mercredi 13 janvier 2021

La brutalité étatique

 Oscar Anibal Rodriguez, un « ange gardien » comme il s’en fait encore trop peu, est mort seul chez lui lors du Nouvel An. Un homme excessivement prudent qui ne répondait apparemment jamais à sa porte sans d’abord mettre un masque, il est le premier travailleur de la santé à mourir du coronavirus dans la région de Québec. Ayant répondu à l’appel du gouvernement en juin, M. Rodriguez travaillait au CHSLD Saint-Antoine — un endroit durement touché par la COVID et qui a d’ailleurs été le premier au pays à distribuer le vaccin. Curieusement, Oscar Rodriguez, un informaticien argentin vivant au Québec depuis quelques années, n’aurait pas reçu le vaccin, contrairement à bon nombre de ses collègues. Diagnostiqué aux alentours du 24 décembre, atteint « d’un peu de fièvre » le 28, il a été trouvé mort le matin du 2 janvier.

On sait le virus particulièrement traître dans certains cas, et peut-être M. Rodriguez cachait-il quelques vulnérabilités derrière ses dehors d’armoire à glace. Mais bon. Comment un homme solidement bâti de 58 ans peut-il mourir en l’espace d’à peine une semaine ? Pourquoi n’a-t-il pas reçu de vaccin, d’abord, et surtout, pourquoi n’a-t-il eu aucun suivi médical ? Pourquoi des milliers de personnes atteintes du virus sont-elles, elles aussi, simplement sommées de rentrer chez elles ? Sans plus ? Où est la légendaire première ligne ? Les CLSC, les médecins de famille, les « super infirmières » ? L’isolement, on veut bien, pour prévenir la contagion. Mais pour guérir ? C’est un peu court. Si l’on veut préserver à tout prix les soins hospitaliers, ce sont des soldats dans les tranchées qu’il nous faut.

Le sort d’Oscar Rodriguez rappelle, encore une fois, que la véritable catastrophe au sein de cette pandémie n’est pas tant les restrictions qu’elle nous impose, mais le foutu système de santé. Un système qui, avec chaque nouvel événement, illustre son manque de coordination, de personnel, d’équipement, de transparence et sa survalorisation des centres hospitaliers au détriment de la toujours sous-estimée première ligne.

Un autre exemple ? Celui-ci concerne la belle-mère d’une amie, une femme de 89 ans qui vit dans une résidence pour aînés autonomes à Montréal. Elle s’y plaît bien et se porte bien aussi pour son âge — du moins, jusqu’à dimanche dernier où, après avoir été déclarée atteinte du virus, la vieille dame a été transportée à l’hôpital. Cette résidence n’a connu que trois cas d’infections, dont celui de Mme M (appelons-la ainsi), et un décès. Du moins, si on se fie aux chiffres colligés par le gouvernement. Seulement, l’histoire de Mme M laisse croire que d’autres cas ne tarderont pas à se manifester.

Mme M a commencé à avoir de légers symptômes (nez bouché, mal de gorge) le 3 janvier.

Toute la semaine précédente, elle avait reçu la visite d’employées de l’immeuble, des femmes travaillant d’ordinaire à la cafétéria, afin de prendre sa température deux fois par jour. Mesures imposées, en plus d’un isolement de 7 jours, pour les résidents qui, comme elle, avaient eu la chance de visiter leur famille à Noël (avec toutes les précautions d’usage, bien entendu). Lors d’une de ces visites, la « préposée » terminera la séance en enlevant sa blouse de protection, la remettant ensuite à sa patiente en lui demandant de la mettre aux poubelles. On voit un peu le degré d’improvisation. Dans cet établissement, il y a bien une infirmière sur place, mais de 8 h à 16 h seulement, pour une clientèle de plus de 300 personnes. Incapable, en d’autres mots, de vraiment faire son travail d’infirmière.

Quatre jours plus tard, la vieille dame se sent un peu plus mal (diarrhée, vomissement) et demande à voir l’infirmière afin de subir un test de dépistage. La fille de Mme M se fait tester également, car l’infirmière croit que c’est elle, la fille, qui a dû infecter sa mère. Fausse piste. Le foyer d’éclosion est intérieur : plusieurs employées de la cafétéria sont porteuses du virus, admet le gestionnaire de l’immeuble lors d’une communication interne. (Les chiffres du gouvernement, soit dit en passant, ne tiennent pas compte de ces cas d’infection). Pendant ce temps, la médecin de famille de Mme M, malgré une demande de sa fille, n’est toujours pas dans le décor. Il n’y a personne pour soigner les symptômes — l’ABC de la médecine, comme dirait un médecin de mon entourage — sauf sa fille et sa blonde qui lui font parvenir par la bande des boissons contre la déshydratation.

Sans soins à domicile, sans soutien de sa famille, sans informations solides sur son état de santé — ni la patiente ni la famille ne seront informées des résultats du test de la malade —, comment se surprendre que Mme M se retrouve aujourd’hui à l’hôpital ? Où, heureusement, son état ne laisse pas craindre pour sa vie.

