mercredi 12 juin 2019

Les yeux grands ouverts

Il faudrait pouvoir mourir comme on a vécu. Comme un être humain plutôt que comme une loque humaine, la tête encore fière à défaut d’encore haute. C’est ce que Michel Cadotte voulait pour sa femme, ce que Jocelyne Lizotte voulait également pour elle-même, ce que la grande majorité des gens souhaite aussi. Si la vieillesse et la maladie existent pour nous aider à lâcher prise, pour nous forcer à contempler notre mortalité dans le blanc des yeux, pourquoi faudrait-il payer l’ultime passage à coups de supplices et d’humiliations quotidiennes ? Pourquoi faudrait-il mourir en ne sachant plus ce qu’on est devenus ?
J’ai eu le bonheur de voir ma mère mourir les yeux grands ouverts. Sans l’aide médicale à mourir, car c’était bien avant sa légalisation, mais elle savait pertinemment qu’elle « s’en allait », je dirais même qu’elle l’accueillait, les yeux braqués devant l’Éternel. Ce qui m’effrayait beaucoup — la mort de celle qui m’a donné la vie — s’est finalement avéré un immense cadeau. C’est très réconfortant de voir quelqu’un se tenir droit devant la mort, une réalité dont on n’entend d’ailleurs plus parler. Maintenant que la religion a fait son temps et que, pour la plupart d’entre nous, il n’y a que le Néant, de sûr, qui nous attend, maintenant que la mort est devenue, comme le sexe jadis, l’affaire dont on parle du bout des lèvres, comment ne pas frémir à son approche ?
La mort de ma mère m’a permis de démystifier la chose la plus opaque, la plus insaisissable de l’existence. Un peu comme si j’avais assisté à un plongeon triple saut arrière de 50 mètres, je suis sortie de là en me disant : O.K., c’est concevable. Mourir se peut. Ma mère avait réussi le grand virage ; j’y arriverais, moi aussi, le jour venu. Depuis, j’encourage tout le monde à se précipiter au chevet de gens qui meurent « bien », qui meurent en étant encore eux-mêmes, pour mieux se vacciner contre la peur et l’inconnu.
C’est d’ailleurs pourquoi j’applaudis aux recommandations du groupe d’experts chargé d’étudier l’élargissement de l’aide médicale à mourir. Le comité propose qu’on permette désormais l’euthanasie assistée aux personnes inaptes ayant « préalablement exprimé leur volonté en ce sens ». Précisément le cas de Jocelyne Lizotte, épouse de Michel Cadotte, dont la demande d’aide médicale à mourir a été refusée parce qu’elle n’était plus capable de dire « oui, je le veux » le moment venu. On connaît la suite : M. Cadotte a été condamné à deux ans de prison moins un jour pour l’homicide involontaire de sa femme atteinte d’alzheimer. « J’ai craqué, écrivait-il sur sa page Facebook peu de temps après avoir étouffé sa femme. J’ai consenti à son aide médicale à mourir. J’attends les policiers. »
Comme en 2014, au moment de la commission Mourir dans la dignité, les experts chargés du dossier sont ici très prudents. Une demande anticipée deviendrait donc possible, mais seulement à la suite d’un « diagnostic d’une maladie grave et incurable ». Il faut également faire la demande devant deux témoins ou sous forme notariée, une façon d’établir le « plein consentement ». Un deuxième médecin doit confirmer que la fin est, sinon imminente, du moins inéluctable. Finalement, un tiers doit être chargé de faire la demande au moment convenu.
C’est l’intégration d’une tierce personne dans le processus de l’aide médicale à mourir qui est certainement l’aspect le plus délicat ici. À ce jour, ce sont les médecins et les infirmières qui se chargent de tout l’échafaudage vers l’au-delà. Un rôle qui ne leur est pas étranger étant donné la nature de leur profession. Or, on constate que, même pour eux, la chose ne va pas toujours de soi. Pas moins du tiers des demandes d’aide médicale à mourir ont été freinées ou refusées dans les mois suivant l’adoption de la loi en 2015. « Guérir le patient » serait la seule chose que certains médecins auraient le goût de pratiquer. La résistance est considérable.
Alors, imaginez un peu le dilemme pour un proche. Décider que la vie s’arrête là, maintenant, pour une personne qu’on aime est, moralement et émotivement, déchirant. Pour bien des gens, un tel geste demeurera toujours tabou. Penser pouvoir influencer le processus de vie et de mort était, encore tout récemment, impensable. Les lois divines, d’abord, étatiques, ensuite, s’arrogeaient ce contrôle. Même si les dérapages seront toujours à craindre et certaines balises, par conséquent, toujours de mise, il faut voir cette évolution non pas comme une perte de sens, encore moins comme un nihilisme cherchant à se « débarrasser des petits vieux », mais, au contraire, comme une affirmation de la condition humaine. C’est notre capacité de choisir, après tout, notre talent pour le libre arbitre qui nous distingue des autres animaux à quatre pattes.
L’histoire tragique de Michel Cadotte et Jocelyne Lizotte est là pour nous le rappeler : faciliter la mort dans des conditions optimales plutôt qu’attendre en enfer que ça se passe est un geste d’humanité. Un geste qu’on pose au nom de la vie qu’on veut vivre bien plus qu’au nom de la mort qu’on souhaite.

