mercredi 19 novembre 2014

Pas tannés de mourir?

À l’avant-plan, il y a la mort soudaine d’un homme qui a été un mentor, une inspiration et un animateur absolument hors de l’ordinaire pour des milliers de mordus de la radio. Jacques Bertrand, pour ne pas le nommer. Un homme qui, malgré son originalité et plus de 30 ans de loyaux services à l’antenne de Radio-Canada, a été retiré des ondes en juin dernier. Personne n’a encore dit de quoi il est mort. Tout le monde a son petit dessein dans la tête.
  Derrière lui, il y a la maison de Radio-Canada, la société d’État qui a jadis révolutionné nos vies, nous a fait chanter, danser, atterrir sur la Lune, pleurer le bébé dans les bras, nous a éduqués et titillés comme nulle autre. Un trésor national qui nous coûte moins que rien — deux bouteilles de vin cheap ou encore cinq cafés Starbucks et demi par année par tête de pipe, disaient les pancartes qui déambulaient boulevard René-Lévesque, dimanche dernier —, mais qui ratatine aujourd’hui à vue d’oeil : environ 3000 postes et 250 millions de dollars en moins au cours des cinq dernières années seulement. On largue les collections de disques, les beaux costumes, la seule émission qui nous parle du vaste monde, un directeur de l’information expérimenté et fort apprécié, tout en dépensant des millions pour se coller un adverbe dans le front (« ICI » Radio-Canada). On joue dur aussi côté congédiement. La directrice de la salle de rédaction anglaise a reçu son congé en quittant la pièce, vraisemblablement pour aller aux toilettes. On l’a aussitôt accompagnée à la sortie.
  Au suivant.
  À l’arrière-scène, le gouvernement. Celui d’Ottawa, d’abord, qui, depuis l’élection des conservateurs en 2006, a serré la vis, non seulement à Radio-Canada, mais à l’accès à l’information, aux données scientifiques, aux tournées culturelles, aux réfugiées, aux chômeurs, aux centres de femmes et aux bélugas du Saint-Laurent. Celui de Québec également qui, depuis avril 2014, ne vit qu’à une enseigne, l’austérité, et procède impassiblement à des coupes sans précédent. Devant le massacre qui s’opère à Radio-Canada, le premier ministre Couillard s’est contenté d’ailleurs d’opiner du bonnet, offrant un autre exemple de sa surdité d’oreille devant les implications culturelles pour le Québec.
  Alors que nos dirigeants accusent, eux, un certain embonpoint, les perspectives d’avenir, elles, n’auront jamais été aussi maigres. Il faut éviter les allusions personnelles, je sais, mais le contraste est quand même saisissant : nos leaders engraissent et nous, légendaire classe moyenne, on s’étiole.
  Et nous voilà arrivés à la toile de fond : le monde ordinaire. « Malgré la percée technologique, malgré une croissance de la productivité de la main-d’oeuvre de 50 %, malgré l’arrivée massive des femmes sur le marché du travail, malgré tout ça, le revenu de la famille moyenne n’a pas bougé depuis 30 ans », dit l’économiste canadien Jim Stanford. De plus, selon l’Institut de recherche et d’information socio-économiques, l’endettement des ménages québécois a plus que triplé entre 1976 et 2012, passant de 40 % à presque 140 % du revenu annuel. Au Québec comme ailleurs en Amérique, « le phénomène majeur des 30 dernières années est l’augmentation toujours plus grande des inégalités ».
  Selon The Onion, l’équivalent de Charlie Hebdo aux États-Unis, l’écart entre riches et pauvres« cette vaste étendue millénaire qui inspire humilité et émerveillement » — devrait être déclaré la huitième merveille du monde puisqu’un des symboles les plus durables de l’évolution humaine. En effet, les riches s’enrichissent et, tout le contraire de nous, travaillent aujourd’hui moins fort pour leur argent, les pauvres augmentent et la classe moyenne est saignée à blanc. Derrière cette pyramide immonde, des paradis fiscaux mis en place depuis les années 50 mettent aujourd’hui « plus de la moitié du stock mondial d’argent hors de portée des finances publiques », comme l’explique le documentaire Le prix à payer de Harold Crooks.
  On se demande, en fait, comment on peut assister aussi docilement à notre propre appauvrissement, pas seulement économique mais aussi politique, social et culturel. À tous les niveaux, on se fait manger la laine sur le dos. Vous n’êtes pas tannés de mourir, bande de caves ? demandait le poète Claude Péloquin. Quarante ans plus tard, la phrase paraît plus prophétique que jamais.

mercredi 12 novembre 2014

Le point de bascule

Depuis l’affaire Ghomeshi, les témoignages d’agressions sexuelles se ramassent à la pelle, du baiser un peu trop agressif au viol à main armée, tout y passe. Il y a longtemps que nous n’avions pas assisté à un tel déferlement, un tel ras-le-bol. Depuis le temps qu’on croit que tout a été dit sur les questions féministes, c’est quand même intrigant. Pourquoi cette prise de conscience maintenant ?

