mercredi 22 octobre 2014

Facebookman

Après des photos de lui en famille, en fauteuil roulant, serrant la main des bonnes gens de Saint-Jérôme, d’Argenteuil et de Saint-Donat, après les bons mots sur les soirées-bénéfices et les soupers spaghetti, l’homme pressenti pour devenir le prochain chef du PQ, Pierre Karl Péladeau, utilise désormais sa page Facebook pour tirer sur ses adversaires et, surtout, pour répondre aux questions éthiques qui, à la manière de cuissards trop serrés, lui collent à la peau.
  Un homme qui possède le plus gros empire médiatique du Québec (35 à 40 % du marché), et une capacité énorme d’influencer l’opinion publique, peut-il aussi être député, chef de parti et éventuellement premier ministre sans se délester de ses propriétés ou au moins ériger un pare-feu entre lui et son château fort ?
  Cette question essentielle non seulement pour l’avenir politique du député de Saint-Jérôme, mais aussi pour le bon fonctionnement de la démocratie, M. Péladeau a toujours refusé d’y répondre, se contentant de répéter qu’il était en règle, en tant que simple élu, avec les dispositions de l’Assemblée nationale. Avec les révélations sur les pressions qu’il aurait exercées dans la vente des studios Mel’s (en faveur de Québecor) et, surtout, l’adoption de nouvelles dispositions régissant les députés et leur lien à des entreprises médiatiques, il fallait trouver mieux.
  Que fait M. Péladeau ? Il se tourne vers ses amis Facebook et rumine longuement sur la Charte des droits et libertés (« Toute personne a droit à la sauvegarde de sa dignité, de son honneur et de sa réputation »), insinuant ainsi qu’il a été vilipendé et qu’il pourrait même avoir recours à la justice (« peut porter plainte à la Commission toute personne qui se croit victime d’une violation des droits »). Mais sans pour autant répondre à la question de fond : est-il normal que quelqu’un au centre du pouvoir politique soit également au centre, même indirectement, du pouvoir médiatique ?
  Vous êtes un magnat de la presse, un des hommes les plus puissants au nord du 49e parallèle, vous aspirez aujourd’hui au poste de commande du parti politique le plus important des 40 dernières années ; mieux, vous voulez faire de votre « province » un véritable pays, à la fois fier et prospère, et, pourtant, vous fuyez les journalistes, vous tournez le dos aux conférences de presse, vous refusez de jouer selon les règles du jeu qui, jusqu’à nouvel ordre, circonscrivent l’arène politique. Vous aviez l’habitude d’être entouré de gens qui vous applaudissent et vous apprécient et vous avez trouvé en Facebook la parfaite reproduction de ce petit cocon douillet. « Grâce à vous je retrouve espoir en la politique ! » « Vous avez de la graine de premier ministre, Monsieur. » « Aussi beau que Justin Trudeau. » Sur le mur Facebook de PKP, j’ai repéré deux seuls commentaires un peu critiques, dont « pas fort », à la suite de sa tirade sur la Charte des droits et libertés.
  L’équivalent de se cacher derrière les jupes de sa mère, la stratégie « face de bouc » de Pierre Karl Péladeau, loin d’infirmer les critiques à son égard, au contraire les justifient. Visiblement, l’héritier de Québecor se comporte davantage en homme d’affaires qu’en homme politique. On l’a vu dans l’affaire des studios Mel’s et on le voit ici dans sa réaction à la « motion PKP » proposée par François Legault. « Loufoque », écrit-il, car elle pourrait forcer les Productions J (appartenant à sa conjointe) à se défaire « des émissions de télévision les plus populaires de l’histoire ». Comme si la rentabilité était ici la première chose à considérer.
  Il est vrai que la nouvelle mesure est mal formulée, embrasse possiblement trop large et, surtout, a trop l’apparence d’être un missile anti-Péladeau pour véritablement régler les conflits d’intérêts en ce domaine. Cela dit, on ne peut pas faire comme si cette situation n’existait pas ou prétendre qu’une « fiducie sans droit de regard », mesure à laquelle M. Péladeau se dit prêt à se plier advenant son ascension au trône, soit suffisante. Elle ne l’est pas.
  En plus d’écraser un potentiel candidat à la direction du PQ, l’affaire PKP a réduit les deux autres, qui se réclament du centre gauche eux aussi, aux louvoiements malséants. « Je suis convaincu que Pierre Karl va trouver des solutions », a dit avec la mièvrerie qui le caractérise Bernard Drainville. Martine Ouellet, elle, fait comme si elle ne voyait rien. Chacun ménage ses intérêts et se pile sur la langue au nom de se faire ami avec le prochain grand boss. On désespère de la gauche, aussi pour l’avenir du Parti québécois, si, pour eux aussi, le principe suprême devient au plus fort la poche.

