mercredi 12 septembre 2018

Les fesses à l'air

On peinait à déceler un véritable débat de fond dans l’actuelle campagne mais voici que François Legault vient de nous jeter tout un os. Invoquant le danger que représente le taux d’immigration actuel, le chef de la CAQ ouvre la porte sur la question qui déchire le Québec depuis une décennie. Seulement, loin de proposer une politique d’immigration plus cohérente, M. Legault vient plutôt de tirer un couteau bien effilé de sa poche et de le lancer sur la place publique.
La manoeuvre est non seulement disgracieuse, elle jure avec l’évolution migratoire au Québec. Après tout, l’immigration existe ici depuis longtemps, mais cette manie d’en faire une arme de mobilisation massive, de l’utiliser pour attiser les peurs et, par conséquent, les votes, est très récente. Demandons-nous pourquoi.
L’immigration au Québec a débuté en trombe au tournant du siècle dernier, attirant jusqu’à 28 000 personnes (quand même), l’équivalent de plus de 7 % de la population. La vague passe comme du beurre dans la poêle. D’abord, il s’agit à 98 % de ressortissants français et britanniques et, deuxièmement, on ne parvient pas à les retenir. Jusqu’au milieu des années 1930, c’est la très grande majorité des immigrants qui repartent pour des cieux plus cléments, aux États-Unis notamment.
Il faut attendre les années d’après-guerre et, même, la fin des années 1980 pour constater un important « solde migratoire ». En 1991, par exemple, le Québec accueillera 51 800 immigrants, et en retiendra les deux tiers, sans qu’aucun politicien n’y trouve à redire. Ce nombre équivaut à près de 9 % de la population totale et bien que la diversité ethnique soit dorénavant au rendez-vous, curieusement, ni nos valeurs ni notre langue ne paraissent alors « menacées ».
Élu en 2003, le nouveau chef libéral Jean Charest, inspiré sans doute par ce qui se passe ailleurs au Canada — le Québec se retrouve loin derrière d’autres provinces —, hausse officiellement le taux d’immigration de 35 %, jusqu’à 45 000 ressortissants. La mesure, encore une fois, n’est pas particulièrement controversée. On a accepté depuis longtemps le bas taux de fertilité des femmes francophones et on sait que le phénomène n’est pas près de disparaître. Les guili-guili qu’on leur a faits depuis 20 ans (bébé bonus de Robert Bourassa, implorations de Lucien Bouchard…) n’ont eu aucun effet durable sur la courbe démocratique.
La proportion immigrante compte maintenant pour 10 % de la population, mais l’harmonie règne toujours. Il nous faut des immigrants, non seulement pour la main-d’oeuvre, mais pour survivre. Tout le monde le comprend et la grande majorité l’accepte.
Et puis, un beau jour de l’automne 2006, le chef de l’ADQ, Mario Dumont, qui peine à installer son parti sur l’échiquier politique, appellera les Québécois à « mettre leurs culottes ». On ne se savait pas les fesses à l’air, mais soudainement, l’heure est grave. La raison ? Les accommodements raisonnables, qui font couler beaucoup d’encre. « Il faut arrêter de courber l’échine devant les communautés culturelles », admoneste Dumont. (Aussi bien dire, il faut interdire les signes religieux ostentatoires.) Le chef adéquiste vient de trouver l’inspiration qui non seulement le sauvera des eaux, mais lui accordera le titre d’opposition officielle aux prochaines élections.
Le diable est maintenant aux vaches. En permanence. Bien que les accommodements raisonnables n’aient jamais créé de véritables problèmes au sein des institutions québécoises, la perception que nous reculons vers un nouvel obscurantisme, sans parler de nous laisser manger la laine sur le dos, est bel et bien installée. Après Mario Dumont, ce sera au tour de Pauline Marois, dont le gouvernement ne tient qu’à un fil en 2013, de tenter de rehausser sa cote en faisant miroiter le péril étranger, voire musulman. Place à l’imparable « charte des valeurs québécoises ».
Si la poudre de perlimpinpin n’a pas le même effet pour le PQ en 2014 que pour l’ADQ en 2007, la tentation de se faire une belle jambe en semant la peur des autres n’a manifestement pas abandonné certains politiciens. Seulement, sachant qu’on marche ici sur des oeufs, la charte des valeurs ayant semé la zizanie comme jamais, on a tendance aujourd’hui à insister sur la protection de la langue française, d’abord, sur l’édification de « nos valeurs », ensuite.
Pendant ce temps, personne ne nous explique pourquoi les immigrants, qui constituent aujourd’hui seulement 12,6 % de la population et parlent français à 61,5 % (travailleurs qualifiés après quelques années ici), représenteraient soudainement une menace à la langue, à la culture ou à toute autre valeur fondamentale.

