et une première épouse dans les eaux du canal Rideau en 2009, planait comme un vautour au-dessus du drame.
L’assaut, subi en pleine rue devant les deux jeunes enfants de la victime, a quelque chose de parfaitement révoltant, c’est vrai. Rappelant les attaques à l’acide, particulièrement répandues dans certains pays d’Asie et également au Royaume-Uni, c’est la punition par défiguration qui est particulièrement abjecte ici. C’est ce calcul issu de la nuit des temps, reposant sur les stéréotypes les plus tenaces, voulant qu’une femme n’ait qu’une corde à son arc : sa beauté. Si on lui enlève sa capacité de séduire, on lui enlève tout. Tu ne veux pas de moi ? Alors tu n’auras personne, tu ne seras rien. C’est l’idée qu’un homme peut réduire une femme à un tas de cendres, tout en la condamnant à vivre, qui est intolérable.
Seulement, il ne faudrait pas croire que ces crimes d’honneur, ces gestes misogynes et revanchards à souhait, sont strictement l’affaire des étrangers — notamment musulmans. On parle beaucoup des tueries de masse à l’heure actuelle, un crime dont les pays riches détiennent un quasi-monopole. Le Washington Post publiait d’ailleurs en fin de semaine, sur 12 pages, le nom de toutes les victimes américaines, 1196 en tout, de 1966 à 2019, démontrant à quel point le phénomène s’amplifie. Or, il semblerait que bon nombre de ces meurtriers de masse ont, en plus de leur sexe (mâle) et du goût des armes, une autre caractéristique en commun : le ressentiment envers les femmes.
La toute première tuerie américaine, à l’Université du Texas en 1966, celle qui donne le coup d’envoi à ce qui deviendra bientôt une réelle épidémie, a eu lieu après que le tueur eut tué sa femme et sa mère. La toute dernière, une attaque contre une mosquée en Norvège dimanche dernier, déjouée à la dernière minute par un fidèle, a quand même fait une victime : la demi-soeur du présumé tueur trouvée morte dans la maison familiale. Un ami du suspect dit que celui-ci était récemment devenu hostile envers les femmes et les immigrants. Et l’homme qui a tué neuf personnes à Dayton, en Ohio, le 11 août dernier, le dernier en lice aux États-Unis, a également abattu sa soeur dans la mêlée. Connor Betts était connu pour avoir proféré des menaces envers les femmes.
Dans plus de la moitié des 173 tueries qui ont eu lieu aux États-Unis entre 2009 et 2017, l’année la plus mortelle à cet égard, une conjointe ou une membre de la famille immédiate faisaient partie des victimes. C’est donc dire que Marc Lépine — qui n’en voulait pas seulement aux femmes qui avaient pris sa place à l’École polytechnique, mais aussi à sa mère et à sa soeur, a-t-on appris plus tard — n’a rien inventé. Il a seulement attaché le grelot avant tout le monde. En s’en prenant uniquement aux femmes, il a démontré le premier la parenté entre les tueries de masse et la misogynie. Plus d’un millier de massacres plus tard, on comprend que Lépine n’a pas choisi de cibler les femmes simplement pour mieux marquer son coup ou comme simples représailles envers le mouvement féministe de l’époque.
Si ces deux aspects ont sans doute fait partie de son calcul, la réalité est que les tueurs de masse sont par définition, tout comme les hommes qui cherchent à venger leur honneur, des hommes éconduits et en colère, des hommes narcissiques, imbus d’eux-mêmes, convaincus de mériter mieux et d’avoir été injustement traités. Ils cherchent à rétablir, sinon leur honneur, du moins leur statut d’homme fort. Dans les deux cas, il s’agit d’une « masculinité toxique », d’un machisme nauséabond qui cherche sans cesse des responsables pour ses propres malheurs, prêt à sacrifier des vies s’il le faut.
Et qui mieux que les femmes pour jouer les souffre-douleur ? Si les immigrants sont aujourd’hui de plus en plus ciblés, le contexte politique aidant, les femmes seront toujours dans la mire des tueurs de masse par leur situation stratégique. Il est toujours plus facile de s’en prendre à quelque chose de proche que de loin ; de s’en prendre au particulier plutôt qu’au général. C’est d’ailleurs ce rapport trouble avec les femmes, la misogynie latente chez une majorité de ces individus, qui explique le mieux pourquoi la quasi-totalité des tueries de masse est perpétrée par des hommes.
Après que le mouvement #MoiAussi eut exposé l’ampleur des sévices sexuels subis par des femmes, voici donc une autre démonstration de taille : les relations homme-femme, même dans les pays modernes et progressistes, ont bien des noeuds à défaire, bien des coins d’ombre encore à éclairer.
Non, les crimes d’honneur ne sont pas toujours ceux que l’on croit.

