mercredi 19 septembre 2018

Tout est encore possible

N’en déplaise à la Société Saint-Jean Baptiste, le débat en anglais mardi soir était tout à l’honneur des quatre chefs, en commençant par Manon Massé pour qui, visiblement, c’était le chemin de croix.
Il fallait acquiescer à la demande pour deux raisons. D’abord, parce que les anglophones sont ici depuis fort longtemps et qu’il faut bien admettre, malgré nos vieilles divisions et nos vieilles solitudes, qu’ils ont leur place ici. Mieux, qu’ils sont bienvenus ici. Ensuite, parce que la question d’intégration, dont il est beaucoup question dans cette campagne, commence avec les dénommés Anglos. On a tendance à l’oublier. La communauté anglophone constitue aujourd’hui l’alpha et l’oméga de notre capacité d’accueil. Si nous ne pouvons tendre la main aux anglophones du Québec, comment pensons-nous pouvoir le faire avec des citoyens issus de l’immigration ?
Prétendre que les anglophones du Québec ne devraient pas avoir droit à un débat parce que les minorités francophones hors Québec n’ont pas cet avantage est tout simplement mesquin. Cette politique de bas étage illustre bien pourquoi une majorité de jeunes gens roulent de la paupière devant ce genre de nationalisme frileux. En optant plutôt pour un geste de bonne volonté, les leaders ont non seulement fait preuve de largeur d’esprit, ils ont enfin mis en application ce terme galvaudé parmi tous, le « vivre-ensemble ». À la télé anglaise mardi soir dernier, ce fameux vivre-ensemble trouvait enfin un peu de sens.
L’idée qu’un débat en anglais envoie un bien mauvais message aux immigrants est tout aussi farfelue. Tous les grands leaders québécois ont démontré, depuis 50 ans, l’importance de parler la langue du continent. N’était-ce pas Jacques Parizeau qui voulait « botter le derrière » de quiconque ne parlait pas anglais ? S’adresser aux quelque 800 000 anglophones dans leur langue n’envoie pas un message de bilinguisation à outrance, mais simplement un message de démocratie. De plus, personne à l’écoute de ce débat n’aurait pu se méprendre sur la langue que parlent les chefs à la maison ou au travail. Leur insistance sur le français comme langue commune, pour ne rien dire de leurs plus ou moins gros accents (même Jean-François Lisée en a un), ne laissait aucun doute sur leurs propres priorités linguistiques.
Finalement, ce débat est bienvenu parce qu’il permettait de remettre les pendules à l’heure pour ce qui est des relations entre la majorité et la minorité. Comme les francophones, les anglophones ont également beaucoup changé depuis la Révolution tranquille. Ils ne détiennent plus les cordons de la bourse, ne sont plus propriétaires du Golden Square Mile et ne clament plus « Speak white ». René Lévesque serait sans doute d’accord pour dire que les « Rhodésiens », ceux qui n’auraient jamais toléré une perte de privilèges, ont décampé depuis longtemps. La partie de la communauté qui est demeurée, malgré un tout autre contrat social, l’a fait pour une raison primordiale : parce que le Québec, c’est « chez eux ». C’est aussi quelque chose qui est mal compris à l’heure actuelle.
Beaucoup d’anglophones n’ont aucune envie d’échanger Montréal pour Toronto, Vancouver ou même New York, même si on y parle anglais et que les occasions de travail abondent. Il n’y a pas seulement des raisons familiales qui retiennent ces Anglos tricotés serrés. C’est aussi une question de richesse culturelle, d’ambiance, de qualité de vie. Même la politique est plus intéressante au Québec qu’ailleurs au Canada. Beaucoup d’anglophones sont avares de ce milieu de vie bien québécois qu’ils considèrent aussi le leur.
Je n’ai d’ailleurs jamais oublié un sondage mené par le magazine L’actualité, il y a déjà plusieurs années, cherchant à établir les caractéristiques fondamentales des francophones et des anglophones. Les Anglos québécois avaient ceci de particulier qu’ils cumulaient beaucoup des traits dits anglo-saxons — faire des dons de charité, attendre le feu vert, emprunter (et remettre) des livres à la bibliothèque —, mais également des traits généralement associés aux francophones : les plaisirs gastronomiques, le sens de la fête et la conscience politique plus aiguisée. Le meilleur des deux mondes, quoi.
Tout est donc encore possible. S’il est vrai qu’il faut améliorer les cours de français auprès des jeunes anglophones et insister pour qu’ils parlent la langue de Molière encore mieux et plus souvent qu’ils ne le font déjà, s’il est vrai qu’il y a beaucoup de ponts encore à bâtir entre nos deux communautés, la cohabitation Anglos-Francos nous fournit un extraordinaire modèle pour la suite des choses. Il faudrait s’en inspirer plutôt que continuellement le déplorer.