mercredi 5 septembre 2018

Le mystère des jeunes

C’est la seule grande révélation après 14 jours de campagne : les jeunes, la cohorte des 18-34 ans qui, depuis 50 ans, ont été à l’avant-plan de toutes les « révolutions », les joyeux drilles de tous nos grands bouleversements, ce bataillon-là ne serait plus enclin à voter à gauche. Pire, il démontrerait un net penchant à droite, selon un dernier sondage Léger.
Admettez que la surprise est bien plus musclée que le jeu de saute-mouton de Gertrude Bourdon (dont on parle effectivement beaucoup trop) ou les jurons en ligne de Michelle Blanc (idem). Si on additionne les appuis des jeunes au PLQ (35 %) et à la CAQ (26 %), on obtient près de deux fois le score du PQ (16 %), de QS (8 %) et du Parti vert (9 %) réunis. Misère et boule de gomme.
On sait, évidemment, ce qui a achevé la popularité du Parti québécois auprès de la génération Y : la charte des valeurs, qui a plombé la notion d’un Québec pluraliste, ouvert sur le monde et aux immigrants. Des jeunes qui carburent à Arcade Fire et le rappeur Webster n’ont que faire d’un monde suspicieux à l’égard des Autres. On s’imagine que ce ne sont pas ceux-là, d’ailleurs, qui gonflent les rangs de la Coalition avenir Québec. Mais pourquoi ces brebis égarées lorgneraient-elles le PLQ plutôt que le parti qui affiche tous les jours (sur un podium !) la diversité sexuelle et la jeunesse ? Et j’ai nommé notre petit parti de gauche bien-aimé, de plus en plus respecté, écouté même, mais qui peine toujours à gravir les échelons : Québec solidaire.
Un seul sondage, bien sûr, ne fait pas une élection. Un second sondeur accorderait d’ailleurs la palme à QS auprès des 18-34 ans : 21,7 %. Mais même en voulant davantage boire à la fontaine mainstreet — qui croit également dans le potentiel de mobilisation des solidaires —, il reste que l’attrait de QS auprès des jeunes demeure assez bas, à plus forte raison si on le compare avec le palmé d’or du sondage Léger, le PLQ (35 %). Serait-ce donc le prix à payer pour s’être aventuré là où le PQ n’osait plus tellement frayer ?
D’emblée, les solidaires misaient sur l’indépendance pour susciter plus de faveur auprès des électeurs, du moins ceux pour qui un « projet de pays » rime encore à quelque chose. Visiblement, l’appât n’a pas séduit les plus jeunes qui, on le sait, ont peu d’appétit à cet égard. Mais, à la lumière du sondage toujours, il faut bien conclure qu’on fait face ici à un phénomène qui ne se résume pas simplement à l’indifférence des millénariaux face à l’indépendance et/ou aux questions identitaires. Ni à leur supposé individualisme pur et dur, très de cette époque, où les projets collectifs ne font plus le poids devant les cotes en Bourse.
Et si c’était tout simplement la politique qui ne les intéressait pas ?
Après la démission fracassante du ministre français de l’Environnement, Nicolas Hulot, comment d’ailleurs ne pas sentir un certain dégoût face à la politique telle qu’on la connaît ? À plus forte raison si on est d’âge à rêver de changer le monde. On aura beau tenter de minimiser cette sortie de piste, il reste que M. Hulot a donné à toute démocratie digne de ce nom une leçon de maître. Non seulement a-t-il exposé comme jamais l’indolence crasse face aux questions environnementales, il a mis en lumière cette marche inexorable des « petits pas » qu’emboîte, sitôt le micro trouvé, la classe politique, où qu’elle se trouve. Il a démontré comment aucun politicien, à droite comme à gauche, n’a su résister à « la pression du court terme », reléguant toujours aux calendes grecques les solutions aux horizons lointains. On a collectivement tourné le dos devant la maison qui brûle, la nôtre, dit-il, par manque de courage de s’attaquer au « modèle économique qui est la cause de tous ces désordres ». Mine de rien, au nom des « résultats du prochain trimestre », on a abandonné notre capacité de changer le monde.
Et on se demande pourquoi les jeunes ne rêvent plus de projet de société ? À force de siffler dans le cimetière, de changer de politique comme on change de chemise, de piquer sans vergogne les idées (quand ce ne sont pas les candidats) de ses adversaires, on se lasse à la longue de cette politique qu’on égrène comme un chapelet. Pourquoi même aller voter ? À plus forte raison dans le contexte actuel où les propositions se déboublent et s’entremêlent et où aucun enjeu majeur ne se démarque. Québec solidaire, qui se distingue par sa cohérence et des principes beaucoup mieux définis, aurait intérêt à cesser de rivaliser avec ses adversaires dans cette grande kermesse de propositions et à miser davantage sur les longues vues, en commençant par arrimer ses perspectives économiques, qui font encore beaucoup trop peur, à la sauvegarde de la planète.
La nuit, tous les chats sont gris. C’est l’impression malheureuse qui se dégage de la présente campagne.