Je me souviens qu’après la tuerie de Polytechnique, presque 25 ans déjà, des femmes disaient : maintenant, allez-vous nous croire ? Allez-vous comprendre à quel point les femmes sont victimes de violence ? Mais Polytechnique n’a pas contribué à aiguiser les consciences, pour la simple raison qu’il était impossible de tracer une ligne entre ce qui venait de se passer et la violence que des milliers de femmes subissent. Contrairement à Jian Ghomeshi, Marc Lépine n’était pas un personnage public affable et charismatique, et sa façon de s’en prendre aux femmes tenait clairement du délire. Personne ne pouvait s’identifier à lui, encore moins à ce qu’il avait commis, mitraillette à la main, ce soir sombre de décembre. Il a vite été classé comme une simple aberration.

Les agressions subies par une dizaine de femmes aux mains de l’ex-animateur de radio sont une tout autre paire de manches. Se croyant au-dessus de tout soupçon, Ghomeshi a lui-même fourni les preuves de son congédiement à son employeur. Visiblement, il ne voyait rien de grave à tabasser des jeunes femmes au nom d’une vie sexuelle « hors norme », encore moins de photographier la scène. À mon avis, la clé du déferlement actuel tient d’abord à cette soi-disant normalité, à cette banalité du mal, c’est-à-dire à l’espace immensément gris qui sépare le consentement du dénigrement, le plaisir de la peur, l’abandon de l’agression, qui sépare un homme qui se croit parfaitement dans ses droits et des femmes qui n’osent rien dire. Il fallait que des milliers de femmes se reconnaissent dans ce malentendu sexuel, dans ce moment où, mine de rien, tout bascule, pour défoncer la porte du silence.

Le témoignage de la comédienne Lucy de Coutere, la première femme à parler à visage découvert, a été primordial à cet égard. Son récit ne fait pas dresser les cheveux sur la tête, contrairement aux épisodes de viol qui sont sortis depuis, mais c’est grâce à elle si l’histoire devient, à partir de ce moment-là, non plus l’histoire d’un homme qui est allé trop loin, mais celle de nombreuses femmes qui en ont enduré trop longtemps.

Interviewée à la radio de CBC le surlendemain du congédiement, Mme de Coutere explique son silence de cette façon : « Je voulais être cool. Je me demandais : est-ce la manière qu’on a des relations sexuelles maintenant ? Je cherchais à normaliser la situation. » Seulement, tout à coup, ce n’était plus normal. Il suffisait de dire tout haut ce qu’elle avait vécu toute seule pour que l’ignominie de la situation éclate au grand jour. On a découvert le pot aux roses. Ou presque. Je ne crois pas qu’on ait assisté à une telle vague de dénonciation sans le semi-anonymat des réseaux sociaux. C’est l’autre élément clé dans toute cette histoire. Comme si percer le secret d’alcôve nécessitait de passer par la grande alcôve qu’est l’Internet. Dans les deux cas, il s’agit de bulles intimes qui se conjuguent à demi-mot.

Ensuite, phase trois, des femmes connues, habituées des médias traditionnels et plus accoutumées à défoncer des portes, ont emboîté le pas, poussant l’audace d’un cran, avouant dans certains cas des agressions plus terribles encore. Ne plus endurer le silence, ne plus s’en laisser imposer, comme au plus fort des années féministes, il y a 40 ans, était devenu le nouveau mot d’ordre. C’est quand même formidable. Comme le disait Geneviève St-Germain, le phénomène n’est pas sans rappeler le Manifeste des 343 salopes où, dans les années 70, des centaines de Françaises, dont Simone de Beauvoir, ont admis avoir subi clandestinement un avortement. Ces moments de vérité où les voiles du Temple se déchirent, où on fait plus que constater, soudainement, on comprend ce que ça veut dire que de subir des conditions minables à répétition, sont rares dans l’histoire des peuples.

Savourons le moment.