mercredi 23 septembre 2020

Mort d'une superhéroïne

 La mort de la « guerrière ninja » de la Cour suprême américaine, Ruth Bader Ginsburg, marque non seulement le passage d’une grande juriste et féministe, elle vient électrocuter la course présidentielle. C’est une immense perte qui crée un immense problème.

Baptisée la notorious RBG par ses nombreux admirateurs, Mme Ginsburg a littéralement détricoté puis retricoté la conception des femmes dans les annales juridiques américaines, leur assurant, pour la première fois, une protection constitutionnelle. Mise à part Thurgood Marshall, grand défenseur des droits civiques à la Cour suprême, « aucun autre Américain n’aura davantage fait avancer la cause de l’égalité devant la loi », dit le magazine The New Yorker.

Au moment de commencer sa croisade en 1970, Ruth Bader Ginsburg avait comme mission de démontrer que les lois existantes, loin de protéger les femmes, les discriminaient. La Constitution américaine ne reconnaissait pas la discrimination basée sur le sexe de la même façon qu’elle reconnaissait, grâce notamment à Martin Luther King une décennie auparavant, la discrimination raciale. Ce n’était pas discriminatoire, croyait-on, que des femmes n’aient pas accès à certains emplois, ou même à certains lieux ; c’était la nature « délicate et timide » des femmes qui l’exigeait.

En 1971, le président Richard Nixon lui-même n’hésitait pas à dire qu’il s’opposait à ce que les femmes travaillent. « Heureusement, nous n’en comptons aucune dans le cabinet », se félicitait-il. Il se demandait si les femmes devaient même voter ! « La » femme, on connaît la chanson, avait mieux à faire. Or, en l’espace de 10 ans, la jeune avocate de Brooklyn réussit à défaire le vieux préjugé concernant « le rôle primordial des femmes » en plaidant une série de causes devant la Cour suprême qui impliquaient très souvent, non pas des femmes, mais des hommes.

L’astuce n’était pas piquée des vers. Les neuf hommes vieillissants qui la regardaient, interloqués, du haut de leur chaire, ne posant souvent « aucune question », pouvaient plus facilement comprendre la discrimination subie par un homme que par une femme. Sentant le besoin de faire leur éducation — « il fallait qu’ils voient que le piédestal sur lequel ils croyaient avoir mis les femmes était en fait une cage », dit-elle — Bader Ginsburg plaida notamment la cause d’un jeune veuf à qui on refusait de verser une prestation lui permettant de rester à la maison pour s’occuper de son bambin, comme ça se faisait automatiquement pour les femmes en pareille situation. Une façon de démontrer que, hommes ou femmes, nous avons ultimement les mêmes besoins, les mêmes devoirs, celui d’être « une personne à part entière ».

L’histoire particulière des États-Unis, un pays qui débute par une révolte populaire vis-à-vis d’un puissant empire, la vision supra républicaine inscrite au cœur même de la Constitution, ce fameux « We, the people » (Nous, le peuple) évoqué par les pères fondateurs, éternels méfiants vis-à-vis du pouvoir établi, et repris encore aujourd’hui, explique la place monumentale qu’occupe la Cour suprême aux États-Unis. Comme disait l’animateur télé Peter Jennings au moment de l’intronisation de la juge Ginsburg en 1993 : « Tellement d’aspects de ce pays sont le travail de la Cour suprême. » Pour une raison bien simple : la tâche ultime de ce tribunal est de protéger la Constitution qui, elle, dicte les valeurs et jusqu’au tempérament, pourrait-on dire, de la nation américaine. En cas de litige avec des politiques gouvernementales, par exemple, « la Constitution doit prévaloir », répétait souvent Mme Ginsburg.

Bref, la nomination que s’apprête à faire Donald Trump — faisant fi des dernières volontés de la juge d’attendre l’élection d’un nouveau président avant de combler son poste — ne représente pas seulement un affront à la mémoire de cette Jeanne d’Arc des temps modernes, ni simplement une nomination prestigieuse. La prochaine juge de la Cour suprême — on sait déjà que ce sera une femme, question de calfeutrer l’affront — scellera le tempérament conservateur du tribunal pour des décennies à venir.

Advenant que Trump perde en novembre, malheureusement pas du tout évident au moment où l’on se parle, les républicains peuvent quand même s’attendre à ce que la Cour suprême exauce leurs vœux les plus chers : défaire l’Obamacare, l’assurance maladie établie sous l’ancien président, et renverser la loi protégeant le droit à l’avortement (Roe vs Wade) — deux causes diligemment défendues par la juge Ginsburg. Aux États-Unis, en d’autres mots, avoir la Cour suprême dans sa poche vaut bien avoir le président de son bord. Le plus haut tribunal possède un pouvoir inouï, inégalé dans d’autres démocraties, mais qui aujourd’hui, à la suite des petits jeux éhontément partisans de Trump et compagnie, est en proie de devenir « un instrument du pouvoir exécutif plutôt que son contrepoids ».

