mercredi 10 septembre 2014

À quand le contenu?

La saison des idées est de retour au Parti québécois, mais pour l’instant, on en compte qu’une seule, un peu usée de surcroît : l’indépendance au congélateur jusqu’à nouvel ordre. C’est ce que les deux aspirants chefs Bernard Drainville et Jean-François Lisée, deux hommes toujours « en réflexion » mais dont le jeu transparaît quand même un peu, se sont empressés de nous communiquer. Les députés de Marie-Victorin et de Rosemont jugent sans doute leurs propositions bien différentes — l’un voit poindre un référendum à l’horizon (lointain), l’autre pas —, mais le commun des mortels retiendra simplement que ces deux-là, comme d’ailleurs tous les chefs péquistes depuis Jacques Parizeau, ne sont pas pressés. Contrairement à celui qui ne dit toujours rien mais qu’on sent partout, Pierre Karl Péladeau, pas question de poing en l’air pour ces deux anciens journalistes.
  Avec ces déclarations, Drainville et Lisée posent le genou à la ligne de départ de la course à la chefferie, en prenant soin de se démarquer d’une éventuelle candidature PKP. En disant « entendre les Québécois », les deux lièvres de la course veulent s’assurer que Péladeau-le-poing-en-l’air demeure l’épouvantail qu’on a connu lors des dernières élections. Pourquoi les deux députés, qui se réclament tous deux du centre gauche, n’attaquent pas le député de Saint-Jérôme là où ça fait mal, sur sa droite, là où on pourrait avoir un véritable débat d’idées, me laisse personnellement perplexe. Pourquoi aucun aspirant candidat, ils sont quand même plusieurs, n’a encore cru bon de lancer une idée qui donnerait vraiment la mesure d’un « nouveau Parti québécois » m’interroge aussi.
  Jusqu’à maintenant, les idées se sont limitées au processus de sélection du nouveau chef : frais d’inscription, limite d’argent à dépenser et primaires ouvertes ou pas. On semble réfléchir beaucoup sur le comment, pas tellement sur le pourquoi, sur le contenant beaucoup plus que sur le contenu. L’exécutif du Parti québécois semble en plus favoriser la candidature de Pierre Karl Péladeau. Comment interpréter la proposition de « frais d’inscription dissuasifs » de 35 000 $ par candidat sinon ? C’est sept fois plus que ce qui avait été exigé la dernière fois, en 2007, ce qui commence à ressembler aux exigences financières du parti « de l’argent », le Parti libéral.
  Tout se passe comme si la seule leçon retenue, depuis la défaite du 7 avril dernier, concernait uniquement l’article 1 du programme du PQ. Sauf qu’il n’y a pas que l’ambiguïté légendaire vis-à-vis de l’indépendance qui a fini par incommoder. Il y a également l’ambiguïté par rapport à tout le reste : les ressources naturelles, l’environnement, l’éducation, le peu de cas fait de la culture lors des 18 mois Marois, un gouvernement pourtant entiché d’identité québécoise, pour ne rien dire de la bombe à retardement qu’a été la charte des valeurs québécoises. Les sondages avaient beau montrer l’appui de francophones à un projet de laïcisation, l’entreprise éhontée de séduction que s’est avérée la véritable motivation de projet de loi 60, avec ses manigances et ses mièvreries, la profonde division qui s’est installée au sein de la population, les expressions désobligeantes et parfois carrément racistes qu’elle a suscitées, ont fini par peser lourd.
  Que personne du parti ne se soit senti suffisamment interpellé par ces dérapages pour exprimer son désaccord en dit long sur l’aveuglement volontaire de toute politique partisane. Que personne du parti encore aujourd’hui, en commençant par Bernard Drainville, n’admette ici une erreur de parcours, n’inspire rien de bon pour la suite. Ce n’est pas en sifflant dans le cimetière que les éventuels candidats vont se refaire une crédibilité.
  Le dernier exercice du pouvoir a été catastrophique pour le Parti québécois. Les candidats pressentis à la course à la chefferie le savent et d’ailleurs le disent. On aimerait maintenant qu’ils nous expliquent comment ils entendent se distinguer, autrement qu’en choisissant une date plus ou moins éloignée d’un prochain référendum. N’en déplaise au député de Rosemont, ce n’est pas tout à fait vrai que « chaque fois qu’il fut au pouvoir, le Parti québécois a fait l’inverse [du Parti libéral] ». Que ce soit en économie, en environnement ou en culture, le dernier bilan péquiste ressemble à s’y méprendre à ce qu’auraient fait libéraux ou caquistes.
  Si on peut comprendre pourquoi deux des candidats à la chefferie le plus en vue n’ont pas envie de se mettre la tête sur le billot de l’indépendance, on comprend mal leur manque d’appétit pour raviver les flammes de la social-démocratie. C’est ce qu’ils ont de mieux pour se distinguer à la fois du redoutable PKP et de leurs adversaires politiques les plus menaçants.

