mercredi 16 janvier 2019

Les mille et une nuits

On se demande déjà qui va signer le film, qui va jouer le rôle de la jeune Rahaf Mohammed al-Qunun, qui, en l’espace d’une semaine, a réussi à fuir son pays, sa famille, les autorités saoudiennes et thaïlandaises, à se barricader dans un réduit de l’aéroport de Bangkok tout en alertant l’opinion publique et le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés sur son sort : « Je suis en danger ! » tweetera-t-elle sans arrêt.
L’aventure hallucinante se termine, comme chacun sait, dans les bras (un peu trop insistants) de la ministre canadienne des Affaires étrangères, Chrystia Freeland, à l’aéroport de Toronto, samedi dernier. Pas exactement le dénouement rêvé, Rahaf souhaitait se rendre en Australie, où elle compte au moins une amie et où il fait vraisemblablement plus chaud, mais une histoire, quand même, comme on les aime.
Notre héroïne des temps modernes est passée à un poil, en fait, d’être renvoyée dans son pays. C’est ce qui attendait, il y a deux ans, une de ses compatriotes, Dina Ali Lasloum, tentant elle aussi de fuir sa vie de prisonnière. Toute femme saoudienne, peu importe son âge, vit sous la garde constante d’un père, d’un frère ou d’un fils. Le gouvernement saoudien offre même l’aide d’un site Web pour mieux contrôler les allées et venues des femmes. Signe des temps, de plus en plus d’entre elles tentent de partir, mais l’escapade est risquée. Dans le cas de Dina Ali Lasloum, malgré ses appels désespérés transmis par vidéos depuis l’aéroport de Manille, les responsables philippins n’ont pas hésité à la remettre à sa famille.
C’est aussi ce que s’apprêtaient à faire les autorités thaïlandaises, le père et le frère de Rahaf Mohammed al-Qunun se tenant fin prêts pour exécuter le rapatriement, au moment où la pression internationale s’est mise de la partie. « Il s’en est fallu de quelques minutes pour que son destin bascule », dit un avocat mandaté par une ONG des droits de la personne qui a réussi à parler à la jeune rebelle. Devant la levée de boucliers de la part de milliers d’internautes, sans parler de l’Agence des Nations unies pour les réfugiés (HCR), qui publie alors un communiqué avertissant des dangers qui guettent la Saoudienne, les autorités thaïlandaises changent leur fusil d’épaule et décident de collaborer avec le HCR plutôt qu’avec leurs vis-à-vis saoudiens.
Avis aux scénaristes : il y a un deuxième héros dans cette histoire — et, non, ce n’est pas le gouvernement Trudeau, bien qu’on le félicite d’avoir agi si rapidement. « Twitter a déjoué ce qu’on voulait qu’il m’arrive », gazouille la jeune femme de son refuge à Bangkok, y joignant une vidéo d’un responsable saoudien se plaignant à son vis-à-vis thaïlandais qu’ils auraient mieux fait de « lui enlever son téléphone plutôt que son passeport ». Au moment où les réseaux sociaux sont critiqués, à juste titre d’ailleurs, pour leur manque d’éthique et de discernement, soulignons ici précisément le contraire. Pour Rahaf Mohammed al-Qunun, Twitter s’est avéré non seulement un moyen de communication extraordinaire, mais un défenseur des droits de la personne redoutable.
Durant les trois jours qu’elle passera barricadée dans un local de l’aéroport de Bangkok, la jeune femme, tapie derrière une porte où elle a empilé tous les meubles qui l’entourent, ne manque pas une occasion de documenter, sous le mot-clic #save_rahaf, ce qui lui arrive : la confiscation de son passeport par l’ambassade saoudienne, l’arrivée sur les lieux de son père et de son frère, l’intervention des Nations unies, les traitements subis aux mains de sa famille. « Ne laissez personne vous couper les ailes, vous êtes libre. Battez-vous pour vos DROITS », écrit-elle peu de temps avant d’être relâchée. Et puis, ces deux mots : « J’ai réussi ! »
Ce happy end est malheureusement obscurci pour deux raisons. Si Rahaf Mohammed — qui n’utilise plus son nom de famille pour se distancier encore davantage de son passé — est vraisemblablement hors de danger, que dire des femmes comme elles qui vivent toujours en Arabie saoudite ? Rien n’indispose davantage Mohammed ben Salmane, le jeune prince désormais aux commandes du pays, que les voix qui osent s’élever contre le régime. Le meurtre crapuleux de Jamal Khashoggi le 2 octobre dernier en est la preuve. Tout en se présentant comme un réformateur, « MBS », l’homme qui veut supposément moderniser le Royaume des Saoud, aime donner d’une main tout en punissant de l’autre. Au moment même d’accorder aux femmes la permission de conduire, en juin dernier, il jetait en prison les cinq militantes qui revendiquaient ce droit depuis longtemps. Aux dernières nouvelles, elles y sont toujours.
L’accueil de Rahaf Mohammed au pays risque aussi d’envenimer les relations canado-saoudiennes. Personne ne se plaindra si ce nouveau froid met un terme au contrat d’armes entre le Canada et l’Arabie saoudite, un contrat qui n’aurait jamais dû être conclu, mais comment cette nouvelle tension jouera-t-elle sur le sort de Raïf Badawi, lui aussi toujours en prison ? À suivre.