Au moment où de nouvelles restrictions déclenchent de nouvelles récriminations contre le gouvernement, mettons le doigt, au moins, sur le véritable bobo. La vraie « brutalité étatique » n’est pas ici la violation des droits et libertés individuels, mais plutôt le laisser-aller dans lequel languit le système de santé depuis trop longtemps.

mercredi 23 décembre 2020

#ElleAussi

 Le hasard a voulu que l’acquittement de Gilbert Rozon tombe le même jour que l’arrestation d’une autre figure connue, le député Harold LeBel, accusé lui aussi d’agression sexuelle, sans parler du rapport parlementaire sur précisément la même question. Tout ça dans la même journée ! Comme si on avait encore besoin de preuves, l’actualité du 15 décembre démontrait à coups de gros titres à quel point l’agression sexuelle demeure un problème cuisant — pour les femmes en général et le système judiciaire en particulier.

Malheureusement, ni la décision de la juge Mélanie Hébert ni le volumineux rapport du Comité d’experts ne donnent l’impression qu’on touche ici à une véritable solution. Dans un cas comme dans l’autre, malgré la sensibilité démontrée envers les victimes, on contourne le problème fondamental de l’incompatibilité de l’agression sexuelle — un crime qui se passe dans l’intimité, généralement sans témoin, sans démarcation claire entre le bien et le mal — avec certaines règles du droit criminel.

Après le procès Ghomeshi, Dominique Strauss-Kahn et combien d’autres, la décision dans l’affaire Rozon donne à son tour l’impression que le système de justice a très bien fait son travail, mais que la justice, encore une fois, n’a pas été rendue. La démocratie est sauve, les fondements du droit criminel — la présomption d’innocence et son pendant, « la norme de la preuve hors de tout doute raisonnable » — ont été scrupuleusement appliqués, mais la victime d’agression sexuelle, elle, ressort de cet exercice, sinon humiliée comme dans le passé, du moins bafouée et désavantagée. Cette impression est décuplée du fait qu’un procès pour agression sexuelle, surtout aujourd’hui, ne concerne pas seulement la victime mais l’ensemble des femmes.

Un « système de justice [qui] échoue à juger les crimes sexuels », comme l’affirme d’emblée le rapport d’experts, est un système qui pave la voie à la prolifération d’un tel crime. Ce n’est pas par hasard si l’agression sexuelle est « le seul crime violent au Canada qui n’est pas en déclin »*, en plus d’être le moins dénoncé à la police et le moins représenté en cour. Il faut faire mieux. Sans nier l’importance de mieux préparer, soutenir et financer les victimes d’agression sexuelle, comme le propose, finalement, le comité mandaté sur la question, il faut aussi s’attaquer, il me semble, à l’éléphant dans la pièce : le « hors de tout doute raisonnable » — le principe qui a servi à exonérer Gilbert Rozon.

Comme l’écrit la juge Hébert, une société démocratique ne peut se permettre d’envoyer des innocents en prison. Il faut donc mettre toutes les chances du côté des accusés pour empêcher un tel dérapage. De là la présomption d’innocence et l’obligation d’une quasi-certitude qu’un crime a été commis. Personne ne remet en question un tel parti pris. C’est dans l’application du principe que ça se gâte. Le jugement dans l’affaire Rozon en fournit d’ailleurs un bon exemple. Si on fait abstraction du soin que la juge met à souligner « l’importance capitale » des principes ci-dessus nommés, on arrive au terme de son raisonnement en croyant que l’accusé risque fort d’être condamné. Non seulement la juge fait-elle un long préambule pour démontrer qu’en matière d’agression sexuelle, « le droit évolue », reconnaissant ici que les femmes ont toute une côte à remonter, son analyse des témoignages des parties adverses favorise clairement celui de la plaignante.

La juge réfute tous les arguments de la défense cherchant à discréditer le témoignage d’Annick Charette. Il n’y a « pas de contradictions », la plaignante est « transparente », son témoignage, « constant ». Elle excuse aussi ses « trous de mémoire », compréhensibles puisque 40 ans se sont écoulés, tout en soulignant quelques faiblesses dans sa présentation. On comprend qu’elle trouve la plaignante crédible et son témoignage convaincant. La juge se montre par ailleurs plus sévère à l’endroit de l’accusé, dont la « crédibilité » laisse à désirer. Au bout de l’exercice, elle conclut que « le Tribunal ne croit pas la version des faits donnée par M. Rozon » — ce qui semblerait déterminer son sort. Mais, juste au moment où on croit savoir comment ce film va se terminer, la juge ajoute que sa version « soulève quand même un doute raisonnable ».

Et vlan. Avec une simple allusion aux « imprécisions » de la plaignante, sans expliquer plus concrètement ce soudain revirement, la juge acquitte l’accusé de viol et d’attentat à la pudeur. Si c’est tout ce que ça prend, certaines imprécisions, alors que le terrain ici, je le répète, n’est que ça, une immense zone grise, un magma de souvenirs voguant sur les effluves du temps et de l’alcool, sans parler du fait qu’il n’y a rien de plus flou qu’un acte sexuel, qui saurait dire où il commence et où il finit ? Bref, si le doute raisonnable peut être invoqué aussi automatiquement, aussi bien dire que « rebâtir la confiance », la mission que s’est donnée le Comité d’experts auprès des victimes de violence sexuelle et conjugale, n’est pas pour demain.