mercredi 21 juin 2017

De chrysanthème en chrysanthème

Un autre procès hautement médiatisé pour agression sexuelle, un autre résultat difficile à avaler. Le procès de Bill Cosby a été annulé, samedi dernier, après que les jurés n’eurent pas pu conclure « hors de tout doute » à la culpabilité du comédien jadis bien-aimé. Un porte-parole de l’accusé, Andrew Wyatt, a immédiatement crié victoire. « Le pouvoir de Bill Cosby est de retour ! » dit-il, le poing en l’air.

C’est bien sûr faux. L’homme a 79 ans, d’abord, et comme pour l’animateur vedette Jian Ghomeshi avant lui, les révélations sur ses multiples prédations sexuelles ont fini par achever sa carrière, on soupçonne pour de bon. On ne risque pas de le revoir à la télé de sitôt. Au moins ça. De plus, le procureur de la Couronne, Kevin Steele, un homme qui a bâti sa propre carrière sur la poursuite de Cosby, a déjà annoncé qu’il demanderait un second procès. Tout n’a donc pas encore été dit.

N’empêche que, des deux partis, l’accusé et la plaignante Andrea Constand, c’est celle-ci qui en ressort la plus amochée. Canadienne de surcroît, Mme Constand voudra-t-elle même se soumettre à nouveau à une telle forme de torture ? À voir. La difficulté d’en arriver ici à un verdict de culpabilité démontre encore une fois le champ de mines qui attend les plaignantes d’agression sexuelle. En scrutant l’histoire de cette ex-joueuse de basketball, on comprend mieux pourquoi plus de 90 % des victimes ne rapportent pas les faits à la police et pourquoi seulement 3 cas d’agression sexuelle sur 1000 obtiennent une condamnation en cour. Quel autre crime est aussi peu reconnu ou puni aujourd’hui ? Aucun.

D’ailleurs, c’est plus de 60 femmes qui disent avoir été agressées sexuellement par Bill Cosby depuis les années 1980. Seulement, pour une raison de prescription de délais, Andrea Constand est la seule à avoir réussi à porter sa cause devant les tribunaux. Les faits allégués remontent dans son cas à 2004. Mme Constand pouvait aussi s’appuyer sur un témoignage de l’accusé où il admettait des années de libertinage et, surtout, d’avoir drogué ses victimes. De la même façon que Jian Ghomeshi avait un schéma bien établi — strangulation et poussées contre le mur constituaient ses préliminaires de choix —, Bill Cosby, lui, donnait un puissant sédatif à ses petites amies. De toute évidence, il aimait les corps morts pour ensuite en faire à sa guise.

« Je me suis réveillée en sursaut pour me rendre compte qu’il me caressait les seins d’une main et me pénétrait de l’autre. Il a ensuite pris ma main et l’a frottée contre son sexe […] J’étais gelée, je ne pouvais pas bouger »témoignera Andrea Constand.

Un homme qui drogue une femme pour mieux la peloter peut-il prétendre à une relation « consensuelle » ? C’est pourtant ce que les avocats de Cosby ont maintenu, et ceci même si Mme Constand est ouvertement lesbienne. La cerise : au moment de l’agression, elle avait 30 ans et lui, 66. Si elle recherchait la notoriété du célèbre comédien, comme tant d’autres femmes avant elle, peut-être aussi un coup de pouce pour sa carrière, on est quand même loin des plaignantes de Ghomeshi, des femmes visiblement entichées qui recherchaient les faveurs sexuelles de l’animateur vedette et, surtout, qui n’ont pas dit toute la vérité sur la nature de leur relation avec lui. Dans le cas d’Andrea, le fait simplement de s’être trompée sur certains détails (l’incident a eu lieu il y a 13 ans quand même) — d’avoir reparlé à son agresseur par la suite et assisté à un de ses spectacles — a semé assez de doutes sur sa version des faits pour tout foutre en l’air. Au bout du compte, on ne l’a pas crue suffisamment pour condamner Bill Cosby, un homme toujours important. De là, ce goût amer.

La bonne nouvelle ? Le projet de loi C-51 du gouvernement fédéral tente de rectifier le tir, dans ce pays au moins, en donnant plus de marge de manoeuvre aux victimes d’agression sexuelle. Si les règles favorisant l’accusé sont certainement là pour de bonnes raisons (s’assurer de ne pas condamner un innocent), il est de plus en plus évident que ces mêmes règles désavantagent les plaignantes. Déposées début juin, les réformes proposées rendraient le consentement sexuel de la part d’une personne inconsciente tout simplement impossible. De un. Elles empêcheraient également, sans permission explicite du juge, l’utilisation des interactions entre victime et accusé après les actes allégués. Question de ne pas semer le doute à tout vent pour ce qui est de la fameuse crédibilité des victimes.

