mercredi 17 janvier 2018

Et pourquoi pas?

Pourquoi avoir senti le besoin de répondre à la lettre de Catherine Deneuve ? demandait Michel C. Auger sur les ondes de Radio-Canada cette semaine. Il faisait référence à la campagne #EtMaintenant qui cartonne actuellement sur les réseaux sociaux.

Réponse : parce qu’il n’y a rien de plus insupportable que ceux et celles qui se drapent dans la défense de la liberté au détriment de ceux et celles qui se battent réellement pour y avoir droit. Facile, quand même, de se faire une belle jambe en appelant à la liberté sexuelle et artistique tout en ignorant le plancher des vaches. Les excuses que Catherine Deneuve s’est crue obligée d’offrir aux victimes d’agression sexuelle, après la parution de la lettre, sont certainement une indication de cette insensibilité à ce que vivent trop de femmes.

La lettre des 100 publiée dans Le Monde (mur payant) est la caricature d’une certaine posture intellectuelle française — qui heureusement a été ridiculisée dans l’Hexagone (vidéo) — mais qui a quand même de profondes racines culturelles. Simone de Beauvoir elle-même se plaignait, en 1947, des femmes américaines et de leur « guerre permanente » contre les hommes (en anglais). C’est vous dire. Dans un pays où le « French lover » est une institution au même titre que la haute gastronomie, on se targue depuis longtemps de savoir conjuguer le verbe comme personne d’autre.

La lettre dans Le Monde demandait une réponse peut-être surtout parce qu’en plus de défendre l’indéfendable (les frotteurs dans le métro, vraiment ?), elle démontrait une incompréhension profonde de ce qui passe actuellement. D’abord, cette vague de dénonciations est non seulement d’une envergure exceptionnelle, elle a des répercussions jamais vues. Des hommes puissants ont pour la première fois perdu leurs postes et leurs privilèges. Depuis que les femmes réclament leurs droits, c’est la première fois — la première ! — que les hiérarchies sont réellement ébranlées. La première fois que la parole d’une subalterne fait rouler la tête du patron. C’est une petite révolution en soi.

Cette révolution des moeurs, ce soulèvement sans pareil, on ne le doit pas tant aux agissements du producteur Harvey Weinstein qu’à l’homme à la tête de la Maison-Blanche, Donald Trump. Il ne faudrait pas sous-estimer l’espèce d’asphyxie morale, l’indignation de plus en plus manifeste — on se souvient de la cycliste et de son doigt d’honneur devant la limousine présidentielle — face à un homme qui, en plus d’être grossier et ignorant, est ouvertement raciste et misogyne.

On a compris que Donald Trump serait, non seulement un président hors de l’ordinaire, mais une insulte aux institutions et aux valeurs démocratiques depuis la révélation qu’il faisait « ce qu’il voulait » avec les femmes. À partir du fameux « grab them by the pussy », on avait la vraie mesure de l’homme. L’aveu était à ce point inimaginable qu’on était désormais convaincu que Hillary Clinton l’emporterait. La suffocation morale et intellectuelle dont souffre aujourd’hui une majorité d’Américains, en commençant par les femmes, découle du fait qu’on a non seulement élu malgré tout un hurluberlu qui sème la haine et la division à la tête du pays, mais aussi qu’on a préféré un « prédateur sexuel avoué » à une femme qui méritait bien davantage d’être élue.

Il est peu surprenant, alors, que les premiers gestes de résistance face à Trump se soient traduits par des milliers de femmes dans les rues, le Women’s March on Washington, le 21 janvier 2017. Petits chapeaux roses en formes d’oreilles de « chatte » à l’appui. Le mouvement #MeToo est la suite logique de cette vague d’indignation. Le fait que celui-ci ait ses racines à Hollywood a certainement aidé à lui donner de la visibilité et de la vigueur. Mais la force très particulière du mouvement tient à une situation politique américaine particulièrement révoltante, une qui ne concerne pas seulement les femmes, mais tous les grands acquis des 50 dernières années, pas seulement l’Amérique, mais tout l’Occident, voire le monde.

Si Clinton avait été élue à la place de Trump, il n’y aurait vraisemblablement pas eu de femmes tout en noir aux Golden Globes, pas d’hommes jurant « time’s up » (la récré est terminée), pas de #MeToo et d’effet de domino dans le monde, dont la lettre des Françaises et la riposte des Québécoises. Il y aurait eu de petits moments de révoltes (pensons Bill Cosby, Marcel Aubut, Jian Ghomeshi) mais sans plus, sans profonde remise en question, sans cette dose d’écoeurement qui ne tient pas seulement « aux frotteurs dans le métro », justement, mais à une situation beaucoup plus large appelée mièvrement « la condition des femmes ».

mercredi 20 décembre 2017

Le divin enfant

Derniers jours de l’année, dernier tour de vis avant de pouvoir baisser pavillon, cesser toutes activités dites professionnelles et plonger dans cette parenthèse bienveillante, cette interface bénie qu’est le congé de Noël.  

