mercredi 28 août 2019

La bascule

Appelons ça un point de bascule. Ce sentiment de frapper soudainement un trou dans l’évolution humaine, de sentir que les moyens pourtant bien rodés à notre disposition sont tout à coup inadéquats, de se sentir pris entre deux portes, l’une, le passé, qui se ferme et, l’autre, l’avenir, qui n’est pas encore ouverte.
C’est l’impression qui se dégageait ce week-end au moment où, d’un côté du globe, l’Amazonie brûlait, menaçant un des écosystèmes les plus vitaux de la planète, et, de l’autre, les leaders du G7, réunis en conclave à Biarritz, contraints à ronger leur frein, et sans doute un peu leurs ongles. Que pouvaient les leaders des grandes puissances économiques, mêmes eux, devant le « mêlez-vous de vos affaires » du président brésilien ? La souveraineté étatique est un principe après tout bien établi.
Le problème, évidemment, c’est que l’Amazonie ne concerne pas uniquement le Brésil. L’Amazonie, c’est une réserve planétaire d’oxygène, c’est un tiers des espèces mondiales, 15 % de l’eau douce et le plus important capteur de carbone au monde : elle emmagasinerait 90 à 140 milliards de tonnes de CO2, selon les différentes évaluations disponibles.
Le célèbre « poumon de la planète » est une question qui nous concerne tous. Sauf que nos systèmes de gouvernement n’ont jamais été conçus pour gérer une telle situation. C’est ici que le vertige vous guette quand même un peu. C’est ici que le concept d’État-nation, vieux de 350 ans et basé, justement, sur « tout le monde se mêle de ses affaires », rentre en collision avec une nouvelle idée, une nouvelle approche, la protection environnementale qui, elle, a besoin, au contraire, que tout le monde s’en mêle.
Tout ça pour dire que c’est le même vertige, le même sentiment que le vieux est périmé, mais que le nouveau tarde à s’ériger en système, qui vous prend à la gorge en contemplant la situation, également dramatique, des médias. Je fais le parallèle sciemment pour souligner combien les médias sont engagés, eux aussi, à sauver leur Amazonie, leur oxygène. On ne le comprend pas assez. On comprend, oui, les difficultés du moment, en commençant par les géants du Web qui gobent la majorité des revenus publicitaires, sans même payer de taxes. Et on s’en indigne à juste titre. Mais comprend-on la petite révolution qui se profile derrière ?
La notion de recevoir un petit paquet d’informations au jour le jour, spécialement conçu pour vous informer sur ce qui se passe autour de vous et dans le monde, est apparue, en bonne et due forme, au cours du 17e siècle. La communication « de masse », née à peu près au même moment que l’État-nation, bouleverse, elle aussi, profondément les moeurs. À l’intérieur des pays qui se forgent, elle permet la libre circulation des idées, le développement du nationalisme, de la littératie et de la culture. C’est le premier grand outil démocratique avant même l’avenue de la démocratie comme telle. C’est capital dans l’évolution de l’humanité. Ce processus de communication — qui implique des informations triées sur le volet par une petite élite, un processus forcément arbitraire, c’est vrai, mais quand même sûr, les informations étant vérifiées et vérifiables — s’est poursuivi, imperturbablement, jusqu’à aujourd’hui. Plus précisément jusqu’à l’émergence des réseaux sociaux, il y a environ 15 ans. Le Titanic qu’était devenue, avec le temps, la communication de masse venait soudainement de rencontrer son iceberg, le dénommé GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft).
Le problème n’est donc pas seulement que les revenus publicitaires, y compris ceux de nos propres gouvernements (!), ont coulé vers les géants du Web. Le problème, c’est que la nature de l’information a changé. Elle n’est plus uniquement triée sur le volet, plus nécessairement fiable, plus uniquement l’affaire de professionnels, de gens formés pour faire ce travail. Le problème c’est que l’ère du numérique — qui est ici pour rester, c’est clair — s’est imposée à la va-comme-je-te-pousse, sans beaucoup d’encadrement, en faisant fi d’un vieux et important principe : le travail, ça se paie. Facebook et Google, notamment, font un commerce d’informations pillées ailleurs. C’est donc dire que ce qu’il reste des médias traditionnels fait face à une concurrence déloyale — concurrence que tout le monde, vous, moi et jusqu’à nos propres gouvernements, privilégie.
Le problème est de taille. Ultimement, il faut se poser une question qu’au cours de trois siècles de communication de masse on ne s’est jamais (vraiment) posée. Sommes-nous prêts à payer pour l’information ? Vraiment payer, s’entend. Les annonceurs ont toujours épongé, jusqu’à récemment, une partie importante des coûts. Et, si oui, qui doit le faire ? Qu’elle est la responsabilité du consommateur ? Du gouvernement ? Du marchand ?
Nous avons sans doute tous de nouvelles obligations à définir vis-à-vis des médias aujourd’hui.
À mon avis, il incombe au consommateur de payer pour l’information qu’il reçoit, quelle que soit la plateforme. La gratuité envoie un bien mauvais message. Mais il incombe encore davantage à nos gouvernements de paver la voie.

