mercredi 17 août 2016

L'autre côté du miroir

Appelons-la Alice, car la femme qui me tient au téléphone a fait elle aussi un saut dans l’inconnu en se joignant à la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ), il y a quelques années. C’est elle qui parle de la DPJ comme de « l’autre côté du miroir », vu sa mauvaise réputation (perçue soit comme trop interventionniste, soit comme pas assez) et la tension perpétuelle dans laquelle baignent les intervenantes, des femmes à 85 %. « On n’est jamais content de nous voir », dit celle qui veut garder l’anonymat, car les travailleuses sociales de la DPJ n’ont pas la permission de parler aux médias.

Le rôle de la Protection de la jeunesse est d’intervenir auprès des enfants en difficulté de 0 à 18 ans et de les retirer du milieu familial au besoin. Imaginez quelqu’une qui se pointerait chez vous pour annoncer qu’il n’y a pas assez de bouffe dans le frigo, pas assez de vêtements pour votre flo, pas assez de suivi à l’école, pas assez de présence parentale. Ce n’est pas dit comme ça, évidemment, on prend des gants blancs, on fait attention, on est devant des gens « fragilisés » et, en plus, « le premier objectif est de maintenir les enfants à la maison ». Sûr, la travailleuse sociale tente de son mieux de se rendre utile. Les statistiques sont d’ailleurs là pour le prouver : en 2015, près de 50 % des enfants « signalés » à Montréal sont restés dans leur famille, 38 % ont été replacés dans la famille élargie et 12 % ont été placés dans des centres de réadaptation. Cela dit, difficile d’imaginer un travail plus délicat, voire ingrat.

Mon interlocutrice marche continuellement sur des oeufs, car son boulot consiste à annoncer aux parents un « signalement » pour négligence ou mauvais traitements, et puis évaluer si c’est bel et bien le cas. Mais de ça, elle ne se plaint pas. C’est l’intimidation, les menaces à peine voilées, la violence verbale et psychologique qui, ces temps-ci, lui donnent « envie de pleurer ». Des préoccupations qu’elle met de côté la plupart du temps, mais que l’agression sauvage d’une travailleuse sociale, la semaine dernière, a ravivées. Dans le stationnement d’un centre jeunesse, sa collègue a été frappée à coups de bâton de hockey par un père en colère. Elle s’est retrouvée à l’hôpital avec un bras cassé ; lui, à Pinel, pour une évaluation psychiatrique. La nouvelle a très peu fait la manchette, le syndicat a mis une semaine à réagir, et la direction, elle, tente de se faire rassurante. Peine perdue.

« On est presque toutes des femmes, on travaille seules la plupart du temps, et il n’y a pas de gardien à nos bureaux. Nos chums capoteraient de savoir à quoi on s’expose », dit Alice. D’ailleurs, si ce métier était davantage exercé par des hommes, les conditions ne seraient-elles pas plus sécuritaires ? Pour l’instant, les mesures de protection se résument à un paquet de consignes vestimentaires — « souliers plats, pas de bijoux, rien qui s’agrippe » —, à indiquer le lieu de sa visite et le degré de risque, à quitter les lieux si le parent est intoxiqué, à appeler la police si nécessaire. Alice déplore que l’employeur ne leur fournisse pas au moins un cellulaire pour appeler à l’aide ou signaler leurs déplacements.

Mais demain n’est pas la veille. La DPJ a été touchée par la réforme de la santé et des services sociaux, la fameuse loi 10 du Dr Barrette. Ses bureaux, qu’on appelle centres de jeunesse, sont désormais fusionnés avec les CLSC, les centres de dépendance et les hôpitaux du secteur. En plus de perdre leur spécificité, les employés ont quadruplé, passant de 3000 à 15 000. Diluées dans un grand tout, avec les budgets sabrés, les équipes ont été beaucoup déstabilisées, dit Alice. Puis, arrive un « geste extrême » comme celui de la semaine dernière, et la peur et les appréhensions qu’on prend soin de garder pour soi remontent à la surface et prennent toute la place. La travailleuse sociale qui s’est fait séquestrer, l’autre qui s’est fait cogner la tête contre le cadre de porte, le père, furieux, qui tenait la poignée de porte tout le temps de l’entretien… Et l’avalanche de commentaires du genre : « À ta place, je me surveillerais quand je sors. »

Comme le souligne Alice, « tout le monde est pour la protection des enfants ». Pourquoi ce souci de protection ne concernerait-il pas davantage les gardiennes du temple ?

mercredi 10 août 2016

Ah, l'été...

