mercredi 8 avril 2020

Vivement le pic!

Si on vous avait annoncé, au début du mois dernier, qu’il serait bientôt impossible de travailler normalement, de voyager, de marcher, de se saluer, de se divertir et même d’aimer normalement, vous l’auriez cru ? On vous aurait dit : les frontières seront fermées, le commerce international sera interrompu, un tiers de la population mondiale se retrouvera confinée à domicile et plus d’un million de personnes seront atteintes d’un virus largement inconnu. Inimaginable, non ?
On remercie donc le gouvernement du Québec d’avoir (enfin) dévoilé certaines prévisions épidémiologiques. Tout ce qui peut nous aider à nous acclimater à cette vie de laboratoire est le bienvenu. Les êtres humains vivent mal sous une cloche de verre, comme on a pu le constater le week-end dernier quand un homme a foncé en voiture sur un gardien de sécurité qui lui avait demandé de respecter la distanciation sociale. Une exception, on veut bien le croire, qui ne change rien à la solidarité dont font preuve la majorité des Québécois. Mais bon, le stress commence à se faire sentir. Derrière chaque image de rue vide, de commerce fermé, de personne seule debout à la fenêtre, la détresse psychologique guette aussi.
À défaut de pouvoir bouger, de pouvoir reprendre la vie normale — qui ne sera jamais plus tout à fait normale, nous avertissait cette semaine le Dr Horacio Arruda —, il faut au moins pouvoir imaginer vers quoi on se dirige. Alors, imaginons, puisqu’on n’a rien d’autre à faire. Par-delà l’aplanissement de la fameuse courbe — prévu maintenant après le sommet du 18 avril —, deux grandes tendances politiques se dessinent à l’horizon, l’une plus sombre (pessimiste), l’autre plus gaie (optimiste).
L’historien israélien bien connu Yuval Noah Harari écrivait récemment que les « décisions que [nous] prendrons au cours des prochaines semaines influenceront le monde dans lequel nous vivrons pour des années à venir ». Derrière les nouvelles pratiques que nous expérimentons — le télétravail, les mesures d’hygiène obligatoires, les contraventions aux récalcitrants — se dessinent deux façons de concevoir le monde assez opposées. Celle d’un autoritarisme croissant et celle d’une participation citoyenne améliorée. Celle du repli sur soi et celle d’une ouverture sur le monde.
À en juger par les sondages, les Québécois sont extraordinairement fiers de leurs dirigeants. À juste titre. Le gouvernement Legault a bien mené sa barque, traçant chaque jour de nouvelles lignes dans le sable tout en mobilisant les troupes. Sa tendance à garder l’information pour lui, à traiter ses électeurs un petit peu comme des enfants, a fini par céder devant l’appel à plus de transparence. Et c’est tant mieux. Il était important de partager l’information avec le public (même si ça rend le Dr Arruda un brin nerveux) parce que la ligne entre le processus démocratique et l’abus de pouvoir est mince à l’heure actuelle.
Dans des moments de grande crise, nous faisons volontiers des concessions qui, en temps normal, nous feraient hurler. Les policiers ont le pouvoir actuellement d’arrêter quiconque suit l’instinct parfaitement humain de se coller aux autres. On comprend, bien sûr, et on veut nous aussi « faire confiance aux policiers ». Mais la pente est suprêmement savonneuse. Imaginons qu’un policier décide, comme à Wuhan en janvier dernier, de souder la porte d’un porteur de virus qui refuse de rester chez lui. Combien seraient d’accord ?
La surveillance électronique — précisément ce qui a permis à Google de proclamer le Québec le champion de la distanciation en Amérique du Nord — est un autre pensez-y bien. Il est évident que le suivi cybernétique est un outil dont on ne saurait se passer lors d’une pandémie. Mais pas sans avoir préalablement réfléchi aux limites d’un tel exercice, à la ligne que nous ne voudrions, sous aucun prétexte, franchir. Or, cette réflexion est à peine entamée, l’insouciance collective étant toujours l’attitude de prédilection face à l’invasion de la vie privée pratiquée par les géants du Web.
Le repli sur soi, maintenant. La pandémie a renforcé les frontières et redonné du lustre à l’interventionnisme étatique. Ce regain de nationalisme a certainement du bon. Encourager l’achat local (le Panier bleu) est une excellente initiative, tout comme l’est une plus grande autonomie dans le secteur alimentaire et dans le champ de la fabrication d’équipement médical. Il était temps qu’on repense la mondialisation à tous crins qui sévit depuis les années 1980. Mais la pandémie a aussi renforcé l’autocratie : Viktor Orbàn en Hongrie, Rodrigo Duterte aux Philippines et Donald Trump se sont récemment arrogé des pouvoirs inquiétants. On peut se demander également si cette réaffirmation nationaliste ne fait pas obstruction à une nécessaire concertation mondiale face à la crise. Où est la coopération internationale alors qu’on en a le plus besoin ?
La crise qui nous colle à la peau offre à la fois un piège et une occasion. Saura-t-on éviter le pire tout en fabriquant du neuf ?

mercredi 1 avril 2020

Peut-on encore poser des questions?