mercredi 21 août 2019

Exister, c'est tout

De la pure provocation, le clip de Safia Nolin ? Il y en a bien sûr. On n’attire pas les regards sans bousculer un peu. Mais Lesbian Break-Up Song vole bien plus haut. D’abord, le clip est réalisé avec beaucoup de retenue ; conçu, et c’est son génie, non pas comme un coup de poing, mais comme une caresse. On est loin ici du bras d’honneur qui vise simplement à choquer. La prestation qu’on nous propose n’a d’ailleurs rien de l’agressivité qui abonde sur le Web, comme dans ce commentaire édifiant : « Moi, j’ai une petite quéquette. Voudrais-tu que je te la montre ? ! »…
Présenté non comme un instrument de torture, mais plutôt comme un outil de réflexion, ce vidéoclip est à voir. Je le dis avec un certain soulagement parce que la nudité des femmes est souvent utilisée, par les femmes elles-mêmes, avec trop de désinvolture à mon goût. Par les Femen, par exemple, ces militantes qui signent leurs protestations à coups de mamelons fringants. Se dénuder pour dénoncer l’usage du corps des femmes, comme le font Safia et ses amies, d’accord. La nudité n’a rien ici de gratuit. Mais pour protester contre la corruption en Russie, contre le Vatican ou le Front national ? Quel rapport ? Et quelle est la différence entre se servir du corps des femmes pour vendre des voitures ou vendre une protestation ? À mon avis, c’est tomber dans le panneau de l’objectification corporelle. Surtout, on finit par n’y voir que du feu, c’est-à-dire des seins.
J’ai les mêmes réserves vis-à-vis des femmes qui exigent de pouvoir se promener seins nus. Partout où les hommes se promènent « en bedaine », réclament ces nouvelles amazones, les femmes, au nom de l’égalité, devraient pouvoir en faire autant. Mais depuis quand l’égalité refuse-t-elle de différencier entre un corps masculin et féminin ? Quel intérêt a-t-on à désexualiser, à faire du man washing de la poitrine des femmes ? Pourquoi voudrait-on effacer ce que des seins ont de bouleversant ?
Mais revenons à Safia, sa chanson, ses yeux éplorés et son front tout le tour de la tête. Il y a énormément d’érotisme dans ce vidéoclip. Ce n’est pas parce que les corps sont ici à mille lieues des lieux communs qu’il n’y a pas de sexualité, de tendresse, de désir ou de beauté. Il y en a à revendre. Mais en dehors des critères habituels. On n’est pas ici dans le monde haletant des belles filles, tailles de guêpe, mollets bien sculptés et seins au garde-à-vous. On est sur une autre planète. Lesbian Break-Up Song n’est pas tant un acte de courage (oui-je-sais-que-je-ne-suis-pas-belle-mais-j’ose-me-mettre-à-poil-quand-même) qu’un geste d’anthropologie. Ceci est mon corps, ceci est ma vie. Regardez-moi bien. « J’éteins jamais la lumière », débute la chanson. Aussi bien dire, je n’ai ni honte, ni envie de me cacher. Le clip est un hymne à la différence — des corps, des mentalités, des orientations sexuelles et des émotions.