mercredi 9 janvier 2019

Femmes périmées

e pensais commencer la nouvelle année en grand, prenant à bras-le-corps le sujet le plus chaud, celui qui nous fait tous suer, en commençant par les politiciens qui y laissent des plumes à force de ne plus savoir sur quel pied danser : l’environnement.
Mais comment parler d’environnement quand il y a plus brûlant encore ? Les propos incendiaires de l’écrivain français Yann Moix à propos de femmes « passées date ». Vous aurez peut-être remarqué la twittosphère s’embraser à cet effet. Dans une entrevue accordée au magazine Marie-Claire, le lauréat des prix Goncourt et Renaudot avoue être « incapable d’aimer une femme de 50 ans », c’est-à-dire de son âge. « Un corps de femme de 25 ans c’est extraordinaire, précise-t-il. Le corps d’une femme de 50 ans n’est pas extraordinaire du tout. »
On a beau traiter cet « esprit bedonnant » de tous les noms, l’auteur bien connu aura eu le culot, en bon intellectuel provocateur français, de dire tout haut ce que bien d’autres pratiquent tout bas. On en connaît tous, après tout, des hommes qui, le temps aidant, se tournent, comme si c’était la chose la plus naturelle au monde, vers des femmes plus jeunes. Et pas les moindres. Il s’agit souvent d’esprits éclairés, de bons gars, d’hommes de qualité pas du tout insensibles à la cause des femmes.
Avant cet aveu scandaleux, on se contentait de soupirer en se rappelant que l’amour est chose bien compliquée et bien mystérieuse. On passait l’éponge. Personne ne veut regarder ce phénomène en face. Individuellement, c’est trop douloureux ; collectivement, ça fout les grandes avancées paritaires des dernières décennies en l’air. On préfère dire que c’est la faute à Hollywood, avec son culte de la chair fraîche, ou encore à la biologie animale qui, de tout temps, pousse le mâle à chercher la femelle la plus fertile. Admettons que ces influences préhistoriques y soient pour quelque chose, encore faudrait-il qu’il y ait un effet comparable sur les femmes.
Si on se fie aux données des sites de rencontre, les femmes ont tendance, contrairement à ce que la « nature » a pu leur dicter par le passé, à chercher une certaine parité. À 20 ans, elles cherchent des hommes de deux ans leur aîné ; à 50, de deux ans leur cadet. Les hommes, eux, accusent un autre profil : s’ils cherchent à 20 ans des femmes de leur âge, ou parfois même un peu plus âgées, en vieillissant ils cherchent des femmes de plus en plus jeunes. Selon le site Okcupid, « un homme de 42 ans va accepter de sortir avec une femme de 15 ans plus jeune, mais jamais plus que trois ans plus vieille ». Imaginez alors à 60.
Évidemment, il y a des exceptions. Du moins, une : Emmanuel Macron. Il aime une femme de 24 ans son aînée. À l’heure où l’on se parle, le président français risque de passer à l’histoire pour des raisons sentimentales plutôt que politiques. Mais venons-en à la question qui tue. Pourquoi les hommes préfèrent-ils, pas toujours mais assez souvent pour en faire un phénomène de société, des femmes visiblement trop jeunes pour eux ?
N’ayant pas eu à se préoccuper des enfants pendant des millénaires et n’étant pas marqués physiquement par la naissance de leur progéniture, il faut croire que les hommes sont moins conscients de leur paternité comme de leur propre vieillissement. Moins conscients de ce qu’ils ont l’air, en d’autres mots, à côté d’une femme qui pourrait être leur fille. L’écart d’âge qui gêne bien des femmes, peut-être pas pour un flirt d’un soir mais fait obstacle à une relation durable, ne semble pas jouer ici. Il n’y a donc pas seulement les femmes de 50 ans qui sont « invisibles », selon Yann Moix, les hommes le sont parfois aussi à eux-mêmes.
Évidemment, tout ça, encore une fois, revient à une question de pouvoir. Même aujourd’hui, après 50 ans de féminisme, le désir des hommes mène le bal des relations amoureuses. « Sur le site Okcupid, les hommes entament 80 % des conversations avec des femmes plus jeunes pour la plupart », dit l’analyste de données Dale Markowitz. Mais poussons l’analyse un peu plus loin. Et si les hommes se tournaient vers des femmes plus jeunes comme façon de maintenir la dragée haute ? Devant le bouleversement causé par l’émancipation des femmes, comment ne pas voir ce déséquilibre amoureux comme une façon, inconsciente peut-être, mais non moins réelle, de maintenir, si ce n’est qu’à titre individuel, un certain pouvoir, un certain statu quo ? Au moment où le patriarcat meurt, les petits patriarches se multiplient.
On voudrait tous croire que la révolution féministe s’est faite sans heurts, dans l’enthousiasme partagé de relations humaines bonifiées. Mais comme vient de le rappeler le mouvement de dénonciation contre les agressions sexuelles, la réalité est parfois plus complexe. Remercions donc M. « gilet jeune » d’avoir exposé ce culte de la jeunesse pour ce qu’il est : un rejet brutal des femmes d’un certain âge et une peur inavouée de perdre le gros bout du bâton.