mercredi 5 juillet 2017

La poutine et le patriotisme

J’ai honte de dire que je n’ai jamais mangé de poutine. Pas une. Même pas à 3 h du matin un peu éméchée ou par solidarité avec des amis de passage curieux d’y goûter. Jamais. C’est là qu’on se rend compte que la vie passe franchement trop vite. On croit avoir encore le temps de sauter en parachute, apprendre le russe, aller en Micronésie ou manger une poutine en lisant la Marche à l’amour de Gaston Miron seulement pour s’apercevoir que les grandes découvertes n’arrivent pas par hasard. Il faut vouloir. Or, de toute ma vie je n’ai jamais vraiment voulu une poutine.

Il y a 15-20 ans, tout le monde s’en serait balancé. On aurait parlé de snobisme alimentaire ou de simple faiblesse à la vésicule biliaire, rien qui ne puisse se soigner. Aujourd’hui, vu l’ampleur que prend la poutine ici comme ailleurs, il s’agit carrément d’un manque de patriotisme. La grande chaîne d’information britannique BBC, pour ne nommer qu’elle, inclut la poutine dans la liste des cinq choses que « le Canada offre au monde » (What Canada Offers the World). La poutine et la gentillesse sont hautes sur la liste.

La poutine est non seulement devenue un symbole, après le hockey et la tolérance, de qui nous sommes, mais elle est également un des rares facteurs culturels qui nous lient d’une mer à l’autre. Un vaste sondage entrepris par le magazine Maclean’s, en honneur de la grosse fête que l’on sait, révèle que le mets le plus prisé nationalement, et de loin, c’est la poutine. Coast to coast, on préfère le fameux fromage-patate-sauce(comme on l’appelait à ses tendres débuts en 1957) à 21 %, au homard (un piètre 10 %) et au boeuf de l’Ouest (9 %). La poutine est encore plus populaire chez les 18-30 ans : 43 % la choisissent comme leur mets de prédilection, ce qui veut dire que ce « plat de pauvres », conçu pour bourrer la panse plutôt que pour flatter le palais, figurera bientôt au menu des grands dîners de chefs d’État au 24 Sussex. Vous pouvez mettre un 100 $ là-dessus.

Sachant que peu de choses nous relient culturellement dans ce pays, mis à part Leonard Cohen, Céline Dion et le sirop d’érable, il faut applaudir ce tour de force. Ce « delicious mess », comme le nomme Jacob Richler, fils du célèbre Mordecai, apprécié tant en Angleterre et aux États-Unis qu’en Corée et en Russie, serait-il devenu le nouveau visage de nos trois solitudes ? Les Amérindiens, telles de vieilles racines, sont les pommes de terre. Les francophones, toujours là où on ne les attend pas, toujours intacts malgré des kilomètres de méchante sauce, toujours surprenants dans ce décor, sont les grains de fromage. Et les anglophones, la grosse mélasse brune qui noie tout sur son passage, les intermédiaires un brin collants qui tentent de contenir ce maelström culinaire vaille que vaille, la main sur le coeur et le féculent.

À un moment où le Québec s’est fait dire de retourner à ses chaudrons, la nouvelle tartine constitutionnelle offerte par le gouvernement Couillard étant jugée trop indigeste, à un moment, donc, où la présence québécoise au sein de la confédération ne fait que fouler comme peau de chagrin et où, c’est clair, l’idée de ce pays ne fait que se complexifier, consolons-nous, la poutine est là pour nous montrer le chemin. Il y a plus d’une façon de plumer un canard, après tout. À défaut du coeur ou de la raison, prenons-les par l’estomac. Une autre façon, combien légitime, de continuer à avoir un mot à dire dans ce pays.

Sur cette note gastronomique, je vous souhaite un bel été, de bonnes vacances et de la poutine à volonté. Il faut en manger pendant qu’on peut encore en revendiquer la propriété !

Cette chronique fera relâche jusqu’au 9 août.

mercredi 28 juin 2017

Le mystère de l'éducation

Le nouveau plan pour « la réussite scolaire » a été annoncé tambour battant cette semaine, performances vidéo à l’appui. Les derniers sondages agissant comme de véritables éperons, le gouvernement Couillard — le même qui, il n’y a pas si longtemps, coupait 1 milliard en éducation, selon les syndicats d’enseignants — embrasse aujourd’hui l’école québécoise avec effusion.