La petite brise qui vous balaie le front, le soleil qui vous chauffe la nuque, l’air qu’on respire à pleins poumons… Ah, le temps des petits fruits qui vous barbouillent le menton. Fermons les yeux et tentons d’oublier — c’est l’été, après tout — que ces bontés de la nature sont hypothéquées depuis lundi dernier. Le 8 août marque cette année la limite des ressources naturelles planétaires. C’est donc dire qu’on est, à partir de maintenant et pour le restant de l’année, dans le rouge pour ce qui est des bienfaits de la terre. On consomme des choses qui ne sont pas tout à fait gratuites.

Tentons d’oublier aussi que 2015 a été « la pire année de l’histoire moderne » pour l’environnement. « Les températures à la surface de la terre et au-dessus des océans, le niveau des mers et les émissions de gaz à effet de serre ont battu des records établis juste l’année précédente », disent 450 scientifiques. Oublions que 42 % des amphibiens, 13 % des oiseaux, 26 % des mammifères (dont le tigre, le panda et l’éléphant), 31 % des requins et raies, 33 % des coraux constructeurs de récifs et 34 % des conifères sont menacés d’extinction. Oublions vite, car 2016 s’annonce pire encore. « Il faudra en 2016 l’équivalent de cinq planètes pour soutenir la consommation d’un Nord-Américain », écrit Karel Mayrand de la Fondation David Suzuki.

Tout se passe comme si l’« historique » sommet de Paris sur le climat n’avait jamais eu lieu. On aurait cru qu’un accord liant 195 pays aurait eu un impact évident. Il s’agit de 99,5 % de la planète, après tout. Mais non. Il y a d’abord tous les pays qui n’en ont rien à cirer : la Syrie, l’Afghanistan, le Soudan, le Koweït… La Chine a déjà signifié qu’elle n’a aucune intention de bouger avant une décennie ou deux. Ensuite, tous ceux, comme le nôtre, qui font de belles promesses, investissent dans des « fonds verts », puis continuent comme si de rien n’était — Énergie Est ? Anticosti ? Une cimenterie à Port-Daniel ? Par ici, les investisseurs ! —, c’est-à-dire sans vraiment tenir compte du fait qu’on fonce dans un mur — « effondrement économique et déclin démographique » à prévoir d’ici 15 ans — et qu’il faudrait vraiment changer de modèle économique.

Le Fonds vert mis en place par le gouvernement Couillard est un exemple patent des voeux pieux vis-à-vis de l’environnement. Notre principal outil dans la lutte contre les changements climatiques, ce programme a « un effet incertain, voire inexistant sur les émissions de gaz à effet de serre », révélait La Presse cette semaine. On jette de l’argent par la fenêtre — près de 800 millions de dollars — pour des initiatives dont on ne connaît pas l’efficacité et qui, dans bien des cas, n’ont même pas lieu. Ou si peu. Chauffez vert n’a utilisé que 31 % de sa subvention, Roulez électrique, 30 %, Branché au travail, 23,5 %, et la réduction des GES dans le transport intermodal, un gros 6 %. À ce rythme, il est évident que notre objectif de réduction de GES de 20 % d’ici 2020 est inatteignable.

Il va falloir des mesures autrement plus contraignantes, en commençant par une taxe sur le carbone plutôt qu’un autre marché bonasse, celui d’encourager la réduction de GES auprès de l’industrie lourde en la faisant payer les niveaux trop élevés. Le « marché du carbone », tel que présentement conçu, transforme la pollution en espèce de prostitution : il est toujours possible de s’adonner à ce type de commerce, mais en payant. C’est encore une fois mettre la charrue avant les boeufs, traiter l’environnement comme une « externalité », en faire quelque chose de secondaire à l’activité première qu’est l’économie.

Or, de pair avec les inégalités sociales, l’environnement est la problématique de l’heure, rien n’est plus urgent. À quand les publicités, les initiatives et les politiques gouvernementales qui reflètent adéquatement cette urgence ?

En attendant, on peut toujours aller voir ce qui se trame du côté de la société civile. Montréal a le privilège d’accueillir, pour la première fois en Occident, le Forum social mondial, « le plus grand rassemblement de gens voulant relever les défis de notre temps ». Ce regroupement de syndicalistes, d’écologistes et d’altermondialistes ne changera rien du jour au lendemain. Mais il sème des graines, explore de nouvelles avenues, envisage des solutions. Comme dirait John Lennon, il faut s’imaginer ailleurs avant de s’ouvrir sur d’autres horizons.