mercredi 20 septembre 2017

Au nom de Véronique Barbe

A-t-on encore besoin d’un ministère de la Condition féminine ou du Conseil du statut de la femme ? Quarante ans après le démantèlement de la discrimination systémique envers les femmes, serait-on prêts à passer à autre chose ?

S’il est question ici de simplement rebaptiser de vieilles institutions, alors j’en suis. Il y a toujours eu quelque chose d’un peu ridicule dans le terme « condition féminine ». Comme s’il s’agissait d’une maladie rare, d’une maladie tropicale contagieuse qu’il faudrait étudier derrière des portes closes. Le statut de « la » femme a beaucoup fait rouler de la paupière également. « Comme s’il n’y en avait qu’une », disait-on dans le temps. Ici aussi, le terme est excessivement clinique. Il isole la question des femmes, en fait une chose à part, plutôt que de souligner son aspect révolutionnaire, sa capacité à redéfinir la société dans laquelle on vit. À ce titre, la lutte des classes, n’en déplaise au grand Karl, a fait patate, mais la lutte des femmes, elle, a profondément changé la façon dont on conçoit, à défaut du pouvoir, la famille, le travail et les rapports amoureux.

Il serait peut-être donc temps qu’on délace la gaine, qu’on ouvre grand pour refléter le caractère plus profond du féminisme. Je laisse aux lexicographes, cependant, le soin de trouver l’appellation qui démontrerait cette orientation plus large et, pourquoi pas, plus inclusive.

Mais en finir carrément avec ces institutions féministes sous prétexte que c’est à chacun d’entre nous maintenant d’oeuvrer à l’égalité hommes-femmes ? « L’égalité des droits » mériterait ses châteaux forts mais « l’égalité dans les faits » serait davantage du domaine personnel ? Non. Le cadavre encore chaud de Véronique Barbe est là pour nous rappeler pourquoi.

La femme de 41 ans poignardée à mort présumément par son conjoint Ugo Fredette est l’angle mort de cette tragédie familiale. D’elle, on a à peu près pas parlé. Sur l’origine de ce drame combien souvent répété, on est passé vite. Le « tout ce qu’il reste à faire » dans la longue marche vers l’égalité est pourtant au coeur de cette histoire insoutenable. Comment se fait-il que des femmes se font tuer par leur conjoint encore aujourd’hui ? C’est une des grandes contradictions de ce siècle. Tellement de choses ont changé pour elles au cours des 50 dernières années. La capacité de choisir sa vie, ses maternités, son travail, de ne pas être réduite à une seule dimension, est un changement incommensurable. Et pourtant, la violence, qui a toujours servi à remettre les femmes à leur place, sévit. Ce n’est pas le port du voile ou même de la burka qui menace l’égalité des femmes, qu’on se le dise, mais bien cette violence insidieuse, répétée et trop souvent mortelle.

On peine à la regarder en face parce qu’elle se pratique au creux des rapports amoureux. On détourne le regard sous prétexte que ça ne nous regarde pas. Mais la dernière tranchée dans la guerre des sexes, l’ultime ligne de résistance face à l’émancipation des femmes, c’est ici que ça se passe. Ce n’est pas par hasard si, comme le rappelle la psychologue Suzanne Léveillée, « plus de 50 % des cas de violence conjugale graves » découlent d’une rupture amoureuse. On fait face ici à un profond atavisme, un vieux réflexe du maître devant sa propriété, le mariage ayant été conçu, après tout, comme l’appropriation des femmes par les hommes. Tu n’as pas le droit de partir, tu m’appartiens, disent essentiellement les hommes furieux de se voir abandonner.

Si on creuse plus loin, on constate qu’il s’agit d’une vieille répartition des rôles. Depuis toujours, les femmes ont été investies du domaine du privé, des émotions. Elles sont les maîtresses de ce royaume que les hommes, occupés à se valoriser ailleurs, ont toujours été prêts à leur concéder. Or, c’est précisément l’enjeu de la violence conjugale. Incapables de faire le tri de leurs émotions, d’articuler ce qu’ils ressentent, acculés à une soudaine impuissance, les hommes frappent, disent les experts. Devant leur femme qui s’en va, c’est vraisemblablement leur vie émotive, leur vie intérieure qui fout le camp. De là la rage, la colère noire, la folie furieuse.