Les membres de l’opposition ont dénoncé un manque de « propositions concrètes », mais c’est le manque d’analyse qui, personnellement, me saute aux yeux. Quelqu’un pourrait-il nous dire pourquoi le Québec demeure le cancre de l’éducation au Canada ? Après tout, nous ne sommes ni plus pauvres que l’Île-du-Prince-Édouard ou le Nouveau-Brunswick ni moins éclairés que l’Ontario ou la Colombie-Britannique et, pourtant, ils nous battent tous pour ce qui est du taux de diplomation au secondaire. Toutes les provinces, à l’exception de l’Alberta, font mieux que le Québec, en fait. Une leçon d’humilité.

Après le mystère de notre système de santé (pourquoi diable traînons-nous toujours de la patte en ce domaine ?), voici donc le mystère de l’éducation. Le Québec n’a pas une économie de ressources naturelles, comme en Alberta, ou une importante communauté autochtone, comme au Yukon, qui contribuent à tirer les jeunes des bancs d’école. Et pourtant, tout se passe comme si, 50 ans après le rapport Parent, il y avait par rapport à l’éducation non plus un problème de moyens, mais un problème de culture.

Évidemment, il est impossible de parler d’échec scolaire sans parler des réformes successives qui ont tétanisé nos bancs d’école. L’échec cuisant de la réforme de 2000où des concepts vaseux (« adopter un mode de vie sain ») sont venus supplanter la transmission de connaissances est un exemple patent. Un exemple qui devrait d’ailleurs faire réfléchir le ministre de l’Éducation, Sébastien Proulx, qui a tendance à vouloir enguirlander l’école du dehors — place aux beaux espaces et aux petits plats mijotés — plutôt qu’à l’approfondir du dedans.

Si l’objectif est d’augmenter la diplomation de 74 à 85 %, peut-être faudrait-il alors s’attaquer au problème que personne ne veut nommer ? Le décrochage masculin. Car les filles, elles, sont déjà dans la moyenne canadienne (85 %), alors que les garçons traînent de la patte à 73 %. La réussite des filles n’a rien de nouveau et n’est bien sûr pas propre au Québec. Leur prédisposition, sinon naturelle, du moins solidement ancrée pour la lecture et l’écriture, pour ne rien dire de rester assises quand on le leur impose, leur donne, partout au monde, un avantage à l’école. Mais il y a plus.

Dans un lieu qui fait tout un plat de l’égalité hommes-femmes, oui, le Québec, on s’aperçoit que ce sont de vieilles notions de masculinité qui sont en train de saper la réussite du sexe fort. Plusieurs études le démontrent« pour de nombreux garçons, il n’est tout simplement pas cool de réussir à l’école ». Une certaine identité masculine militerait carrément contre la réussite scolaire. Une étude menée par l’Université Laval et la Centrale des syndicats du Québec en 2003 démontre que 88 % des ados interrogés souscrivent aux stéréotypes sexuels du genre, « un garçon est plus populaire quand il est indiscipliné en classe »D’autres études plus récentes disent essentiellement la même chose.

Ce n’est pas uniquement une question de sexe, bien sûr, la question de classe sociale intervient largement pour ce qui est de l’intérêt qu’un jeune porte à l’école. Mais ce qui frappe ici, c’est que, près de 50 ans après la révolution féministe, les vieux stéréotypes sexuels collent deux fois plus aux garçons qu’aux filles et, surtout, qu’ils sont la raison principale de leur échec scolaire. « On a été capable de vérifier statistiquement que plus un élève adhère à ce genre de stéréotypes, moins ses résultats scolaires sont bons », dit un des responsables de l’étude citée ci-dessus.

On a donc ici une autre illustration de ce qui a été si crûment illustré par l’élection de quelqu’un qui, lui non plus, ne s’est jamais plu à l’école, Donald Trump. Bon nombre d’hommes et/ou garçons, majoritairement de milieux défavorisés mais pas seulement, n’ont pas compris qu’il fallait changer, pas seulement leur type d’activité, mais également leur façon de penser pour survivre. Ils n’ont pas compris ce que la grande majorité des filles et des femmes, elles, comprennent instinctivement, qu’on ne peut pas simplement continuer comme avant.

Pourquoi, maintenant, ces stéréotypes sexuels apparaissent-ils plus tenaces au Québec qu’ailleurs au pays ? Le véritable mystère, il est là.