mercredi 3 septembre 2014

La retraite nuit à la santé

Faites-vous partie du 55 % des Québécois qui « s’en vont vers un mur » ? Selon l’économiste Michel Lizée, 38 % d’entre nous envisagent la retraite sans « rien » et un autre 17 % a des économies insuffisantes pour vivre confortablement leur âge d’or. Selon mes calculs, je fais indéniablement partie de ceux qui vont vivre un âge de cuivre ou peut-être même de plomb. Comment savoir ? Non seulement a-t-on une très petite idée de ce vers quoi nous nous dirigeons, mais le débat de l’heure, celui des régimes de retraite, est empêtré dans des chiffres obtus souvent difficiles à comprendre. Ce qui ne m’empêche pas de prêter l’oreille et de me sentir éminemment concernée.
  Le vrai problème, à mon humble avis de fille qui ne sait pas compter, ce n’est pas que les syndiqués municipaux gagnent trop, comparativement à leurs vis-à-vis ailleurs dans la fonction publique. Après tout, les hommes, encore aujourd’hui, gagnent près de 20 % de plus que les femmes, toutes catégories d’emploi confondues. S’est-on empressé de baisser leurs salaires pour autant ? Pas du tout. Leur a-t-on dit qu’ils étaient des bébés gâtés surpayés qui bouchaient les horizons des autres ? Là aussi, on s’est retenu. Il y a toujours quelque chose d’odieux dans les inégalités inscrites au coeur même du système, mais l’idée a toujours été d’élever le niveau des défavorisés plutôt que de faire reculer les privilégiés. Un bon principe à ne pas perdre de vue ; une société ne peut avancer sinon.
  Le vrai problème est que l’organisation du travail a beaucoup changé depuis 50 ans et est appelé à changer encore davantage. L’ère « Ford » de l’emploi, d’après l’organisation du travail mise en place par l’industriel américain Henry Ford, cinq jours par semaine, 8 heures par jour, un « travail à vie avec bénéfices », est en train de disparaître au profit d’une montée vertigineuse de travailleurs autonomes et à temps partiel. Selon un sondage Gallup basé sur 136 pays, c’est une minorité de gens aujourd’hui — seulement 26 % — qui ont un travail à temps plein, explique Doug Saunders du Globe and Mail. À travers le monde, les deux tiers des gens en âge de travailler ont donc un emploi atypique.
  Bien qu’au Québec, comme ailleurs au Canada, le ratio de salariés est encore de loin supérieur (75 %) aux non salariés (25 %), les emplois à temps plein stagnent alors que le temps partiel et le travail autonome continuent d’augmenter. Je peux vous en parler de vive voix, je fais partie des statistiques. C’est l’arrivée en masse des femmes sur le marché du travail, à la fin des années 70, qui explique l’émergence du phénomène. Au début, il s’agissait de la meilleure façon de gagner sa vie tout en s’occupant de la famille. Mais, rapidement, d’autres facteurs entrent en ligne de compte : l’envie de travailler autrement que ligoté à un bureau, à une caisse chez Steinberg ou à une chaîne de montage. Et, bien sûr, à partir de la récession des années 1980, la difficulté de trouver un emploi permanent, tout simplement. À ces données sociologiques, il faut ajouter la révolution technologique des années 1990 qui a chamboulé les milieux de travail plus encore que l’arrivée des femmes.
  On ne peut vraisemblablement pas continuer comme si tout ça n’existait pas, comme si nous vivions toujours les « Trente Glorieuses », la période de croissance ininterrompue qui a suivi la Deuxième Guerre mondiale et qui a sans doute contribué à faire des baby-boomers la génération la plus utopique de l’histoire. Je suis personnellement très sympathique à l’idée de revoir les systèmes d’avantages qui ont été pensés il y a 50 ans. Seulement, pas en scrutant uniquement le petit bout de la lorgnette. La vraie iniquité n’est pas entre les syndiqués municipaux et les autres syndiqués de la fonction publique, ni même entre les « gras durs » du système — les policiers et pompiers de Québec et de Montréal — et tous ces Québécois qui entament leur retraite mal en point. Le grand déséquilibre réside entre les travailleurs qui, depuis 1979, ne cessent de s’appauvrir alors que les entreprises, elles, ne cessent de s’enrichir, comme rappelle un éditorial récent du New York Times. Rappelons aussi qu’au Québec, la part de l’employeur dans les régimes de retraite a fondu de 70 %, dans les années 60, à 40 % aujourd’hui.
  En attendant une réforme qui tiendrait compte de toutes les données, consolez-vous, chers appauvris, en vous disant que, de toute façon, la retraite est malsaine. Plus vous ralentissez, plus la démence et autres maladies vous guettent, disait un invité de Denis Lévesque récemment. De la même façon que « liberté 55 » (la retraite à 55 ans) a servi de slogan il y a 40 ans, « la retraite est nuisible pour la santé » pourrait bien être le nouveau mot d’ordre de l’époque maussade que nous vivons.