mercredi 15 septembre 2021

Le petit bout de la lorgnette

 C’est tout un rebondissement. Au 25e jour d’une campagne électorale qu’on disait inutile et ennuyante, le diable s’est mis aux vaches. Rarement aura-t-on vu François Legault aussi en colère, d’ailleurs, tremblant d’émotion face à ces « attaques » contre le Québec. «  Prétendre que de protéger le français, c’est discriminatoire ou même raciste, c’est ri-di-cule. C’est pas vrai qu’on va se faire donner des leçons là-dessus par personne ! », a-t-il répété au lendemain du dernier débat des chefs, le seul en anglais.

La voilà donc, la « question de l’urne » — du moins au Québec, car ce fameux débat est tombé sur le pays comme une guillotine, faisant rouler la tête du Québec dans un coin et le corps du ROC dans l’autre. Pour ce qui reste de cette campagne, nous n’habiterons vraisemblablement plus le même pays, les deux solitudes ayant repris leurs droits comme jamais.

Au Québec, par conséquent, la question de l’heure ne concerne plus les changements climatiques, la réconciliation avec les Autochtones, la sécurité des grandes villes, les garderies, sans parler de comment en finir avec cette pandémie. Il ne s’agit pas de mieux préparer l’avenir ; il s’agit, si on se fie aux consignes données par le premier ministre lui-même, de protéger ce que nous avons déjà, nos « compétences » et notre « autonomie ». De regarder derrière en pansant de vieilles blessures, plutôt que de regarder devant.

Petite précision avant d’expliquer pourquoi un tel combat m’apparaît une coquille vide. La question posée au chef du Bloc québécois durant le dernier débat des chefs était tout à fait méprisante, inacceptable, en plus d’être confuse et mal formulée. L’affront méritait d’être souligné, c’est clair. Mais de là à déclarer la « nation québécoise » menacée dans ses valeurs et ses compétences ? De là à prétendre que le Québec tout entier se retrouve dans ce nationalisme de pacotille ?

Si François Legault était toujours un souverainiste convaincu, alors sa colère aurait au moins une direction. Mais on s’illusionne, à mon avis, si on croit que cette manifestation émotive du premier ministre — ponctuée d’ailleurs de la célèbre formule de Robert Bourassa (un Québec libre « d’assumer son propre destin ») — annonce un possible retour au projet de pays. Le sens de tout ce théâtre était déjà inscrit dans l’appel de M. Legault à voter conservateur, lancé quelques heures seulement avant le débat disgracieux de jeudi dernier.

Faisant fi des positions conservatrices sur l’environnement, les armes à feu, les garderies, oubliant jusqu’au manque à gagner sous un éventuel gouvernement conservateur — il y aurait non seulement beaucoup moins d’argent pour les garderies, mais également moins de transferts de péréquation  —, François Legault réagissait à une seule chose : la promesse de non-ingérence dans les champs de compétence du Québec.

Que le chef caquiste soit prêt à sacrifier des mesures sociales importantes simplement pour s’assurer d’avoir les coudées franches, de régner en roi et maître sur son territoire, en dit long sur son état d’esprit. Rappelant l’affirmation nationale tonitruante du « cheuf » — Maurice Duplessis a inventé le concept du fief provincial bien gardé —, M. Legault choisit une démonstration de force plutôt qu’une amélioration des conditions de vie de ses concitoyens. Comme projet de pays, il faudra repasser.

Le chant de sirène conservateur (« nous, on respecte les provinces ») est d’autant plus séduisant qu’il comporte la promesse de ne pas contester la Loi sur la laïcité de l’État. Une éventualité qui viendrait perturber le règne de François Legault, c’est sûr.

Pour l’instant, fort de cette dernière illustration de Quebec bashing devant des millions de spectateurs, le chef peut jouer au preux chevalier des « valeurs québécoises », un concept aussi flou que trompeur. D’abord, on ne trouve pas de valeurs au Québec qu’on ne trouve pas ailleurs au Canada — à une exception près : la défense de la langue française, la seule spécificité proprement québécoise. L’utilisation d’une langue différente implique aussi un sentiment de vulnérabilité et un besoin de survie. Deux choses, il est vrai, que le Canada anglais n’a jamais bien saisies. Mais peut-on parler ici de « valeurs » ?

Pour le reste, l’égalité hommes-femmes et, bien sûr, la laïcité, il ne s’agit aucunement de spécificité québécoise, mais au contraire de valeurs démocratiques fort répandues. D’ailleurs, la loi 21 traduit moins le besoin de régler un problème religieux — la séparation entre l’Église et l’État étant déjà bien établie — que la peur de revenir en arrière. Pour certains, cette hantise du passé justifie amplement la loi. On pourrait en débattre longtemps, mais une chose est claire : en interdisant à certains membres de minorités religieuses le plein exercice de leurs droits, la loi est jusqu’à preuve du contraire bel et bien « discriminatoire ». Il n’y a pas que le Canada anglais ou le juge Marc-André Blanchard qui le pensent. Pourquoi la loi serait-elle protégée par la clause dérogatoire si on ne craignait pas son annulation précisément pour cette raison ?

De prétendre, comme le fait le premier ministre, que tout le Québec s’élève aujourd’hui pour « défendre son destin », c’est tordre le cou à une réalité beaucoup plus complexe, tout en rabaissant le nationalisme au petit bout de la lorgnette.


mercredi 8 septembre 2021

Qui est le vrai Erin O'Toole?