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mercredi 7 août 2019

La révolution culturelle de Donald Trump

« Comment arrête-t-on ces gens-là ? »
La question est de Donald Trump, posée lors d’un récent rassemblement en Floride, le type d’événement que sa base électorale affectionne et que l’improbable président, porté par une houle de casquettes rouges (« Make America Great Again »), mange à la petite cuillère. Le démagogue en chef fait bien sûr référence aux « bandits, violeurs et trafiquants de drogue », selon sa désignation consacrée des immigrants latinos cherchant à entrer aux États-Unis. Un thème qui a certainement contribué à le faire élire en 2015 et qu’il compte bien réutiliser dans la campagne qui s’amorce.
« Abattez-les », répond une femme dans la foule.
Commande malheureusement mise à exécution le week-end dernier à la ville frontière d’El Paso par un Américain de 21 ans. Bilan : 22 morts, 24 blessés. « Je défends simplement mon pays face à une invasion ethnique et culturelle », écrit le présumé tueur dans un manifeste publié sur les réseaux sociaux quelques heures auparavant.
Donald Trump n’a évidemment pas inventé l’idéologie qui est derrière plusieurs des récents carnages. Né au lendemain de la guerre du Vietnam et rassemblant au départ des néonazis, des skinheads et des membres du Klu Klux Klan, le mouvement « white power » a connu un premier retentissement lors de l’attentat d’Oklahoma City en 1995. Malgré le fait que le terrorisme intérieur venait de faire une spectaculaire irruption (168 morts, 680 blessés), celui-ci n’a jamais été pris au sérieux par les autorités américaines. Ni à ce moment-là ni par après. À partir de l’attentat du World Trade Center, six ans plus tard, toute l’attention se portera sur le terrorisme islamique, laissant le nationalisme extrémiste blanc proliférer à son aise dans les caves humides de la nation et les coins sombres de l’Internet.
Les attentats de suprémacistes blancs qui se sont succédé, notamment depuis l’élection de Trump, dont 39 tueries commises l’année dernière seulement, ont donc été vus comme autant d’actes isolés, perpétrés par des « malades mentaux » ou, mieux encore, des « obsédés de jeux vidéo ». L’attentat d’El Paso changera-t-il la donne ? Verra-t-on enfin la violence de l’extrême droite pour ce qu’elle est ? « La plus grande menace pour les États-Unis à l’heure actuelle », selon la Anti-Defamation League. Osera-t-on enfin officialiser le lien entre la montée de cette violence et l’actuel occupant de la Maison-Blanche ?
Malgré les motivations on ne peut plus claires du tueur, malgré l’inspiration que celui-ci a manifestement puisée chez Trump lui-même, copiant souvent les mêmes termes (« invasion », « frontières ouvertes », « fake news »…), rien n’est moins sûr. Si Trump a surpris en tenant un point de presse pour dénoncer, pour la première fois, le racisme et la suprématie blanche, c’est le président en carton-pâte qui s’est présenté au podium, lundi dernier. Celui qui se contente de réciter des phrases préparées, visiblement écrites par quelqu’un d’autre. À prendre avec de grosses pincettes, en d’autres mots. Ce n’est pas un acte de contrition, c’est de l’hypocrisie. Ce n’est pas un nouveau départ pour Trump, c’est un tout petit pas en arrière pour mieux réussir la prochaine galipette.
Dites-vous bien que l’homme qui s’est contenté de rire en entendant « abattez-les » n’a pas disparu. C’est cet homme-là, après tout, celui qui traite les immigrants d’extraterrestres (« aliens »), qui admire les dictateurs et les autocrates, qui se vante d’agresser les femmes sexuellement, qui ne paie pas ses impôts, c’est bel et bien le king de la triche et du plaqué or qui a réussi l’exploit d’être élu en 2017, et qui pourrait bien réussir à nouveau en 2020. Il a beau faire grincer des dents, Donald John Trump a non seulement réussi à garder sa base et à transformer le Parti républicain à son image, il a réussi une véritable révolution culturelle.
« [Trump] est en train de redéfinir ce qu’on peut dire et la façon dont un dirigeant peut agir, dit le chroniqueur du New York Times David Brooks. Il réaffirme un vieux modèle de masculinité, celui qui, à ses yeux, mérite d’être écouté et auquel on obéit. […] Nous sommes tous un peu plus corrompus sous sa gouverne. Tout le long de cette campagne, il va se mettre, lui et ses valeurs, au centre de la conversation. Tous les jours, il va trouver un petit drame pour nous redéfinir, nous dire qui nous sommes et qui nous devons désormais haïr. »
Donald Trump est un hors-la-loi qui, loin de s’en repentir, s’en tape les cuisses. Le drame, ce qui donne régulièrement envie de brailler dans les bras de sa mère, c’est d’assister, impuissants, à ce grand-guignol. C’est de contribuer à légitimer un détournement de sens, un pillage de la démocratie, du simple fait que cet homme a été dûment élu. C’est de constater que les règles démocratiques sur lesquelles Trump crache impunément lui confèrent, ô misère, une certaine normalité. Même chassé du trône, l’effet corrosif de l’homme risque d’imprégner l’air encore longtemps.
La question à poser n’est donc pas comment on arrête l’immigration, mais bien comment on arrête Donald Trump.