mercredi 15 octobre 2014

La peste

Comme le rat trouvé mort devant la porte du docteur Rieux, dans La peste de Camus, l’infirmière qu’on vient d’hospitaliser pour cause d’Ebola donne le frisson. Il s’agit de la première transmission en Amérique du Nord et la deuxième infection, après l’infirmière espagnole, qui se passe à l’extérieur de l’Afrique. Ça veut dire que cette peste des temps modernes n’est pas seulement l’affaire de pays archidémunis, mais aussi de pays riches. À défaut d’un vaccin, un tel rebondissement injecte une dose d’humilité. On se pense avancés, protégés, inoculés et voilà qu’une petite bactérie qu’on croit attribuable à la bave ou à l’excrément de chauve-souris pourrait causer, dans le pire des cas, jusqu’à 500 000 morts d’ici janvier 2015. C’est plus de 10 fois le nombre de morts canadiennes durant la Deuxième Guerre mondiale.
  Ce n’est pas pour vous faire peur, mais lorsqu’on examine le déroulement de ce qui, en l’espace seulement de deux semaines, a mené à la mort d’un homme et à l’infection d’une infirmière du Texas, on a quand même raison de frémir.
  Le 19 septembre, Eric Duncan quitte le Liberia, pays le plus affecté par l’Ebola (3924 cas, 2210 morts), en direction des États-Unis. À l’aéroport, il passe l’examen médical sans problème et répond « non » au questionnaire demandant s’il a été exposé au virus. Il s’agit d’une fausse réponse : quatre jours plus tôt, l’homme de 42 ans accompagnait une voisine à l’hôpital, qui meurt à peu près au moment où il prend l’avion. M. Duncan ignorait-il que sa voisine était atteinte du virus ? Peut-être. La femme avait récemment fait une fausse couche, dit-on. En même temps, il est à peu près impossible, à quelques jours de la mort, qu’elle n’ait pas eu des symptômes. Fièvre, diarrhées, vomissements sanguinolents, la peste ébolique, comme sa vieille cousine, la peste bubonique, ne passe pas inaperçue ; on peut aussi saigner de la bouche et des yeux. Se croyait-il à l’abri ou voulait-il simplement retrouver au plus vite la femme qu’il aimait, partie 16 ans plus tôt avec leur fils pour les États-Unis, et mettre toute cette horreur derrière lui ?
  Le voyage entrepris par Eric Duncan, certes pour les raisons les plus nobles, indique quand même une première faille dans le système : le contrôle aux frontières. Visiblement, le questionnaire n’est pas fiable. La prise de température non plus étant donné que les symptômes peuvent prendre jusqu’à 21 jours à se manifester. Dans le cas de M. Duncan, ils ont pris exactement 10 jours, entre le moment où il accompagne sa voisine et le moment où il se présente, fiévreux, au Texas Health Presbyterian Hospital.
  Deuxième faille du système, en terre d’Amérique cette fois : le 25 septembre, Eric Duncan est renvoyé chez lui malgré une fièvre de 103 degrés Fahrenheit et ses antécédents de voyage. Trois jours plus tard, il est transporté d’urgence au même hôpital et diagnostiqué le surlendemain. Il meurt à peine 10 jours plus tard, malgré la prise d’une drogue expérimentale (brincidofovir), administrée à un humain ici pour la première fois.
  Cette mort surprend quand même. Trois travailleurs de la santé américains, infectés par le virus lors de leur passage au Liberia, sont aujourd’hui guéris. Deux autres Américains rapatriés après un séjour dans les pays affectés, dont un caméraman de NBC, semblent également sur la voie de la guérison. Le Libérien et les Américains ont-ils eu droit au même traitement ? À la suite de la bourde de l’hôpital le 25 septembre, est-on intervenu tout simplement trop tard ? Au-delà des spéculations paranoïaques qui font rage dans les pays africains, et on les comprend, ces questions se posent.
  Troisième faille : le protocole de protection pour le personnel hospitalier. L’infection-surprise de l’infirmière texane jette un gros pavé dans la marre. Le directeur du Center for Disease Control and Prevention, le Dr Thomas Frieden, vient d’ailleurs de changer de ton. Alors qu’il affirmait le 30 septembre n’avoir « aucun doute que nous allons arrêter la maladie », il entamait sa conférence de presse lundi en disant : « Arrêter l’Ebola est difficile ». Comme pour l’infirmière espagnole, on ne sait pas comment cette dernière a pu s’infecter, ce qui ajoute à l’embarras. La façon d’enlever les vêtements protecteurs pourrait être en cause. La formation ici a visiblement fait défaut, mais il se pourrait aussi que le virus soit encore plus contagieux que prévu. Des spécialistes américains ont d’ailleurs découvert qu’en plus de la transmission par liquides biologiques ou sécrétions, « le virus est présent sur la peau de patients symptomatiques, soulignant à quel point la maladie peut devenir contagieuse ».
  La bonne nouvelle ? Le chien de l’infirmière, contrairement à ce qui s’est passé en Espagne, n’a pas été euthanasié.