J’ai toujours eu un faible pour ce temps-ci de l’année, cet espace-ouate à odeur de sapin où la bonté, les réjouissances et jusqu’à l’amour semblent plus abondants que d’ordinaire. Comme le proverbial soldat français qui quitte sa tranchée pour tendre la main à son ennemi juré, son vis-à-vis allemand*, c’est un moment de grâce qui, au-delà de la tourtière, de l’aspic aux couleurs de Noël et des farces de mononcle, nous aide à nous aimer ou, en tout cas, à nous endurer davantage. C’est un moment de trêve bienheureux et un souverain rappel de ce que c’est que d’être humain, ce sentiment d’être connecté, malgré les ressentiments et les différences, les uns aux autres.

Ce sont ces moments de communion et de vérité profondes que les réseaux sociaux sont justement en train de détruire, dit celui qui a travaillé à les mettre en place, Chamath Palihapitiya. Né au Sri Lanka mais élevé et éduqué en Ontario, l’ex vice-président chargé d’augmenter la croissance chez Facebook est le dernier en lisse à dénoncer les effets pervers de « ces béquilles numériques qui nous font à tout moment trébucher hors de la réalité », comme le lamentait le collègue Jean-François Nadeau cette semaine**.

Devant les diplomés de l’université Stanford en Californie, M. Palihapitiya s’en est pris de front à Facebook « Si vous nourrissez la bête, la bête vous détruira », dit-il. Selon lui, le système de réaction en boucles qu’il a participé à créer, pouces en l’air et flot de petits cœurs ininterrompus à l’appui, est en train « de détruire la façon que la société fonctionne »***. En affectant la manière que les gens interagissent entre eux, nous serions en train de créer un monde où « la désinformation et l’insulte courent les rues et où la coopération et le débat public intelligent font défaut », dit l’homme qui refuse désormais de participer à « cette merde ».

Chamath Palihapitiya n’est pas seul. De plus en plus de voix s’élèvent pour dénoncer les réseaux sociaux. En août dernier, Roger McNamee, un des premiers investisseurs dans Facebook, accusait l’entreprise de créer « des menaces à la santé publique et à la démocratie », en utilisant notamment « des techniques de persuasion développées par l’industrie du jeu »***. En novembre, le premier PDG de Facebook, Sean Parker, en a rajouté en admettant que les fondateurs « savaient qu’ils créaient quelque chose d’addictif en exploitant une vulnérabilité de la psychologie humaine »****. Cette vulnérabilité est bien sûr le besoin de se faire « aimer », cette soif intarissable de validation chez les humains.

Au moment de développer le logiciel pour Facebook, dit M. Parker, la préoccupation première était « comment pouvons-nous accaparer votre temps et votre attention au maximum? ».  Des hackers comme lui ont alors eu l’idée du petit bouton « like » qui déclencherait inévitablement une charge de dopamine, encourageant ainsi l’utilisateur de télécharger le contenu. À ce moment-là, les concepteurs de Facebook étaient loin de s’imaginer qu’une dizaine d’années plus tard, leur petit Frankenstein compterait deux milliards d’accros. Ou encore que les insultes gratuites et les fausses informations pulluleraient, que des canulars, comme celles parlant d’un réseau d’enlèvement d’enfants en Inde, causeraient de vraies morts*****, que la patrie de Putin y verrait une façon d’influencer les élections américaines et que le fisc, lui, y trouverait une façon de garder les contribuables à l’œil******. Sans parler de cannibaliser les producteurs de contenu sans jamais leur verser une cenne.

Bien sûr, il n’y a pas que du négatif dans les réseaux sociaux. On y trouve également une façon exceptionnelle de rejoindre le simple citoyen, d’organiser des élections ou promouvoir des événements. Une façon drôlement efficace de multiplier les informations et de connecter ce vaste monde, d’un lointain horizon à l’autre. Mais à l’instar de Chamath Palihapitiya le temps est peut-être venu de se demander à qui toutes ces prouesses informatiques profitent, au juste. Selon lui, nous avons l’obligation morale aujourd’hui, non seulement de créer de nouvelles règles pour gérer les réseaux sociaux, mais de se demander jusqu’où nous sommes prêts à aller dans notre éternelle quête d’auto-gratification.


« Vous ne le réalisez pas mais vous êtes en train d’être programmés », dit-il.