mercredi 13 juin 2018

Ricardo, la surdose

Le chef cuisinier le plus populaire et le plus médiatisé du Québec, Ricardo Larrivée, s’est retrouvé sur des affiches aux murs de l’école Gérard-Fillion de Longueuil cette semaine. Comme si sa popularité dans les foyers québécois et auprès du ministre de l’Éducation Sébastien Proulx, qui l’a choisi pour « repenser l’école », ne suffisait pas, Ricardo est également l’idole de Laberge Services alimentaires (LSA), gérant de cafétéria dans plusieurs entreprises et écoles québécoises.
« L’objectif, c’est d’encourager les gens de chez nous », dit la dirigeante de LSA. Seulement, Ricardo s’encourage suffisamment lui-même. A-t-il vraiment besoin d’aide ? En plus d’être le roi de la « recette de la semaine », des livres de cuisine les plus vendus, du vin Ricardo, du tire-bouchon Ricardo, du tablier Ricardo, de tous les articles inimaginables Ricardo… faudrait-il, en plus, lui accorder le monopole du « bien manger » ? Car c’est bien sûr la justification de cette promotion gratuite. Les « Journées Ricardo » seraient une invitation à manger savoureusement mais convenablement à l’école ou ailleurs, selon Julie Laberge.
Je n’ai rien contre Ricardo, dont j’apprécie la quantité phénoménale de recettes-coups de pouce, à la portée de la femme ou de l’homme ordinaire qui, comme moi, n’a aucune envie de passer des heures dans la cuisine. Saviez-vous d’ailleurs que l’oppression des femmes est directement proportionnelle au temps qu’elles passent dans la cuisine ? Cette théorie a du moins longtemps circulé. Bref, le monde a besoin, sinon de plus, au moins d’un peu de Ricardo. M. Larrivée a également désavoué cette promotion, pour laquelle il n’avait pas été consulté, ce qui est tout à son honneur.
J’en veux, plutôt, au principe de la recette facile pour guérir nos plaies, cette tendance à donner dans le « concept » et le vedettariat plutôt que de s’attaquer aux problèmes de fond. Une bonne alimentation demeure un atout indéniable, c’est sûr, mais en quoi « manger Ricardo » ajoute-t-il des ressources à l’école ? En quoi cela aide-t-il la littératie chez les garçons et l’estime de soi chez les filles ? En quoi cela s’attaque-t-il à un problème qui ne fait qu’augmenter et dont on parle encore trop peu : l’anxiété chez les jeunes ?
Aux États-Unis, des études démontrent que l’anxiété est à la hausse chez les enfants et les adolescents depuis les années 1950. Au Canada, les indicateurs de santé mentale pour ces mêmes catégories ont constamment augmenté depuis 1990. « L’anxiété est une réaction qui surgit en présence de situations jugées menaçantes », disent les experts. On croirait la petite enfance et même l’adolescence à l’abri de ces cahots typiques de l’âge adulte. Mais plus aujourd’hui.
J’ai parlé à une directrice d’école qui a récemment intercepté un enfant de 10 ans qui « s’en allait se jeter devant une voiture », disait-il. Selon un sondage Léger (2016), 34 % des enfants de 11 ans et moins et 60 % des 12 à 17 ans vivent un stress qu’on n’associe pas à leur âge ; 13 % prennent des antidépresseurs et 6 %, des anxiolytiques. « Des enfants en crise, qui frappent des adultes, on voyait peu ça il y a 10 ans », dit Valérie Carle. S’il s’agissait d’adultes, ajoute-t-elle, « il y a longtemps qu’ils seraient en arrêt de travail ».
Comment expliquer cette crise chez les jeunes ? D’abord, la perception de l’école a radicalement changé depuis 50 ans. Souvent critiqués par les parents, les enseignants sentent «le manque de confiance, c’est comme si on ne nous voyait plus comme des professionnels », dit la directrice. On est loin ici de l’école d’antan merveilleusement décrite par l’auteure Annie Ernaux : « Le droit de poser des questions n’appartenait qu’aux professeurs […] On était fiers comme d’un privilège d’être contraints à des règles strictes et à l’enfermement. »
En plus d’une certaine dévaluation de l’école, accompagnée très souvent d’une surprotection des enfants (les fameux enfants-rois), il y a l’environnement plus large qui ajoute aux troubles anxieux. Les réseaux sociaux, notamment, ont complètement redéfini la notion d’adolescence. À partir de 12 ans aujourd’hui, profil Facebook ou Instagram à l’appui, on gère sa vie sur la place publique comme une petite entreprise. « Nous sommes tous devenus de petits volcans, dit une ado américaine. La pression est constante à cause de nos téléphones, de nos relations, de ce qui se passe dans le monde. »
Nous vivons aujourd’hui un « changement culturel », alimenté par la révolution numérique et la perte de prestige des institutions, dont le phénomène Ricardo fait d’ailleurs partie. La solution ? Plus de psychologues, moins de tape-à-l’oeil.