On s’imagine aisément l’irremplaçable RBG, celle qui a fait de la dissension un art consommé, se retourner dans sa tombe.

mercredi 16 septembre 2020

Les sceptiques seront entendus

 Plusieurs milliers de personnes dans les rues de Montréal, samedi dernier, rappellent que la résistance à la « nouvelle normalité » prend de l’ampleur. Parmi les « illuminés » qui rejettent les mesures sanitaires dictées par les autorités, vous aurez peut-être remarqué de plus en plus de femmes qui, elles, ne répondent pas nécessairement au portrait du conspirationniste achevé : un homme, blanc, plutôt jeune, de la « classe populaire ».

Ces « déplorables », pour reprendre le terme utilisé par Hillary Clinton en 2016 pour décrire une partie de l’électorat qui mena Donald Trump au pouvoir, et qu’on retrouve aujourd’hui menant la parade des antimasques chez nous, allant jusqu’à menacer les autorités gouvernementales par tweets interposés, expliquent, en grande partie, pourquoi le phénomène suscite un certain revers de la main. Pourquoi s’attarder à ces ignares, gonflés à bloc sur les stéroïdes des réseaux sociaux, qui veulent à tout prix se rendre intéressants ? Seulement, la réalité est un peu plus complexe.

Une enquête menée récemment par la Fondation Jean-Jaurès en France montre que 63 % des militants antimasques sont en fait des femmes. L’âge moyen est de 50 ans et 36 % ont un niveau d’éducation très supérieur à la moyenne (bac + 2 ans). Il n’y a pas d’étude équivalente au Québec à l’heure actuelle, mais on peut s’imaginer — en entendant jusqu’à des infirmières se plaindre des mesures imposées — que le contingent de protestataires féminins est, ici aussi, à la hausse. Le phénomène est d’autant plus intrigant qu’il semble contredire certaines idées reçues — dont la gestion exceptionnelle des femmes durant la pandémie.

Les cheffes de gouvernement (Angela Merkel, Jacinda Ardern, Sanna Marin) ont en effet mieux tiré leur pays d’affaire que beaucoup de leurs vis-à-vis masculins pour une raison qui, à mon avis, saute aux yeux : les femmes sont généralement plus prudentes que les hommes. Elles ne tiennent pas pour acquis que « ça va bien aller ». S’inquiétant davantage, elles prennent davantage de précautions. On l’a vu d’ailleurs en Colombie-Britannique, où la responsable de la santé publique, la Dre Bonnie Henry, a été plus rapide à fournir le matériel adéquat, à instaurer des zones chaudes et froides dans les résidences pour aînés et à fournir des explications beaucoup plus exhaustives au public, avec les résultats exceptionnels qu’on sait.

Comment alors concilier ce sens des responsabilités et de l’organisation avec la déviance civique d’un nombre croissant de femmes qui refusent de se plier aux consignes ? La maternité y est pour beaucoup — comme l’indique ce message aperçu parmi les manifestants : « Ne touchez pas à mes enfants. » Le besoin de protéger ses enfants de mesures perçues comme mal avisées ou abusives damera toujours le pion à celui de protéger ses voisins. Les groupes anti-vaccins, qui aujourd’hui se fondent avec les antimasques, sont très majoritairement composés de femmes précisément pour cette raison. Au Québec, de plus, 1 mère sur 10 est à la maison à temps plein (11 %), sans compter toutes celles qui l’ont été, ou le sont encore, pour cause de pandémie, ouvrant ainsi la voie à des heures et des heures de plaisir sur Facebook et, quasi inévitablement, à une certaine désinformation.

Une partie de ces femmes ont sans doute rejoint les rangs des complotistes purs et durs — ceux qui imaginent le gouvernement de mèche avec des réseaux de pédophiles et de trafiquants d’enfants. Mais comme l’illustrent les données de l’enquête citée plus haut, il importe de ne pas mettre tous les protestataires dans le même panier. Il y a de bonnes raisons de se plaindre, après tout, de la façon dont la crise a été gérée au Québec. Peut-on l’admettre enfin, tout bon francophone à l’écoute de notre gouvernement que nous sommes ? Sauvons des vies et protégeons les ressources hospitalières, bien sûr, mais où est l’espace public pour se lamenter sur ce qui, à force de se confiner, de se distancier, de se masquer, se perd ?

« Et si notre but était non pas de rester vivants, mais de rester humains », affichait une pancarte samedi dernier. La vie est plus que la simple survie, en d’autres mots. Ce n’est pas là le message de fous furieux ou de laissés-pour-compte qui tentent de s’arroger les feux de la rampe coûte que coûte. C’est le message de gens qui craignent — à la suédoise, disons — qu’une gestion trop répressive de la crise puisse avoir des conséquences plus nocives que le virus lui-même. Ce n’est pas farfelu de penser ça. D’ailleurs, la Suède, qui a subi l’opprobre de la communauté internationale pour sa gestion non orthodoxe de la pandémie, imposant peu de contraintes, s’en tire actuellement beaucoup mieux que d’autres pays européens (la France, l’Italie, la Grande-Bretagne…) et se trouve, en pourcentage de décès, à égalité avec le Canada.

Il n’y a pas qu’une seule bonne règle à suivre et, par conséquent, une seule bonne façon de se comporter. C’est ce qui définit la religion, pas la démocratie. La déviance politique qu’on voit est aussi une réaction à la pensée unique.