mercredi 17 juillet 2019

Chantal et Jean-Guy

Il y a 30 ans jour pour jour, un jeune homme du nom de Jean-Guy Tremblay obtenait une injonction permanente empêchant la femme qui venait de le quitter, Chantal Daigle, d’avorter. « Les droits des femmes ont des limites », avait plaidé son avocat devant la Cour supérieure du Québec. Cette décision — bientôt entérinée par la Cour d’appel — eut l’effet d’une bombe. À peine un peu plus d’un an après la décriminalisation de l’avortement par la Cour suprême du Canada, alors qu’on croyait la page définitivement tournée, une cour du Québec reconnaissait « qu’un géniteur peut interdire l’avortement à une femme à titre de protecteur de l’enfant à naître ».
Bonjour les ténèbres. Alors qu’en Europe, le mur de Berlin s’apprêtait à tomber, ici, au Québec, on avait l’impression de basculer vers les années 50. Jamais dans la longue bataille pour l’avortement, débutée en 1970, un « géniteur » avait-il osé s’immiscer publiquement dans la décision d’une femme d’avorter. Un homme connu, dans ce cas-ci, pour son agressivité et ses manières fortes et qui aurait été laissé parce que, selon son ex, « il était allé trop loin ».
« J’ai gagné ma cause. J’attends l’enfant à c’t’heure », dira l’ineffable Jean-Guy, à la suite de la décision de la Cour d’appel.
L’histoire de Chantal et de Jean-Guy connaîtrait bien des soubresauts avant son dénouement final devant la Cour suprême, le 8 août 1989. Elle causerait une des plus importantes manifestations dans l’histoire du Québec, et la plus importante dans l’histoire de l’avortement. Et pour cause. L’Affaire Chantal Daigle, comme on la désigne aujourd’hui, n’est pas seulement le point d’orgue dans la lutte pour l’avortement, elle annonce le début d’une toute nouvelle histoire : la montée du masculinisme et d’un certain antiféminisme.
Si des milliers de gens ont spontanément pris la rue, le 27 juillet 1989, dont beaucoup qui n’avaient encore jamais manifesté en faveur de l’avortement « libre et gratuit », c’est à cause de ce Jean-Guy, un homme prêt à utiliser les tribunaux pour forcer une femme (avec qui il avait vécu seulement cinq mois) à avoir « son » enfant. « Nous aurons les enfants que nous voulons », le slogan bien connu de la lutte pour l’avortement, prenait soudainement tout son sens.
Que les lois, les autorités religieuses ou encore des médecins, pour des raisons de conscience, soient contre l’avortement, on peut à la rigueur comprendre. L’avortement a toujours été un combat difficile parce qu’elle implique un aspect moral qu’on ne saurait ignorer. Seulement, Jean-Guy Tremblay, lui, n’avait aucune morale. Il sera d’ailleurs condamné à 15 reprises, au cours des décennies suivantes, pour violence conjugale ainsi que pour « harcèlement criminel » d’une gérante de concessionnaire automobile. On se demande encore comment la Cour supérieure et la Cour d’appel du Québec ont pu endosser (en 1989 !) le raisonnement de ce petit coq qui n’avait aucunement l’intention, soit dit en passant, de garder sa progéniture. Un homme « n’a pas de lait », disait-il.
En endossant la cause de Jean-Guy Tremblay, les tribunaux ouvraient la porte à ce que les hommes aient dorénavant un droit de veto sur la question féministe par excellence. Il n’y avait pas que le droit à l’avortement de menacé, toute la question de l’égalité hommes-femmes se trouvait soulevée aussi. Depuis 25 ans maintenant que l’émancipation des femmes menait bon train, transformant les lois et la place publique à son image, voici qu’un vent contraire s’élevait, relayé par nos plus hautes instances judiciaires.
Heureusement, la Cour suprême viendra sauver le droit des femmes de disposer de leur corps ainsi que Chantal Daigle, qui s’était fait avorter entre-temps, de la prison. À l’unanimité, la Cour jugera que « le foetus n’a pas de personnalité juridique ni dans la Charte canadienne ni dans la Charte québécoise ni dans le Code civil » et, surtout, qu’un père n’a pas le droit d’empêcher l’avortement. « Il n’y pas d’argument juridique supportant l’idée qu’un père ait les mêmes droits qu’une mère sur le foetus », dit le jugement.
L’histoire de Chantal Daigle finit donc très bien. Le droit à l’avortement ressort doublement renforcé à la suite de ce second jugement de la Cour suprême. Mais l’histoire de Jean-Guy Tremblay, elle ? Le célèbre matamore repartira, cette fois-ci, la queue entre les jambes mais pas sans avoir ébranlé les colonnes du temple.
À l’été 1989, on nage toujours dans l’insouciance, on ne se doute aucunement de ce qui se prépare, la tuerie à l’École Polytechnique à peine quatre mois plus tard. L’événement tragique marquera le début d’un backlash antiféministe clair et net. Or, on peut se demander si Jean-Guy Tremblay n’a pas joué le canari dans la mine, un signe d’apparence banal mais quand bien même avant-coureur de ce qui allait bientôt nous tomber sur la tête.
L’année 1989 aura été celle de tous les dangers pour le mouvement des femmes.

mercredi 26 juin 2019

"On t'aime!"