Il était temps qu’on reconnaisse la complexité des rapports sexuels. Vivement la loi.

mercredi 14 juin 2017

Les jeunes

Encore une fois, ceux qu’on disait apathiques et désabusés, perdus dans leur téléphone et leurs désirs de consommation, nous auront étonnés. À nouveau, les jeunes se sont levés comme un seul homme (ou femme) pour suivre le plus curieux des prophètes dans le désert politique de ladite gogauche, redonnant espoir là où il n’y en avait plus beaucoup, là où le mot « socialisme » ne fait ni rire ni grincer des dents.
 
Après l’ineffable Bernie Sanders, 75 ans, au tour aujourd’hui du sexagénaire avancé et végétarien notoire Jeremy Corbyn, chef mal aimé du Parti travailliste britannique, de jouer l’improbable héros. Interrogé sur ses intentions de mener son parti vers la terre promise, en commençant par la prise éventuelle du pouvoir, M. Corbyn, 68 ans, a dit : « Mais regardez-moi, j’ai la jeunesse de mon côté. » Effectivement, pas moins de 72 % des 18-25 ans et 63 % des 25-34 ans auraient voté, jeudi dernier, pour celui dont les initiales se prêtent à merveille aux slogans électoraux : « J. C. for PM ».
 
Il y a d’autres exemples de partis de gauche ragaillardis par les 120 volts des générations plus jeunes : le succès de Jean-Luc Mélenchon et de ses Insoumis lors de la présidentielle française et, bien sûr, la montée impressionnante de Québec solidaire depuis l’arrivée de Gabriel Nadeau-Dubois. Or, où qu’elle se trouve, cette jeunesse-là carbure aux mêmes idées : la gratuité scolaire, la défense de l’environnement, la fin des inégalités sociales et la diversité culturelle.
 
Autant de raisons de s’interroger sur le peu de cas qu’a fait le Conseil national du PQ, dimanche dernier, aux propositions de Paul St-Pierre Plamondon. L’ambassadeur officiel des moins de 40 ans plaide depuis longtemps pour plus de jeunes et plus de diversité, ni l’un ni l’autre ne constituant un réflexe très naturel au sein du Parti québécois. Mais une intervention assassine de la part d’une jeune femme d’origine haïtienne, Marie Imalta Pierre-Lys, une personne qui en son seul sein englobe trois des aspects tant recherchés (la femme, la jeunesse, la diversité), aurait mis en charpie ces bonnes intentions.
 
« Avant tout, je me considère comme une Québécoise. […] Je ne veux pas être favorisée parce que je suis Noire », affirmait-elle devant l’assemblée. Quiconque a déjà vécu ce genre d’appel à la transcendance — surtout, ne nous enfargeons pas dans le menu détail de nos différences, unissons-nous dans cette grande matrice qui nous rassemble tous ! — sait à quel point l’argument, d’apparence massue, a le don d’embrouiller les esprits et, parfois, de démobiliser les troupes.
 
Combien de fois n’a-t-on pas entendu, lors des premières assemblées féministes, « nous ne sommes pas des hommes et des femmes, nous sommes tous des êtres humains » ? Ça s’appelle l’art de noyer le poisson, quand c’est précisément du poisson qu’il faudrait parler. C’est vouloir se hisser au-dessus de la mêlée pour ne pas reconnaître qu’on n’est pas encore là où on voudrait être, pour ne pas se voir en pauvre victime. Si ça se comprend tout à fait comme réflexe, c’est de la bouillie pour les chats comme argument. Jean Chrétien, lui, nous a servi un autre exemple de cette mentalité de colonisé lorsqu’il lança, fameusement, aux abords du référendum de 1980 : « Nous ne sommes pas des francophones ou des anglophones, nous sommes tous des Canadiens. »
 
À partir de ce moment-là, tout le monde a compris le gros sapin qui se cachait dans de telles plaidoiries. Dommage qu’aucun des 400 délégués au Conseil national du PQ n’ait pu s’en souvenir. Dommage, surtout, que ce soit une jeune femme d’origine haïtienne qui ait fait la besogne du maître, mieux encore que le maître lui-même, en ramenant le statu quo mine de rien. Sans douter un instant de ses bonnes intentions, c’est à la fontaine de ses différences et de ses difficultés à elle, comme femme, comme Noire, que l’assemblée devait boire, plutôt que de donner l’impression d’un progrès, somme toute, superficiel.
 
Si Bernie Sanders et Jeremy Corbyn sont devenus aujourd’hui des héros de la scène politique, c’est précisément en refusant d’apaiser les mauvaises consciences, en refusant les compromis douteux et le statu quo. Avis aux intéressés.