mercredi 20 février 2019

L'autodestruction de Justin Trudeau

La saga de l’autodestruction de Justin Trudeau se poursuit. Alors qu’il est déjà amoché sur la question de l’environnement, voici que ses deux autres grands chevaux de bataille, la question des femmes et celle de la réconciliation autochtone, se dérobent sous lui dans la tourmente de l’affaire SNC-Lavalin. Soudainement et, comme dans les meilleures intrigues, sans que quiconque l’ait vu venir, son gouvernement paraît plus fragile que jamais. La démission surprise du principal conseiller du PM, Gerald Butts, ne fait que souligner cette soudaine désintégration.
Le différend qui oppose M. Trudeau à son ex-ministre de la Justice, Jody Wilson-Raybould, n’a fait qu’une bouchée des prétentions féministes et pro-autochtones du premier ministre. Comme on est loin du moment attendrissant où, tout juste assermentée, la jeune ministre prit la tête de son chef entre ses mains comme pour mieux le remercier de sa confiance ! Tendresse et gratitude ont maintenant cédé le pas au ressentiment et à la colère. Sans parler des avocats et du non-dit.
Le spectacle, déjà passablement haletant, serait plus instructif encore s’il n’était pas obstrué par la vieille opposition Canada-Québec. Encore une fois, les opinions diffèrent selon qu’on est Québécois francophone ou Canadien anglais. De ce côté-ci de l’Outaouais, on considère qu’il fallait faire profiter le géant québécois d’un accord de poursuite suspendue prévu par la loi. Nos plus proches alliés, les États-Unis et l’Angleterre, bénéficient de ce type d’arsenal pour sortir les grandes entreprises du pétrin. Alors, pourquoi pas nous ? Pourquoi surtout faire payer une grande compagnie et des milliers d’employés pour les fautes de quelques tristes sires ?
La priorité au bon fonctionnement de l’économie est également la thèse privilégiée par le premier ministre Trudeau dans cette histoire. C’est la raison pour laquelle son gouvernement a inséré en douce, lors de sa loi budgétaire de 2018, un changement au Code criminel permettant les fameux « accords de réparation » — permettant ainsi aux entreprises accusées de corruption d’éviter la prison. La modification a été incluse après un lobbying intense de la part de SNC-Lavalin.
Dans le ROC, comment s’en surprendre, la sympathie n’est pas tellement du côté de SNC-Lavalin, ni non plus du côté de Justin Trudeau, dont les calculs électoralistes en indisposent plusieurs. Ce n’est pas lui qu’on croit dans cette histoire, mais bien davantage Jody Wilson-Raybould. Bien que la lumière n’ait pas encore été faite sur ce qui s’est véritablement passé entre la ministre et le cabinet du PM, bien que celle-ci ne soit pas sans reproches non plus, tout indique que la justice, et par conséquent le véritable bien commun, est de son côté à elle, et non de son côté à lui.
Pourquoi, d’abord, la directrice des poursuites pénales, Kathleen Roussel, n’a-t-elle pas voulu offrir un arrangement à l’amiable au géant de l’ingénierie, comme la loi le permet ? C’est la question fondamentale qui n’a pas encore été suffisamment examinée. Est-ce un autre exemple de Quebec bashing ? Ou la situation particulière de SNC-Lavalin empêchait-elle la DPP d’agir en sa faveur ?
Selon la loi (article 715.3 du Code criminel), la compagnie sur la sellette doit répondre à une série de conditions avant de bénéficier de ce traitement de faveur. Comme l’argumentait Simon St-Georges dans ces pages récemment, outre le danger de « politisation du système de justice » qui découle de ces arrangements à l’amiable, il y a fort à parier que le cas SNC-Lavalin a été considéré comme trop lourd pour simplement passer l’éponge. Outre ses pots-de-vin en Libye (de l’ordre de 160 millions, allègue la GRC), la compagnie québécoise a connu des problèmes également au Bangladesh, au Mozambique, en Ouganda et en Arabie saoudite. En 2013, elle a été mise sur une liste noire de la Banque mondiale pendant pour dix ans pour cause de corruption. Il y a toujours bien une limite aux passe-droits pour les entreprises « too big to jail » alors que le citoyen ordinaire, lui, est sujet à toutes les punitions prévues par la loi.
Un autre aspect trop souvent escamoté dans ce débat explique encore mieux les agissements à la fois de la DPP et de la ministre de la Justice. Selon la loi régissant les cas de « réparation », « le poursuivant ne doit pas prendre en compte les considérations d’intérêt économique national ». En d’autres mots, la décision de Kathleen Roussel de ne pas passer l’éponge n’était pas seulement légitime : une décision contraire aurait bien pu contrevenir à la loi.
Sachant cela, comment la ministre de la Justice aurait-elle pu, elle, se sentir le droit d’intervenir ? De quel droit, surtout, le PM a-t-il fait pression sur la ministre de la Justice ? Et, finalement, que nous dit son limogeage, sinon que la panique s’est emparée du cabinet et que le gouvernement n’est pas près de se dépêtrer de ce sac de noeuds de sitôt ?
Le Québec tient-il vraiment à faire son lit dans de tels draps ?