mercredi 12 septembre 2018

Les fesses à l'air

On peinait à déceler un véritable débat de fond dans l’actuelle campagne mais voici que François Legault vient de nous jeter tout un os. Invoquant le danger que représente le taux d’immigration actuel, le chef de la CAQ ouvre la porte sur la question qui déchire le Québec depuis une décennie. Seulement, loin de proposer une politique d’immigration plus cohérente, M. Legault vient plutôt de tirer un couteau bien effilé de sa poche et de le lancer sur la place publique.
La manoeuvre est non seulement disgracieuse, elle jure avec l’évolution migratoire au Québec. Après tout, l’immigration existe ici depuis longtemps, mais cette manie d’en faire une arme de mobilisation massive, de l’utiliser pour attiser les peurs et, par conséquent, les votes, est très récente. Demandons-nous pourquoi.
L’immigration au Québec a débuté en trombe au tournant du siècle dernier, attirant jusqu’à 28 000 personnes (quand même), l’équivalent de plus de 7 % de la population. La vague passe comme du beurre dans la poêle. D’abord, il s’agit à 98 % de ressortissants français et britanniques et, deuxièmement, on ne parvient pas à les retenir. Jusqu’au milieu des années 1930, c’est la très grande majorité des immigrants qui repartent pour des cieux plus cléments, aux États-Unis notamment.
Il faut attendre les années d’après-guerre et, même, la fin des années 1980 pour constater un important « solde migratoire ». En 1991, par exemple, le Québec accueillera 51 800 immigrants, et en retiendra les deux tiers, sans qu’aucun politicien n’y trouve à redire. Ce nombre équivaut à près de 9 % de la population totale et bien que la diversité ethnique soit dorénavant au rendez-vous, curieusement, ni nos valeurs ni notre langue ne paraissent alors « menacées ».
Élu en 2003, le nouveau chef libéral Jean Charest, inspiré sans doute par ce qui se passe ailleurs au Canada — le Québec se retrouve loin derrière d’autres provinces —, hausse officiellement le taux d’immigration de 35 %, jusqu’à 45 000 ressortissants. La mesure, encore une fois, n’est pas particulièrement controversée. On a accepté depuis longtemps le bas taux de fertilité des femmes francophones et on sait que le phénomène n’est pas près de disparaître. Les guili-guili qu’on leur a faits depuis 20 ans (bébé bonus de Robert Bourassa, implorations de Lucien Bouchard…) n’ont eu aucun effet durable sur la courbe démocratique.
La proportion immigrante compte maintenant pour 10 % de la population, mais l’harmonie règne toujours. Il nous faut des immigrants, non seulement pour la main-d’oeuvre, mais pour survivre. Tout le monde le comprend et la grande majorité l’accepte.
Et puis, un beau jour de l’automne 2006, le chef de l’ADQ, Mario Dumont, qui peine à installer son parti sur l’échiquier politique, appellera les Québécois à « mettre leurs culottes ». On ne se savait pas les fesses à l’air, mais soudainement, l’heure est grave. La raison ? Les accommodements raisonnables, qui font couler beaucoup d’encre. « Il faut arrêter de courber l’échine devant les communautés culturelles », admoneste Dumont. (Aussi bien dire, il faut interdire les signes religieux ostentatoires.) Le chef adéquiste vient de trouver l’inspiration qui non seulement le sauvera des eaux, mais lui accordera le titre d’opposition officielle aux prochaines élections.
Le diable est maintenant aux vaches. En permanence. Bien que les accommodements raisonnables n’aient jamais créé de véritables problèmes au sein des institutions québécoises, la perception que nous reculons vers un nouvel obscurantisme, sans parler de nous laisser manger la laine sur le dos, est bel et bien installée. Après Mario Dumont, ce sera au tour de Pauline Marois, dont le gouvernement ne tient qu’à un fil en 2013, de tenter de rehausser sa cote en faisant miroiter le péril étranger, voire musulman. Place à l’imparable « charte des valeurs québécoises ».
Si la poudre de perlimpinpin n’a pas le même effet pour le PQ en 2014 que pour l’ADQ en 2007, la tentation de se faire une belle jambe en semant la peur des autres n’a manifestement pas abandonné certains politiciens. Seulement, sachant qu’on marche ici sur des oeufs, la charte des valeurs ayant semé la zizanie comme jamais, on a tendance aujourd’hui à insister sur la protection de la langue française, d’abord, sur l’édification de « nos valeurs », ensuite.
Pendant ce temps, personne ne nous explique pourquoi les immigrants, qui constituent aujourd’hui seulement 12,6 % de la population et parlent français à 61,5 % (travailleurs qualifiés après quelques années ici), représenteraient soudainement une menace à la langue, à la culture ou à toute autre valeur fondamentale.