mercredi 24 mai 2017

Idéalistes:1 Pragmatiques:0

Les membres de Québec solidaire ont beau agiter les doigts comme des marionnettes — plutôt que d’applaudir comme tout le monde pour exprimer leur accord —, on sentait beaucoup d’émotion flottant sur cette mer de phalanges surexcitées lors du récent débat sur la convergence. De la conviction à revendre, bien sûr, mais aussi de la fébrilité, celle qui découle du sentiment que les choses bougent, que le vent se lève. Mais de quel côté ? À un moment où les sondages favorisent la CAQ mais où les médias semblent plus intéressés par ce qui se passe à l’autre bout de l’échiquier politique, rien n’est encore joué.

Mais revenons au débat déchirant de dimanche. Un débat qui, à bien y penser, concerne tout le monde. En couple, en affaires ou en politique, qui ne s’est pas un jour demandé s’il ne valait pas mieux tendre la joue plutôt que tracer sa ligne dans le sable ? Faire une concession aujourd’hui pour mieux respirer demain. Pour la gauche, en particulier, toujours partagée entre le rêve et la réalité, c’est un débat qui revient comme le coucou de l’horloge.

Fait intéressant, plus de femmes que d’hommes ont maintenu la ligne dure vis-à-vis du PQ. « No pasaran », clamaient-elles à la queue leu leu. Si jamais on cherchait encore la preuve que le PQ a fait l’erreur de sa vie en jouant la carte identitaire, elle était ici étalée au grand jour. Comment s’allier à un parti qui dresse une partie de la population contre les autres ? disaient-elles. Plus que de la simple méfiance, on sentait chez ces femmes, notamment racisées, chez les anglophones aussi, un sentiment de colère amplement partagé par l’assemblée.

Le meilleur argument pour refuser une alliance était certainement de cet ordre-là. Onze ans après sa fondation, le « petit parti de gauche » a de véritables assises là où le Parti québécois pâtit : chez les minorités, chez de plus en plus d’anglophones et chez les jeunes. Il ratisse large, bien qu’encore peu profond. Faire alliance avec le PQ risquait de mettre cette diversité en péril, en plus de démotiver les militants qui oeuvrent dans l’ombre depuis des lunes. Et puis, en acceptant de faire « le gros mambo avec le PQ », n’était-ce pas justement commettre l’erreur qu’on lui reproche ? Tourner le dos à ses principes par pur calcul électoral.

Moins surprenant, plus d’hommes que de femmes ont défendu la notion de « stratégie », celle de s’allier ponctuellement au PQ pour mieux avancer. Si l’émotion était moins évidente à ce micro, les opinions n’étaient pas moins convaincantes. Argument massue : une alliance électorale concrétiserait, advenant la prise du pouvoir du PQ, la réforme du scrutin, la seule façon de préparer la voie à une députation solidaire importante. Et puis, le progrès réalisé par QS au cours des dernières années repose notamment sur sa visibilité à l’Assemblée nationale. C’est bien beau « l’alliance avec les mouvements sociaux », seulement personne ne doute de la capacité de QS à cet égard. Mais gérer l’économie ? Prendre les commandes ? Gouverner ? C’est là que le parti doit convaincre et c’est seulement les deux pieds dans le temple du pouvoir qu’il y parviendra.

 
L’option B, celle du pacte électoral, venait aussi avec la garantie que toute entente avec le PQ tomberait à l’eau s’il avait le malheur de « rejouer la carte xénophobe ». Il s’agissait moins d’un beau risque, en fait, que d’un beau geste, celui de l’ouverture et du dialogue. Voyez comment on est capable, nous aussi, de prendre notre place dans un gouvernement de coalition, dirait le message à la population. De toute façon, l’entente n’aurait jamais abouti, selon plusieurs, vu les divergences nombreuses avec le PQ. Alors, qu’avait-on à perdre ?

Le dilemme était parfaitement cornélien. Il n’y avait pas de « bon » choix, car les deux l’étaient. Il faut que QS préserve ses acquis et garde la tête haute. Il ne peut pas, à la première occasion, échanger ses valeurs pour des pions de Monopoly. Mais il faut aussi qu’il puisse avancer. Rendu à un moment charnière de son histoire, sentant peut-être pour la première fois le vent dans ses voiles, il doit s’extirper du « rien qu’icitte qu’on est bin », de la pureté idéologique un peu trop étouffante. Pour l’instant, l’idéalisme à QS garde légèrement les devants, et c’est tant mieux vu le cynisme que suscite la politique aujourd’hui. Mais le défi d’allier la théorie à la pratique ne fait qu’attendre de plus belle.