On a beau désigner Noël « fête de l’amour », au Québec, c’est véritablement à la Saint-Jean que ça se passe. Cette année encore, le déballage amoureux fut en tous points remarquable. Sur les scènes, les pancartes et les réseaux sociaux, les sentiments débordaient de partout, dépassant le strictement patriotique, le politiquement convenu. Nous sommes loin ici des enfants de choeur, les mains jointes, la bouche en forme de coeur, entonnant « célébrons tous ensemble notre beau Québec ». Nous sommes devant Mariana Mazza frenchant éperdument, devant des milliers de spectateurs, un Éric Lapointe abasourdi. « Bonne fête nationale, ma gang de malades ! » comme titrait un chroniqueur du Journal de Montréal.
Un brin excessif, me direz-vous, mais comment nier la passion qui s’en dégage ? Comment ne pas être frappé par la force des sentiments, par l’enchevêtrement d’émotion, d’exaltation et d’anxiété sous-jacentes ? Y a-t-il un autre endroit au monde où l’amour de la patrie se traduit par un tel emportement, où le pays, plus qu’un simple lieu d’appartenance, devient une personne « qu’on aime », une chose qui nous obsède ?
« Je t’aime, ma nation. Même quand tu votes tout croche, même quand tu parles franglais, même quand tu oublies d’être créative et préfères te coller au modèle états-unien. Je t’aime même quand tu fêtes la Saint-Jean en virant une brosse plutôt que de célébrer la fête nationale en affirmant ton unicité », écrit l’auteur et chroniqueur David Goudreault. Un petit exemple des multiples déclarations d’amour que le Québec aura reçu ces derniers jours.
Le Canada fêtera lui aussi son existence bientôt, mais les célébrations ne seront pas marquées, nul doute, par un tel désordre amoureux. Le pays, même pour les Canadiens de vieille souche, est du genre qu’on « like », pouce en l’air, ou alors qu’on salue bien bas, pas qu’on aime à la folie. Dans de nombreux pays occidentaux, pas seulement anglo-saxons d’ailleurs, le nationalisme est souvent considéré comme suspect — les guerres qui ont ravagé l’Europe étant en grande partie responsables d’une telle méfiance.
Les États-Unis font exception à cette règle et se rapprochent le plus du patriotisme échevelé de chez nous. Depuis Alexis de Tocqueville, l’aristocrate français fasciné par l’expérience américaine, le mythe du pays « où tout est possible » n’a fait que croître, laissant dans son sillage un nationalisme débridé, qui affectionne la fanfare et les gros drapeaux. Si tous les pays se croient « uniques », nos voisins du Sud se croient plus originaux encore et ne manquent jamais une occasion de le proclamer.
La conviction d’être une société distincte explique aussi le nationalisme expansif qu’on retrouve ici. Mais il y a plus. Au sentiment d’être unique s’ajoute, au Québec, celui d’être menacé. Cette conscience de devoir « lutter pour sa survie », comme le mentionnait Gérard Bouchard cette semaine, est un ressort puissant non seulement de l’attachement au pays, mais de l’inventivité québécoise. Le Québec serait-il aussi créateur sans l’épée de Damoclès qui lui pend au-dessus de la tête ? Compterions-nous autant d’écrivains, de cinéastes, de musiciens, de femmes et d’hommes de théâtre ? La production artistique et culturelle du Québec est tout à fait exceptionnelle si l’on tient compte du bassin de population et du manque chronique de moyens. Il y a beaucoup plus de gens et d’argent à Toronto et, pourtant, c’est ici que ça explose. À quoi ça tient ? Sinon à ce sentiment de vulnérabilité qui tenaille l’inconscient collectif, qui pousse à vouloir s’exprimer, à dire ses quatre vérités avant qu’il ne soit trop tard.
Il faudrait aller vérifier au Tuvalu si les Tuvalais pètent des scores de créativité à l’heure actuelle. Le petit archipel du Pacifique pourrait être le premier pays moderne à disparaître, englouti par la montée des eaux, si les prévisions climatiques s’avèrent justes. La fibre patriotique, en tout cas, doit vibrer au maximum là-bas. C’est un des paradoxes de l’être humain que de vouloir étreindre ce qu’on va perdre.
À force de marcher sur une corde raide, les Québécois sont donc bel et bien devenus ces « bêtes féroces de l’espoir » qu’évoquait Gaston Miron. Si cette férocité n’est plus tellement liée à l’idée d’indépendance, comme le souhaitait le regretté poète, on peut dire que le refus « des servitudes », le refus de se laisser écraser et peut-être surtout de se laisser mourir, est inscrit désormais dans l’ADN de la majorité des Québécois. C’est du moins ce qu’on a pu constater, encore cette année, durant les célébrations endiablées de la Saint-Jean-Baptiste.
Bon temps des réjouissances ! Cette chronique fera relâche pour les deux prochaines semaines.