« Be nice. » (Soyez gentille). C’est ce que Donald Trump a répondu cette semaine à une journaliste qui tentait de lui poser une question embarrassante. Au Québec, nous n’en sommes pas encore là, fort heureusement. Confrontés à une question difficile, nos politiciens ne somment pas les journalistes de bien se tenir, encore moins d’aller se faire voir. Bien des citoyens, par contre, le font à leur place. Arrêtez de chiquer la guenille. On a mieux à faire que de vous entendre toujours poser les mêmes questions. Vous nous angoissez...
Depuis qu’on nage en pleine pandémie, naviguant de consigne en consigne, d’état d’urgence en état d’urgence, obnubilés, et nous le sommes tous, par « la bataille de notre vie », une certaine censure — ou du moins, une certaine façon de faire — flotte dans l’air. À l’instar du taux d’approbation mirobolant du premier ministre François Legault (85 %), la consigne veut qu’on applaudisse nos politiciens, qu’on suive leurs directives (bien sûr) et qu’on ne leur complique pas la vie en posant des questions embêtantes. Face au « bon père de famille » qu’est devenu le premier ministre, on cherche à être de bons enfants. Encore une preuve de la cohésion sociale québécoise exceptionnelle, s’il en fallait une.
Comprenez-moi bien. J’aime, moi aussi, l’appel à la solidarité. J’aime penser qu’à force de rester chez soi, de s’éloigner les uns des autres et de se laver les mains, on va réussir à éviter la catastrophe. J’apprécie également le triumvirat Legault-Arruda-McCann et leurs mises au point sensées. Seulement, il est de plus en plus évident que, tout en ayant l’air transparentes, nos têtes d’affiche ne le sont pas toujours. Ils tournent souvent les coins ronds. Bien sûr, il y a des données qu’on ne possède pas encore et d’autres qu’on hésite à publier pour ne pas inciter à la hantise raciale. N’empêche qu’on est en droit de s’attendre, la population tout autant que les journalistes, à beaucoup plus d’information.
Voici certaines questions qui, à mon avis, sont toujours sans réponses. D’abord, quelle est l’inspiration derrière la stratégie épidémiologique du Québec ? Il y a trois grandes tendances mondiales à l’heure actuelle. La méthode dure (chinoise), la méthode du dépistage accéléré (sud-coréenne) et la méthode zen (suédoise). La Chine a éradiqué la maladie en 10 semaines (du moins, la première vague) en imposant des mesures strictes d’isolement, en retrouvant méticuleusement tous les contacts, en créant des zones fermées de malades pour mieux protéger la population générale. La Chine est un État policier qui a utilisé tout son arsenal, sans sentimentalisme aucun (pas de publicités rappelant qu’il faut appeler sa grand-mère) ni souci des libertés individuelles. Ce n’est évidemment pas le modèle mis en pratique chez nous.
À l’opposé, la méthode on-respire-par-le-nez, pratiquée par la Suède, est également mal vue. Tout en recommandant la distanciation sociale et en interdisant le voyage, les restaurants, les cafés et les écoles primaires demeurent ouverts en Suède et les rassemblements de 10 personnes sont toujours permis. La santé publique est d’avis que l’infection est trop faible chez les plus jeunes pour les retirer de l’école, ce qui créerait plus de danger de transmission chez les plus âgés, dit-on. De façon générale, la Suède se fie davantage à la bonne discipline de ses citoyens qu’aux interdictions en série. La plupart des pays, y compris le Québec, n’ont pas cette confiance en leur population. Ce qui laisse l’option mitoyenne, de loin la plus répandue, qui consiste à « tester, tester, tester », comme le préconise l’Organisation mondiale de la santé, et qui a été la clé du succès en Corée du Sud, notamment.
La position du Québec, il faut le croire, est celle du milieu. On a beau avoir été lents et beaucoup trop parcimonieux au début, nous procédons maintenant sur les chapeaux de roues en matière de dépistage. Mais selon quels critères de sélection ? Ce n’est pas clair si les tests sont toujours réservés aux gens qui présentent des symptômes, ont voyagé ou ont été en contact avec le virus ou si, comme en Corée du Sud, on procède à un dépistage plus large. On ne sait pas non plus à quel rythme nous tentons de retrouver les personnes qui ont été en contact avec un porteur de virus. Et quand on les trouve, qu’en fait-on ? Finalement, la stratégie québécoise comprend-elle, en plus du dépistage des personnes infectées, le dépistage du niveau d’immunité en train de se créer au sein de la population ? Selon deux universitaires canadiens, une telle mesure permet une meilleure appréciation des risques de contagion ainsi qu’une meilleure planification des effectifs. Notre « sortie de crise » en dépendrait.
En temps de grande crise, la tentation de ne pas faire de vagues est compréhensible. Elle est aussi dangereuse. Les contraintes de liberté de mouvement ne devraient jamais inclure la liberté d’information. La solidarité, on en veut, mais l’aplaventrisme, le moins possible.