Je n’excuse rien. Je tente seulement de montrer que, oui, le Conseil du statut de la femme a encore sa raison d’être. Et, oui, les hommes devraient être inclus dans ses nouvelles orientations. Ils font après tout intimement partie de l’équation.

mercredi 13 septembre 2017

Job de bras

Il y a deux aspects particulièrement troublants dans l’affaire Éric Tétrault. D’abord, le portrait du marché du travail évoqué par les déboires de l’éphémère candidat libéral dans Louis-Hébert. Ensuite, l’empressement avec lequel on s’est essuyé les pieds sur son dos. En le jetant ainsi en pâture, pense-t-on vraiment aider les femmes sur le marché du travail ? Ou assainir les moeurs politiques ?

Je connais Éric Tétrault depuis mon passage à la tribune parlementaire à Québec il y a 20 ans. Je ne suis pas ici tant pour le défendre que pour plaider l’envers du décor, un point de vue dont on n’a pas encore parlé. Le harcèlement psychologique, d’abord, l’épineuse question qui a forcé le candidat à démissionner, est à double tranchant. Tout en visant un milieu de travail plus sain et plus respectueux, cette clause — une addition récente à la Loi sur les normes du travail (2004) — ouvre la porte aux abus. Et pour cause. Rien n’est plus flou ni plus sujet à interprétation que le harcèlement psychologique.

La loi précise qu’il s’agit d’un « comportement hostile » ou « vexatoire » de la part d’un collègue ou d’un supérieur. Mais qui n’a jamais été confronté à une telle conduite ? Dans le monde des médias, avec ses échéances, ses pressions et ses gros ego, c’est un passage obligé ! Les bullies existent, bien sûr, et le marché du travail recèle parfois des cas de véritable démolition humaine. Mais pour un cas parfaitement légitime, combien de cas farfelus ? Car les critères établis pour le harcèlement psychologique tiennent à une seule chose : à un sentiment de dévalorisation essentiellement, tout ce qu’il y a de plus subjectif. « Une conduite peut paraître vexatoire aux yeux d’une personne et être tout à fait banale aux yeux d’une autre, et constituer néanmoins du harcèlement »dit l’avocate spécialisée en la matière Julie Lassonde. Il n’est pas nécessaire non plus que le comportement ait été subi à répétition pour qu’il soit jugé abusif.

Voyons maintenant les statistiques. Même si le harcèlement psychologique ne vise pas spécifiquement les femmes, les plaintes viennent d’elles en grande majorité (environ 60 %) et visent très majoritairement des hommes (64 %). Les plaintes viennent davantage de milieux où les femmes sont au bas de l’échelle (commerce de détail, hôtellerie, restauration) et, bien que nombreuses (entre 2000 et 3000 par année), elles sont jugées « non fondées » dans 40 % des cas. Ça veut dire que, plutôt que de parler à leur boss ou à leur collègue de ce qui les dérange, des femmes se réfugient trop souvent dans les plaintes. Plutôt que d’aborder les choses d’égal à égal, elles se complaisent dans le rôle de victimes. Et, personnellement, j’en ai marre.

Ce n’est toujours pas facile pour des femmes de faire leur place sur le marché du travail et il faut des lois qui visent à les protéger. Je suis la première à le dire. Mais 40 ans après la révolution féministe, il me semble qu’on serait prêtes à passer à une autre étape, non ? À sauter dans l’arène politique, par exemple, à se battre visière levée plutôt qu’en chuchotant ses doléances dans l’oreille d’un enquêteur ou d’un journaliste. Car cette réticence à taper du poing sur la table explique aussi l’absence de femmes aux postes de pouvoir, il faut le dire.

Ce qui m’amène à Éric Tétrault et au « rapport accablant » qui a mis un terme abrupt à sa candidature. Rapport que 99 % des commentateurs n’ont pas lu, qui reflète uniquement les propos des deux plaignantes (et du principal intéressé) et que la direction d’ArcelorMittal n’a pas retenu contre lui. Pourquoi ? Parce que le consensus à l’égard de Tétrault était tout autre. « Je suis tombée en bas de ma chaise en lisant La Presse », dit une ex-employée qui, à la recherche d’un emploi, ne veut pas être nommée. « Je ne l’ai jamais entendu détruire personne. C’est quelqu’un d’exigeant qui nous forçait à sortir de nos bureaux et à aller sur le plancher, mais il est aussi capable d’écouter, de se laisser influencer. La grande majorité des gens qui ont travaillé avec Éric pense comme moi. »

Alors, un « mentor », Éric Tétrault, comme me le dit mon interlocutrice, ou un « Frank Underwood », comme le dit l’une des sources de l’article de La Presse ? C’est loin d’être tout noir ou tout blanc. Contrairement à ce qu’on peut penser, les moeurs politiques ne viennent pas ici de faire un grand pas en avant, uniquement un nébuleux pas de côté.