mercredi 17 mai 2017

Montréal, mon amour

J’ai d’abord aimé Montréal pour ses souliers. À 15 ans, je faisais des pèlerinages à la Place Ville-Marie uniquement pour tâter la sophistication d’une grande ville du bout des doigts. Je venais en autobus d’Ottawa, en compagnie d’une petite amie assoiffée de beau linge, elle aussi, pour goûter à tout ce qui manquait à nos vies : les gratte-ciel, les trottoirs bondés, le beau monde et le français comme monnaie d’échange — une langue qu’on n’était pas obligées de faire semblant de ne pas connaître ici. Mais ce sont les chaussures qui, moi, m’impressionnaient le plus. On mesure la stature de quelqu’un par ses godasses, dit-on. Pour moi, la beauté de cette ville se mesurait au raffinement de ses étalages podiatriques. Sans savoir grand-chose de son histoire, de ses missionnaires, de ses bombes ou de sa croix, Montréal me fascinait.

J’ai aimé Montréal ensuite pour ses grosses saucisses polonaises, son cinéma Mon Amour et le théâtre permanent qu’était le boulevard Saint-Laurent. C’était 10 ans plus tard et j’habitais maintenant la « plus grande ville francophone d’Amérique », mais je déambulais sur la Main, cette artère de tous les combats et de toutes les dérives, en parfaite immigrante, n’osant m’aventurer ni trop à l’est ni trop à l’ouest, m’accrochant à l’épine dorsale de la métropole comme à une bouée, les yeux gros comme des vingt-cinq sous. J’adorais ce que je voyais.

J’ai aimé et j’aime toujours Montréal parce que c’est possiblement l’espace culturel le plus compliqué et le plus dense au monde. Nommez-moi une autre ville où vous trouvez tout ce qu’il faut pour maintenir une culture — des radios, des journaux, des livres, des écoles et, bien sûr, une masse critique de gens capables de produire tout ça — et, en tournant le coin, tout ce qu’il faut pour maintenir une tout autre (grande) culture. Ça vous fait suer, je sais. La cohabitation de l’anglais et du français n’a jamais été chose facile. Mais, si je peux me permettre, à ceux qui se plaignent de l’anglicisation galopante de Montréal, ça paraît que vous n’avez jamais habité Ottawa, Moncton ou Saint-Boniface.

Non pas qu’il faille cesser d’être vigilants, oublier qu’on est ici comme « un cube de sucre à côté d’un litre de café », être des Canadiens plutôt que des Québécois. Pas du tout. Mais quand soulignera-t-on enfin cette bipolarité pour ce qu’elle est ? Pas seulement une menace, mais un atout majeur ; pas seulement une curiosité, mais l’âme même de Montréal ! Imaginez : cette ville a abrité Pierre Elliott Trudeau et René Lévesque, Leonard Cohen et Richard Desjardins, Beau Dommage et Arcade Fire, Mordecai Richler et Pierre Falardeau. Tout un party ! Il faudrait pouvoir le célébrer.

Comme Elizabeth Taylor et Richard Burton qui se sont rechoisis après avoir divorcé, je suis fière de dire que j’ai choisi cette ville trois fois plutôt qu’une. Une première fois après des études à Ottawa et ailleurs au Canada, suivies d’une année en Europe, une seconde fois après avoir vécu deux ans à Québec et une troisième fois après six ans à Toronto. Montréal, qu’est-ce que vous voulez, c’est moi. Francophone, comme j’ai besoin de l’être, mais sans monothéisme, sans uniformité de pensée ou de culture. Et puis, profondément américaine.

La première fois que j’ai mis les pieds sur le sol de mes quadrisaïeuls, j’ai immédiatement senti mon appartenance au Nouveau Monde. On est peut-être un brin brouillons ici, un tantinet échevelés en comparaison des habitants du Vieux Continent, aux longues traditions, aux strictes prescriptions langagières, vestimentaires et alimentaires, mais on a l’impression, sans doute comme Samuel de Champlain avant nous, que tout est encore possible. Que tout peut encore arriver. Il faut croire que les milliers de jeunes Français qui élisent aujourd’hui domicile à Montréal le pensent aussi.

Il y a longtemps que j’aime cette ville et, pour ne jamais l’oublier, je serai là ce soir pour voir son plus beau symbole, le pont Jacques-Cartier, s’illuminer. Non, ce n’est pas du fla-fla trop cher payé. C’est une mise en scène à la mesure des rêves qui l’ont vu naître, à la hauteur des sacrifices et des labeurs qui nous ont portés jusqu’ici. Il faut savoir fêter et, oui, dépenser de l’argent, pour ce qui ultimement n’a pas de prix.