mercredi 13 février 2019

Cent ans d'incertitude

La crise climatique, la crise migratoire, la crise des médias. La perte de confiance envers les institutions, la montée du populisme, la colère de citoyens envers leurs gouvernements, l’angoisse qui ronge de plus en plus les jeunes…
Chaque époque connaît son lot d’incertitude, bien entendu, mais force est de constater que cette époque-ci est remarquable de par son degré d’inquiétude. Selon l’auteur et professeur américain Clay Shirky, qui s’intéresse à l’effet d’Internet sur la société, l’époque que nous vivons se comparerait à celle qui sépare la Réforme protestante (1517) du Traité de Westphalie (1648). « Pendant environ 100 ans, les gens ne savaient littéralement pas quoi penser, dit-il. Les vieilles institutions ne fonctionnaient plus très bien, mais le nouveau principe organisateur, celui des États souverains [créé lors du traité de 1648], n’était pas encore établi. »
Près de 400 ans plus tard, nous voici pris d’un nouveau tournis existentiel sans savoir exactement ce qui nous attend au bout du tunnel. Une telle période de transition ne va pas sans démolition ou retour en arrière, de dire le gourou des nouvelles technologies. Attendons-nous donc à un peu plus de confusion avant d’y voir plus clair. La crise climatique fournit l’exemple : alors que la catastrophe écologique se précise de jour en jour, nos gouvernements tournent en rond, incapables de poser les gestes qui s’imposent, allant même jusqu’à poser des gestes contraires.
Mais le meilleur baromètre de ce que nous traversons en ce moment demeure sans doute les médias. Au moment où l’on se parle, les médias sont toujours écartelés entre deux modèles, l’ancien et le nouveau, une formule vieille de plus de 300 ans, une autre qui date d’à peine 20 ans. Si une majorité de gens sont au fait de la révolution numérique, combien comprennent l’ampleur du bouleversement ? Combien savent que les géants du Web (Google, Amazon, Facebook, Apple) ne constituent pas seulement de nouveaux joueurs dans le décor médiatique, mais un tout nouvel écosystème ? Un nouveau langage dont on comprend encore mal les implications.
En l’espace d’à peine 15 ans, Facebook et cie, sans produire aucun contenu original, sans payer de taxes de consommation, sans embaucher le moindre journaliste, ont chamboulé la façon de transmettre l’information. Ils ont réussi cet exploit en s’attirant les deux tiers des revenus publicitaires, le socle financier qui assurait la survie des médias depuis près de quatre siècles. Comme l’explique l’ex-rédacteur en chef du quotidien The Guardian, Alan Rusbridger, dans son minutieux compte-rendu de la transformation médiatique (The Remaking of Journalism and Why It Matters Now), il ne s’agit pas seulement d’un manque à gagner pour les médias traditionnels. Il s’agit de l’introduction d’une nouvelle façon de communiquer qui est diamétralement opposée à ce que les médias établis ont toujours privilégié.
« The Club vs the Mob », l’élite contre la foule, définit assez bien le bras de fer présentement engagé entre vieux et nouveaux médias. Traditionnellement, une petite poignée de gens, selon un processus hiérarchique bien rodé, décidait des informations que vous liriez le lendemain. Aujourd’hui, vous pouvez choisir à toute heure du jour l’information qui vous convient sur des plateformes où ni les fournisseurs de nouvelles ni les informations n’ont été vérifiés. Si on peut parler d’une démocratisation de l’information, d’une plus grande écoute également entre le public et les professionnels des médias, on peut tout autant déplorer les insultes, les fabrications et les niaiseries qui accompagnent ce flot continu.
L’homme derrière le plus vaste réseau d’amis au monde, Mark Zuckerberg, se plaît à répéter que « Facebook n’est pas un média, mais une technologie ». Un symptôme de la déresponsabilisation qui sous-tend, trop souvent, les nouvelles plateformes. Cela dit, au Canada, cette simple « technologie » supplante tous les autres médias à l’heure actuelle comme source d’information. Qu’on le veuille ou non, l’omniprésence des plateformes numériques, en fragilisant les médias traditionnels, mine également ses deux grandes forces. D’abord, la vérité, ou du moins ce qui s’en rapproche le plus : la vérification des données. Le phénomène des fake news est une indication de ce problème grandissant. Ensuite, l’effritement du « quatrième pouvoir », c’est-à-dire la capacité d’exiger des comptes des pouvoirs politiques, économiques ou autres. Moins il y aura des médias capables d’exiger des explications des autorités en place, plus la corruption, le manque de rigueur intellectuelle et les faussetés auront libre cours.
« Lorsque nous changeons la manière de communiquer, nous changeons la société », dit Clay Shirky. Or, nous sommes plongés tête première dans une vaste expérimentation de communication — par moments exaltante, par d’autres terrifiante — qui carbure aux révoltes citoyennes et à la méfiance des ordres établis. Bien malin qui saurait dire comment cette grande épopée se terminera.