Les réactions, maintenant. Sans même avoir vu le vidéoclip de Safia Nolin, ceux qui le commentent ont des opinions à ce point tranchées qu’on se doute qu’il s’agit d’un geste important. Réaction très positive de beaucoup de femmes, d’une part, réaction outrée de beaucoup d’hommes, de l’autre. On sent les femmes touchées, émues même, alors que beaucoup d’hommes sont, comme l’internaute cité plus haut, choqués noir. Ces hommes auraient-ils la même réaction envers un clip étalant des bedaines de bière à profusion ? Depuis quand les grincheux du Web sont-ils devenus les gardiens du bon goût et de la bienséance ?
Les réactions illustrent précisément pourquoi ce clip était nécessaire. Beaucoup de femmes sont soulagées, la pression du « corps parfait » ayant été spectaculairement balayée du revers de la main. Beaucoup d’hommes s’insurgent du fait que l’accès au corps (fantasmé) des femmes ne tient plus la route. La route a soudainement été barrée. C’est ce même barrage, à mon avis, qui explique la réaction parfois démesurée de certains hommes vis-à-vis du port du voile. Sans que ce soit toujours conscient, le voile obstrue un certain idéal féminin. Ou si vous voulez, la façon de se présenter pour plaire « convenablement ».
Depuis toujours, les conventions vestimentaires dictent la manière avec laquelle les femmes doivent se présenter pour séduire : les seins sortis du corsage (XVe siècle), le derrière gonflé comme un ballon (XVIIIe), les talons aiguilles (XXe)… Depuis peu, les femmes ont tenté de reprendre le contrôle de leur apparence. Mais avec plus ou moins de succès, je dirais. Devant la montée du féminisme, l’industrie de la mode, de la pub et de la porno a répondu par la bouche de leurs canons : la pression pour être sexy n’a jamais été plus forte. N’empêche. Les femmes sont beaucoup plus indépendantes qu’avant et les hommes sentent la soupe chaude. Le combat pour le contrôle du corps des femmes est donc engagé. L’ampleur du harcèlement sexuel révélée par le mouvement #MoiAussi est l’illustration par excellence de cette lutte à finir pour l’accès au corps féminin.
Raison de plus d’applaudir l’exercice que nous propose Safia Nolin. « Ce ne sont pas des corps qui sont là pour être jugés […] Ce sont des corps qui sont là pour exister, c’est tout ».