mercredi 5 juin 2019

Les poings sur la table

Qu’il mérite le mot « génocide » ou non, le sort des Autochtones est une tragédie incommensurable qui dure depuis trop longtemps. Les milliers de femmes disparues ou assassinées sont l’exemple patent d’un problème qui semble ne jamais se résorber. On voudrait tous que ça cesse. On voudrait que le colonialisme éhonté qui a présidé à la fondation de ce pays n’ait jamais existé.
On voudrait aussi pouvoir enfin avancer, pas toujours répéter les mêmes choses en ce qui concerne la question amérindienne. Oui, le racisme est toujours présent, la rafle d’enfants autochtones encore fraîche dans les mémoires, mais, globalement, ni la population blanche ni celle des Premières Nations ne sont au même point qu’il y a 50, 100 ou 200 ans. Le problème le plus répandu aujourd’hui n’est plus celui de vouloir éradiquer la culture amérindienne, de « tuer l’Indien », mais bien celui de l’indifférence.

C’est cette culture de l’indifférence que les auteurs du rapport de l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées ont vraisemblablement voulu secouer en mettant les poings sur la table, non seulement en invoquant un génocide, mais en déposant pas moins de 231 recommandations et en rappelant, sur 1200 pages, à peu près tout ce qui s’est dit sur la question autochtone. Une chatte y perdrait ses petits tellement le labyrinthe est profond et les notions, parfois contradictoires. On peut douter de la sagesse d’une telle offensive — une avalanche de concepts, mais très peu d’analyse — d’autant plus que notre indifférence ne découle pas d’un manque d’informations théoriques, mais bien d’un manque de connaissances pratiques.
Si nous sommes trop souvent indifférents à la réalité autochtone, ce n’est pas qu’on n’en parle pas, mais plutôt qu’on ne la voit pas — mis à part quelques tristes exemples égrenés comme un chapelet sur les rues des grandes villes. De façon générale, nous vivons éloignés les uns des autres, dans des communautés séparées qui ne professent ni tout à fait les mêmes valeurs ni la même organisation sociale et politique, comme le rappelle le rapport lui-même. Cet apartheid qui, à l’origine, a été décrété par la Loi sur les Indiens (1876) est aujourd’hui revendiqué par bon nombre d’Autochtones eux-mêmes. Chaque fois qu’on discute de la possibilité d’abolir cette loi inique, ce relent par excellence de colonialisme, des voix s’élèvent pour maintenir le système de réserves en place malgré l’isolement, le manque criant d’écoles et l’absence de ressources et d’argent.

Vu la façon dont les Autochtones ont été traités, on peut bien sûr comprendre le besoin de se lover loin des regards désobligeants, protégés par le seul coin de terre qui leur reste. Mais on ne peut pas faire comme si la mentalité de colonisé, l’héritage le plus pernicieux du colonialisme, ne faisait pas aussi partie du problème. C’est précisément une des lacunes du rapport, qui montre peu d’appétit pour examiner ce qui ne tourne pas rond à l’intérieur des communautés elles-mêmes, malgré l’avertissement d’au moins une participante. « Je pense que nous devons vraiment tenir compte du fait qu’il n’y a pas d’équilibre dans nos communautés », dit Fay Blaney.