mercredi 24 août 2016

La liberté est indivisible

Depuis que des femmes ont été aperçues en burkini sur les bords de la Méditerranée,« la laïcité, l’hygiène et les bonnes moeurs » sont menacées, nous dit-on. Les bonnes moeurs, il y a longtemps qu’on ne l’avait pas entendue, celle-là. C’est en leur nom que les femmes avaient l’obligation jadis de se couvrir de la tête aux pieds, de tenir maison, d’être sages et à leur place. Bref, d’être invisibles autant que possible. Aujourd’hui, il faudrait s’étaler le plus possible, être bien offertes et bien palpables pour satisfaire aux « standards acceptables » des baignades maritimes.

Mais qui s’est mis en tête qu’une femme un peu trop habillée (pour la plage) est plus offensante qu’une « fente » de derrière ou qu’une bédaine de bière soulignées d’un minuscule caleçon ? À quelles règles supérieures d’hygiène cet étalage-là répond-il ? Au nom de quels principes veut-on nous faire avaler ce nouveau contrôle du corps féminin ? L’émancipation féminine ? Comme le dit la blogueuse Céline Hequet, « nous serons réellement libres le jour où nous irons à la plage avec le maillot qui nous chante ». Les femmes ont conquis leur liberté en réclamant le droit de disposer de leur corps comme elles l’entendent. De tenir pour acquis que ces musulmanes sont de simples pantins, de pauvres imbéciles, c’est de sombrer dans le même vieux mépris à l’égard du « sexe faible ».

Bon, d’accord, le terrorisme. C’est inquiétant, j’en conviens. Mais inquiétons-nous aussi de la démonisation de toute une communauté au nom d’une illusoire sécurité. Pense-t-on vraiment qu’on puisse dissimuler une bombe dans un burkini ? Autant s’inquiéter des longs maillots étrennés, entre autres par des nageurs musulmans, lors des derniers Jeux.

Inquiétons-nous plutôt de faire le jeu des djihadistes qui cherchent à mousser l’ostracisation musulmane pour alimenter la colère dans ses rangs. Inquiétons-nous du fait que le burkini se vend davantage, plutôt que le contraire, depuis qu’il a été interdit.

Inquiétons-nous aussi de tordre le cou à la laïcité. Comme le rappelle Patrice Spinosi de la Ligue française des droits de l’homme, la laïcité ne veut pas dire interdire le religieux. Dans un État laïque, c’est le visage du gouvernement qui doit être neutre, mais « les individus, eux, ont le droit d’exercer librement leur religion, y compris dans l’espace public ».

Inquiétons-nous, puisque nous y sommes, du maire de Nice, Christian Estrosi, qui, en plus d’interdire le burkini, a aussi interdit les drapeaux étrangers lors de la Coupe du monde en 2014. Inquiétons-nous de ces nouveaux curés qui aiment bien distinguer entre « nous » et « eux », entre les bons et les méchants, entre ce qui est édifiant pour « nos valeurs » et ce qui ne l’est pas. À ce titre, le journaliste français Edwy Plenel rappelle qu’au moment de voter la loi sur la laïcité en France, en 1905, des voix conservatrices avaient voulu interdire le port de la soutane, vu comme un « habit de soumission » portant atteinte (c’est une robe, après tout) à la « dignité masculine ».On les rabroua. Une loi visant à « instaurer un régime de liberté » ne pouvait obliger les prêtres à sacrifier leurs jupes.

Inquiétons-nous, surtout, de ce que nous nous faisons à nous-mêmes et au sujet de ce que nous avons de plus précieux : une démocratie fondée sur la primauté des droits individuels, une société vraiment libre qui refuse l’autoritarisme et l’arbitraire. Censurer la tenue vestimentaire de certaines femmes, c’est ouvrir « la voie à ces morales d’État qui ont toujours accompagné les régimes autoritaires, quels qu’ils soient », explique Plenel. On croit s’aider, on croit se porter vaillamment à la défense de ce que nous avons conquis de haute lutte, mais, en arrachant le voile aux femmes musulmanes, nous fragilisons au contraire les droits acquis.