mercredi 14 août 2019

Crime(s) d'honneur

Une jeune femme de Québec a été transformée en torche humaine, vendredi dernier, après que l’homme de qui elle a divorcé en mars, Frej Haj Messaoud, l’eut vraisemblablement allumée comme un flambeau. La scène ne sentait pas seulement l’essence, mais la vengeance à plein nez. Sans surprise, les réseaux sociaux se sont enflammés à leur tour en dénonçant un « crime d’honneur ». Le fantôme de la famille Shafia, ce couple d’origine afghane qui a noyé ses trois filles et une première épouse dans les eaux du canal Rideau en 2009, planait comme un vautour au-dessus du drame.
L’assaut, subi en pleine rue devant les deux jeunes enfants de la victime, a quelque chose de parfaitement révoltant, c’est vrai. Rappelant les attaques à l’acide, particulièrement répandues dans certains pays d’Asie et également au Royaume-Uni, c’est la punition par défiguration qui est particulièrement abjecte ici. C’est ce calcul issu de la nuit des temps, reposant sur les stéréotypes les plus tenaces, voulant qu’une femme n’ait qu’une corde à son arc : sa beauté. Si on lui enlève sa capacité de séduire, on lui enlève tout. Tu ne veux pas de moi ? Alors tu n’auras personne, tu ne seras rien. C’est l’idée qu’un homme peut réduire une femme à un tas de cendres, tout en la condamnant à vivre, qui est intolérable.
Seulement, il ne faudrait pas croire que ces crimes d’honneur, ces gestes misogynes et revanchards à souhait, sont strictement l’affaire des étrangers — notamment musulmans. On parle beaucoup des tueries de masse à l’heure actuelle, un crime dont les pays riches détiennent un quasi-monopole. Le Washington Post publiait d’ailleurs en fin de semaine, sur 12 pages, le nom de toutes les victimes américaines, 1196 en tout, de 1966 à 2019, démontrant à quel point le phénomène s’amplifie. Or, il semblerait que bon nombre de ces meurtriers de masse ont, en plus de leur sexe (mâle) et du goût des armes, une autre caractéristique en commun : le ressentiment envers les femmes.
La toute première tuerie américaine, à l’Université du Texas en 1966, celle qui donne le coup d’envoi à ce qui deviendra bientôt une réelle épidémie, a eu lieu après que le tueur eut tué sa femme et sa mère. La toute dernière, une attaque contre une mosquée en Norvège dimanche dernier, déjouée à la dernière minute par un fidèle, a quand même fait une victime : la demi-soeur du présumé tueur trouvée morte dans la maison familiale. Un ami du suspect dit que celui-ci était récemment devenu hostile envers les femmes et les immigrants. Et l’homme qui a tué neuf personnes à Dayton, en Ohio, le 11 août dernier, le dernier en lice aux États-Unis, a également abattu sa soeur dans la mêlée. Connor Betts était connu pour avoir proféré des menaces envers les femmes.
Dans plus de la moitié des 173 tueries qui ont eu lieu aux États-Unis entre 2009 et 2017, l’année la plus mortelle à cet égard, une conjointe ou une membre de la famille immédiate faisaient partie des victimes. C’est donc dire que Marc Lépine — qui n’en voulait pas seulement aux femmes qui avaient pris sa place à l’École polytechnique, mais aussi à sa mère et à sa soeur, a-t-on appris plus tard — n’a rien inventé. Il a seulement attaché le grelot avant tout le monde. En s’en prenant uniquement aux femmes, il a démontré le premier la parenté entre les tueries de masse et la misogynie. Plus d’un millier de massacres plus tard, on comprend que Lépine n’a pas choisi de cibler les femmes simplement pour mieux marquer son coup ou comme simples représailles envers le mouvement féministe de l’époque.
Si ces deux aspects ont sans doute fait partie de son calcul, la réalité est que les tueurs de masse sont par définition, tout comme les hommes qui cherchent à venger leur honneur, des hommes éconduits et en colère, des hommes narcissiques, imbus d’eux-mêmes, convaincus de mériter mieux et d’avoir été injustement traités. Ils cherchent à rétablir, sinon leur honneur, du moins leur statut d’homme fort. Dans les deux cas, il s’agit d’une « masculinité toxique », d’un machisme nauséabond qui cherche sans cesse des responsables pour ses propres malheurs, prêt à sacrifier des vies s’il le faut.
Et qui mieux que les femmes pour jouer les souffre-douleur ? Si les immigrants sont aujourd’hui de plus en plus ciblés, le contexte politique aidant, les femmes seront toujours dans la mire des tueurs de masse par leur situation stratégique. Il est toujours plus facile de s’en prendre à quelque chose de proche que de loin ; de s’en prendre au particulier plutôt qu’au général. C’est d’ailleurs ce rapport trouble avec les femmes, la misogynie latente chez une majorité de ces individus, qui explique le mieux pourquoi la quasi-totalité des tueries de masse est perpétrée par des hommes.
Après que le mouvement #MoiAussi eut exposé l’ampleur des sévices sexuels subis par des femmes, voici donc une autre démonstration de taille : les relations homme-femme, même dans les pays modernes et progressistes, ont bien des noeuds à défaire, bien des coins d’ombre encore à éclairer.
Non, les crimes d’honneur ne sont pas toujours ceux que l’on croit.