  J’ai un plan. » Ces mots, telle une incantation divine, ont ponctué les réponses d’Erin O’Toole lors du premier débat des chefs, mercredi dernier. À quelques heures du second pugilat, la nature de ce fameux plan est enfin claire : le nouveau chef conservateur veut traîner son parti, par les cheveux s’il le faut, dans le XXIe siècle. Il voudrait que son parti se mette au diapason de ce qui est perçu comme incontournable par le commun des mortels : les changements climatiques, le contrôle des armes à feu, l’accès à l’avortement, les droits LGBTQ+. Il reconnaît, sans pouvoir le dire tout haut, que la tentative de Stephen Harper de réinventer le conservatisme — en fusionnant le Parti progressiste-conservateur à l’Alliance canadienne en 2003 — est un échec.

De 1867 à aujourd’hui, à l’exception des trois mandats obtenus par M. Harper, la seule marque conservatrice qui a eu l’heur de plaire au Canada est celle qu’on associe à Joe Clark, Brian Mulroney et Jean Charest — économiquement à droite, mais socialement plus à gauche — et qu’on appelle bizarrement le progressisme conservateur. D’ailleurs, lors du Face-à-face de TVA, le nouveau chef du PCC a choisi de parler de M. Mulroney plutôt que de son ancien patron, Stephen Harper. Pourquoi fouetter un cheval à l’agonie ? comme disent les anglophones.

À l’instar de François Legault, Erin O’Toole est un pragmatique plutôt qu’un idéologue.

Mais aussi clairvoyante qu’elle puisse paraître, la stratégie de M. O’Toole est truffée d’embûches. Premier obstacle : son parti. Les membres du PCC ont voté à 54 % contre une motion reconnaissant les changements climatiques lors d’un congrès en mars dernier. En juin, un peu plus de 50 % des élus conservateurs ont voté contre le projet de loi fédéral interdisant les thérapies de conversion, une approche qu’on pourrait qualifier de médiévale quant à l’homosexualité. Ces thérapies cherchent à effacer l’homosexualité de la même façon qu’on extirpait jadis le « mal » de quelqu’un : à coups de sermons et de pensée magique. En juin dernier également, 81 députés conservateurs appuyaient la motion de leur collègue pro-vie, Cathay Wagantall, cherchant à interdire les avortements sexo-sélectifs et recriminalisant l’interruption de grossesse du même souffle.

Notez qu’en ce qui concerne ces deux motions — sur les droits LGBTQ et les droits des femmes — , tous les autres partis ont voté unanimement en faveur, alors que de 50 % à 75 % des députés du PCC ont voté contre. C’est vous dire la côte abrupte que M. O’Toole devra remonter pour faire entrer son parti dans la modernité. On peut toujours croire, évidemment, aux miracles.

L’autre obstacle dans la stratégie « gagnante » d’Erin O’Toole est Erin O’Toole lui-même : il y a une limite à constamment se réinventer en fonction de qui se trouve dans la pièce.

Lors de la course au leadership, M. O’Toole décidait de jouer la carte du true blue conservateur afin de se démarquer de Peter MacKay, ex-progressiste-conservateur qui menait la course. Le député de Durham n’a pas hésité à faire de beaux yeux à la droite religieuse du parti, sans parler du lobby des armes à feu. Puis, sitôt la course gagnée — tout un exploit, vu l’impopularité initiale de M. O’Toole —, le nouveau chef s’est empressé de s’afficher du côté de la modernité, c’est-à-dire pour la reconnaissance de l’avortement, des changements climatiques et des droits LGBTQ+. Bien sûr, tous les partis politiques font preuve d’opportunisme, mais peut-on faire confiance à un homme capable de retourner sa veste aussi prestement, dans un parti qui a un ADN tout autre que celui que le chef tente de lui imposer ?

Personnellement, je suis prête à croire que M. O’Toole est cette bibitte rare, un born-again progressiste-conservateur. Mais justement, vu les éléments profondément réactionnaires de son parti, n’est-il pas condamné à jouer au saltimbanque pour la durée de son éventuel mandat ?

Au Texas, on vient de voir jusqu’où peut aller ce penchant politique de la droite pour les tours de passe-passe, cette manie de faire passer par la porte d’en arrière ce qu’on ne peut pas faire passer par la porte d’en avant. L’État républicain vient de trouver une façon de neutraliser la loi légalisant l’avortement en donnant aux simples citoyens le droit de poursuivre quiconque facilite — du médecin jusqu’au simple chauffeur de taxi — l’interruption de grossesse.

Bien sûr, le Canada n’est pas les États-Unis, nos lois et notre Cour suprême ne permettraient pas, jusqu’à preuve du contraire, un tel dévoiement judiciaire. N’empêche, si on examine les tactiques des conservateurs pro-vie, on constate le même « sinistre brio » que celui qui a permis le passage de la loi texane. Disant vouloir sauver les « bébés filles », le projet de loi interdisant les avortements sexo-sélectifs se paradait sous un faux vernis féministe tout en permettant de criminaliser à nouveau l’avortement — une catastrophe pure et simple. N’ayant jamais été légalisé, mais simplement décriminalisé au Canada (1988), contrairement aux États-Unis (1973), l’accès à l’avortement repose en fait sur un château de cartes : la simple bonne volonté de nos législateurs de ne pas rouvrir une boîte de Pandore. La situation demeure fragile et pourrait basculer facilement.

Peut-on faire confiance à Erin O’Toole à cet égard ? Sur le contrôle des armes à feu ? Les changements climatiques ? Qui, du progressiste ou du conservateur, sera au rendez-vous ?

fpelletier@ledevoir.com

Sur Twitter : @fpelletier1