mercredi 6 juin 2018

Métiers dangereux


L’hôpital Jean-Talon à Montréal est possiblement l’établissement de santé le moins attrayant de tout le Québec, et peut-être même de l’Amérique du Nord. Les murs sont beiges en haut et kaki en bas, les pictogrammes des toilettes sont complètement écaillés, la salle d’attente est un assemblage chaotique de chaises droites, et les civières émergeant de la porte coulissante « Triage no 1 » sont la seule distraction. Les visages sont mornes, somnolents ou résignés. À l’exception d’un grand Haïtien en salopette qui s’est fait poignarder par un employé en colère. Celui-ci se lève régulièrement pour informer l’infirmière, probablement haïtienne elle aussi, la seule employée surplombant cette nature morte, ce triste assemblage, de son état de santé dépérissant. « Ce n’est pas normal, bougonne-t-il, à Ottawa on n’attend jamais plus de 45 minutes. Même en Haïti — en Haïti, sapristi ! — on n’attend pas plus d’une heure. »
Comme 80 % des personnes malheureusement rassemblées ici, je ne devrais pas être là. J’enfourchais mon vélo, une fausse manoeuvre, que sais-je, la vie bascule en un instant, et me voilà étalée sur le trottoir avec une enflure à la cheville de la grosseur d’une orange. L’incapacité de bouger, la gentillesse d’un couple de Saint-Eustache ont fait le reste : je me retrouve dans les bras d’un ambulancier qui a la bouille de Laurent Paquin et le coeur et la volubilité de Fred Pellerin, Daniel de son petit nom, mais en route pour l’ineffable Jean-Talon, l’endroit dicté par le répartiteur.
Le ministre de la Santé a beau jouer du violon pour ce qui est des « supercliniques » — il aurait même récemment sommé les hôpitaux et les urgentologues de « réduire l’achalandage dans les urgences pour les cas mineurs » en y transférant des patients —, on a l’impression que ces fameuses cliniques existent dans la tête du Dr Barrette comme Disneyland dans la tête des enfants. Mais où donc sont-elles ? Et qui a le pouvoir d’y envoyer des patients ? Certainement pas Urgences-santé ou l’hôpital Jean-Talon. Sinon, vraisemblablement, moi, le grand Haïtien, la vieille dame italienne, le jeune joueur de soccer, la grosse femme qui chante toute seule dans son coin et combien d’autres jetés ici en pâture, en ce beau dimanche après-midi, nous y serions déjà.
Bref, je jette mon dévolu sur Daniel, mon nouveau héros, pour ne pas déprimer complètement.
Contrairement à la jeune ambulancière appelée à la mosquée de Québec, Daniel Bouchard n’a jamais songé au suicide. Mais il a connu, lui aussi, le « trouble de stress post-traumatique ». Le syndrome est courant parmi les ambulanciers, qui affichent un taux de suicide très au-dessus de la moyenne, comme d’ailleurs bien des professionnels de la santé de première ligne. N’y a-t-il pas eu justement le suicide d’une infirmière à Laval récemment ?
Mais revenons à Daniel, qui a passé deux ans sur le carreau après avoir « craqué » au boulot. Après trente-trois ans à Urgences-santé, dont dix à « l’équipe tactique », le corps ambulancier qui s’occupe des cas lourds, Daniel en a vu d’autres. « On m’a braqué avec une arme, pris en otage, frappé », raconte-t-il. Sans compter les suicides dans le métro qui sont monnaie courante pour ce corps de métier. Il gardait tout ça pour lui, n’en parlait surtout pas à sa femme, prenait les bouchées doubles en faisant des heures supplémentaires. Et puis, un jour, le simple fait d’être dépêché, après une intervention difficile, à un « transfert d’établissement », lui a scié les jambes. « Les policiers et les pompiers arrêtent, eux, après une intervention lourde. Pas nous. » Tout à coup, il s’est mis à pleurer comme un enfant.
Comme les médecins, les paramédicaux se concentrent sur le bobo à traiter, le « trauma ». « On gère l’événement », dit Daniel. Mais toute cette souffrance, ce chapelet de douleurs humaines, il faut bien la mettre quelque part, non ? Qu’est-ce qui fait que le drame est recevable à certains moments mais pas à d’autres ? « C’est quand on voit quelque chose qui n’a plus de sens. Pour certains, voir un bébé mort, c’est trop », précise Stephan Gascon, responsable des relations avec les médias à Urgences-santé, appelé à mon chevet par mon beau Daniel, vu l’insistance de mes questions. (Mon appréciation de cet organisme augmente d’heure en heure…) « Il faut être capable de vivre ses émotions », ajoutera Daniel. Une autre façon de dire qu’il faut accepter que les gens souffrent et qu’on ne peut parfois rien y faire.
C’est d’ailleurs mon cas depuis que les ambulanciers m’ont laissée à moi-même et aux charmes de l’urgence Jean-Talon, que je quitterai six heures plus tard sans jamais avoir vu de médecin, mais avec un souvenir impérissable de l’endroit et, surtout, de mes étonnants infirmiers volants.