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mercredi 7 août 2019

La révolution culturelle de Donald Trump

« Comment arrête-t-on ces gens-là ? »
La question est de Donald Trump, posée lors d’un récent rassemblement en Floride, le type d’événement que sa base électorale affectionne et que l’improbable président, porté par une houle de casquettes rouges (« Make America Great Again »), mange à la petite cuillère. Le démagogue en chef fait bien sûr référence aux « bandits, violeurs et trafiquants de drogue », selon sa désignation consacrée des immigrants latinos cherchant à entrer aux États-Unis. Un thème qui a certainement contribué à le faire élire en 2015 et qu’il compte bien réutiliser dans la campagne qui s’amorce.
« Abattez-les », répond une femme dans la foule.
Commande malheureusement mise à exécution le week-end dernier à la ville frontière d’El Paso par un Américain de 21 ans. Bilan : 22 morts, 24 blessés. « Je défends simplement mon pays face à une invasion ethnique et culturelle », écrit le présumé tueur dans un manifeste publié sur les réseaux sociaux quelques heures auparavant.
Donald Trump n’a évidemment pas inventé l’idéologie qui est derrière plusieurs des récents carnages. Né au lendemain de la guerre du Vietnam et rassemblant au départ des néonazis, des skinheads et des membres du Klu Klux Klan, le mouvement « white power » a connu un premier retentissement lors de l’attentat d’Oklahoma City en 1995. Malgré le fait que le terrorisme intérieur venait de faire une spectaculaire irruption (168 morts, 680 blessés), celui-ci n’a jamais été pris au sérieux par les autorités américaines. Ni à ce moment-là ni par après. À partir de l’attentat du World Trade Center, six ans plus tard, toute l’attention se portera sur le terrorisme islamique, laissant le nationalisme extrémiste blanc proliférer à son aise dans les caves humides de la nation et les coins sombres de l’Internet.
Les attentats de suprémacistes blancs qui se sont succédé, notamment depuis l’élection de Trump, dont 39 tueries commises l’année dernière seulement, ont donc été vus comme autant d’actes isolés, perpétrés par des « malades mentaux » ou, mieux encore, des « obsédés de jeux vidéo ». L’attentat d’El Paso changera-t-il la donne ? Verra-t-on enfin la violence de l’extrême droite pour ce qu’elle est ? « La plus grande menace pour les États-Unis à l’heure actuelle », selon la Anti-Defamation League. Osera-t-on enfin officialiser le lien entre la montée de cette violence et l’actuel occupant de la Maison-Blanche ?
Malgré les motivations on ne peut plus claires du tueur, malgré l’inspiration que celui-ci a manifestement puisée chez Trump lui-même, copiant souvent les mêmes termes (« invasion », « frontières ouvertes », « fake news »…), rien n’est moins sûr. Si Trump a surpris en tenant un point de presse pour dénoncer, pour la première fois, le racisme et la suprématie blanche, c’est le président en carton-pâte qui s’est présenté au podium, lundi dernier. Celui qui se contente de réciter des phrases préparées, visiblement écrites par quelqu’un d’autre. À prendre avec de grosses pincettes, en d’autres mots. Ce n’est pas un acte de contrition, c’est de l’hypocrisie. Ce n’est pas un nouveau départ pour Trump, c’est un tout petit pas en arrière pour mieux réussir la prochaine galipette.
Dites-vous bien que l’homme qui s’est contenté de rire en entendant « abattez-les » n’a pas disparu. C’est cet homme-là, après tout, celui qui traite les immigrants d’extraterrestres (« aliens »), qui admire les dictateurs et les autocrates, qui se vante d’agresser les femmes sexuellement, qui ne paie pas ses impôts, c’est bel et bien le king de la triche et du plaqué or qui a réussi l’exploit d’être élu en 2017, et qui pourrait bien réussir à nouveau en 2020. Il a beau faire grincer des dents, Donald John Trump a non seulement réussi à garder sa base et à transformer le Parti républicain à son image, il a réussi une véritable révolution culturelle.
« [Trump] est en train de redéfinir ce qu’on peut dire et la façon dont un dirigeant peut agir, dit le chroniqueur du New York Times David Brooks. Il réaffirme un vieux modèle de masculinité, celui qui, à ses yeux, mérite d’être écouté et auquel on obéit. […] Nous sommes tous un peu plus corrompus sous sa gouverne. Tout le long de cette campagne, il va se mettre, lui et ses valeurs, au centre de la conversation. Tous les jours, il va trouver un petit drame pour nous redéfinir, nous dire qui nous sommes et qui nous devons désormais haïr. »
Donald Trump est un hors-la-loi qui, loin de s’en repentir, s’en tape les cuisses. Le drame, ce qui donne régulièrement envie de brailler dans les bras de sa mère, c’est d’assister, impuissants, à ce grand-guignol. C’est de contribuer à légitimer un détournement de sens, un pillage de la démocratie, du simple fait que cet homme a été dûment élu. C’est de constater que les règles démocratiques sur lesquelles Trump crache impunément lui confèrent, ô misère, une certaine normalité. Même chassé du trône, l’effet corrosif de l’homme risque d’imprégner l’air encore longtemps.
La question à poser n’est donc pas comment on arrête l’immigration, mais bien comment on arrête Donald Trump.