« La liberté n’est pas divisible », comme le dit si bien le directeur de Mediapart. « Elle est donc aussi celle de ceux dont nous ne partageons pas les idées ou les préjugés. À condition, évidemment, qu’ils ne cherchent pas, à leur tour, à nous les imposer autoritairement, et ce n’est certes pas le cas de ces femmes musulmanes qui vont vêtues à la plage en compagnie d’amies aussi dévêtues qu’on peut l’être, affichant ainsi la diversité et la pluralité qui animent les musulmans de France. »

Derrière la plus belle devise jamais conçue — Liberté, Égalité, Fraternité —, il y a cette règle bien simple et, pourtant, si souvent oubliée : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne veux pas qu’il te soit fait. »

mercredi 17 août 2016

L'autre côté du miroir

Appelons-la Alice, car la femme qui me tient au téléphone a fait elle aussi un saut dans l’inconnu en se joignant à la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ), il y a quelques années. C’est elle qui parle de la DPJ comme de « l’autre côté du miroir », vu sa mauvaise réputation (perçue soit comme trop interventionniste, soit comme pas assez) et la tension perpétuelle dans laquelle baignent les intervenantes, des femmes à 85 %. « On n’est jamais content de nous voir », dit celle qui veut garder l’anonymat, car les travailleuses sociales de la DPJ n’ont pas la permission de parler aux médias.

Le rôle de la Protection de la jeunesse est d’intervenir auprès des enfants en difficulté de 0 à 18 ans et de les retirer du milieu familial au besoin. Imaginez quelqu’une qui se pointerait chez vous pour annoncer qu’il n’y a pas assez de bouffe dans le frigo, pas assez de vêtements pour votre flo, pas assez de suivi à l’école, pas assez de présence parentale. Ce n’est pas dit comme ça, évidemment, on prend des gants blancs, on fait attention, on est devant des gens « fragilisés » et, en plus, « le premier objectif est de maintenir les enfants à la maison ». Sûr, la travailleuse sociale tente de son mieux de se rendre utile. Les statistiques sont d’ailleurs là pour le prouver : en 2015, près de 50 % des enfants « signalés » à Montréal sont restés dans leur famille, 38 % ont été replacés dans la famille élargie et 12 % ont été placés dans des centres de réadaptation. Cela dit, difficile d’imaginer un travail plus délicat, voire ingrat.

Mon interlocutrice marche continuellement sur des oeufs, car son boulot consiste à annoncer aux parents un « signalement » pour négligence ou mauvais traitements, et puis évaluer si c’est bel et bien le cas. Mais de ça, elle ne se plaint pas. C’est l’intimidation, les menaces à peine voilées, la violence verbale et psychologique qui, ces temps-ci, lui donnent « envie de pleurer ». Des préoccupations qu’elle met de côté la plupart du temps, mais que l’agression sauvage d’une travailleuse sociale, la semaine dernière, a ravivées. Dans le stationnement d’un centre jeunesse, sa collègue a été frappée à coups de bâton de hockey par un père en colère. Elle s’est retrouvée à l’hôpital avec un bras cassé ; lui, à Pinel, pour une évaluation psychiatrique. La nouvelle a très peu fait la manchette, le syndicat a mis une semaine à réagir, et la direction, elle, tente de se faire rassurante. Peine perdue.

« On est presque toutes des femmes, on travaille seules la plupart du temps, et il n’y a pas de gardien à nos bureaux. Nos chums capoteraient de savoir à quoi on s’expose », dit Alice. D’ailleurs, si ce métier était davantage exercé par des hommes, les conditions ne seraient-elles pas plus sécuritaires ? Pour l’instant, les mesures de protection se résument à un paquet de consignes vestimentaires — « souliers plats, pas de bijoux, rien qui s’agrippe » —, à indiquer le lieu de sa visite et le degré de risque, à quitter les lieux si le parent est intoxiqué, à appeler la police si nécessaire. Alice déplore que l’employeur ne leur fournisse pas au moins un cellulaire pour appeler à l’aide ou signaler leurs déplacements.

Mais demain n’est pas la veille. La DPJ a été touchée par la réforme de la santé et des services sociaux, la fameuse loi 10 du Dr Barrette. Ses bureaux, qu’on appelle centres de jeunesse, sont désormais fusionnés avec les CLSC, les centres de dépendance et les hôpitaux du secteur. En plus de perdre leur spécificité, les employés ont quadruplé, passant de 3000 à 15 000. Diluées dans un grand tout, avec les budgets sabrés, les équipes ont été beaucoup déstabilisées, dit Alice. Puis, arrive un « geste extrême » comme celui de la semaine dernière, et la peur et les appréhensions qu’on prend soin de garder pour soi remontent à la surface et prennent toute la place. La travailleuse sociale qui s’est fait séquestrer, l’autre qui s’est fait cogner la tête contre le cadre de porte, le père, furieux, qui tenait la poignée de porte tout le temps de l’entretien… Et l’avalanche de commentaires du genre : « À ta place, je me surveillerais quand je sors. »

Comme le souligne Alice, « tout le monde est pour la protection des enfants ». Pourquoi ce souci de protection ne concernerait-il pas davantage les gardiennes du temple ?