mercredi 21 février 2018

La loi de la pauvreté galopante

Il y a plusieurs raisons qui expliquent pourquoi l’entente avec les médecins spécialistes est non seulement une insulte à l’intelligence, mais aussi une pelure de banane pour l’ensemble de la société québécoise. D’abord, l’idée même de rattraper l’Ontario alors que le coût de la vie au Québec, incluant les salaires, est beaucoup plus bas est irrecevable. À ce titre, rattrapons le salaire des menuisiers, des physiothérapeutes, des cuisiniers, des chauffeurs de limousine… Ils font tous plus d’argent là-bas qu’ici.

Ensuite, si jamais la notion d’un certain rattrapage se justifiait, il aurait fallu un contexte différent, un système qui fonctionne, des professionnels de la santé qui n’ont pas peur de se laver les mains, si on peut dire. Tout le contraire de ce qui se passe actuellement. Si la réforme Barrette a démontré une chose, c’est l’urgence d’améliorer un système de santé dysfonctionnel. Or, partout, la solution a été de couper dans le gras, d’éliminer des postes et des structures administratives, d’alléger le plus possible. À une exception près, celle des médecins. À ce chapitre, et passons sur l’énorme conflit d’intérêts qui se manifeste ici, l’approche privilégiée par le docteur en chef a été la carotte plutôt que le bâton, les incitations financières plutôt que les mises à pied.

Seulement, dans les deux cas, la réduction d’effectifs ou les cadeaux en argent, le miracle ne s’est pas produit. Le système québécois est toujours en deçà de celui de l’Ontario, quel que soit le critère appliqué : temps d’attente, accès à un médecin de famille, présence d’infirmières à temps plein, etc. Dans un tel contexte, pourquoi diable devrait-on payer nos médecins 10 à 20 fois plus que monsieur et madame Tout-le-monde ? Pour ne rien dire du fait de payer nos médecins 15 % de plus que le font les Ontariens eux-mêmes.

La loi de la pauvreté grandissante

Finalement, avec cette entente, le Québec — qui aime rappeler son sens du « vivre-ensemble » — vient d’introniser la notion du 1 %, l’inégalité sociale à son meilleur. En obtenant un salaire frôlant le demi-million, les médecins spécialistes se retrouvent en fait dans la stratosphère du 0,21 % — très très loin au-dessus des deux tiers de la population dont le revenu ne dépasse guère les 60 000 $ par année. En fait, en 2015, 39 % des Québécois gagnaient 25 000 $ ou moins. Or, permettre de telles montagnes russes n’est pas sans conséquence.

Partout où les inégalités sociales sont criantes, les indicateurs de bien-être social piquent du nez. L’enrichissement des plus riches n’implique pas seulement l’appauvrissement des plus pauvres, en d’autres mots, ce que Marx appelait la « loi de la pauvreté grandissante ».

Une répartition inégale des revenus appauvrit également la vie en société comme telle. De nombreuses études ont démontré que tous les facteurs qui mesurent l’harmonie d’un pays, tous les aspects qui le rendent attrayant — le taux de littératie, de santé, de non-violence, de confiance envers les institutions — sont affectés négativement par l’inégalité de revenus.

Même dans des pays riches comme les États-Unis, Singapour, la Grande-Bretagne, mais où les inégalités sociales sont parfois criantes, la mortalité infantile, le taux de décrochage, la santé mentale, la mobilité sociale… affichent de très mauvais scores comparativement aux pays scandinaves, par exemple. Ce qui fait dire au professeur Richard Wilkinson, auteur de The Impact of Inequality, que « si les Américains veulent vivre le rêve américain, ils devront vivre au Danemark ». Selon le sociologue anglais, l’inégalité financière agit sur une société comme de l’acide sur la carrosserie d’une auto. C’est un destructeur du tissu social.

Si le Québec/Canada n’affiche pas les inégalités criantes qu’on retrouve aux États-Unis ou ailleurs, tous nos indicateurs de bien-être social sont néanmoins deux fois plus faibles que ce qu’on retrouve dans les pays scandinaves. Contrairement à ce qu’on aimerait croire, la cohésion sociale, la confiance en soi, la confiance dans notre milieu de travail et dans nos institutions, la capacité de croire en nous-mêmes et en notre avenir ne sont pas ce qu’elles devraient être.

Pour toutes ces raisons, l’entente conclue avec les médecins spécialistes de la part du « gouvernement de docteurs » de Philippe Couillard dépasse le simple conflit d’intérêts ou l’erreur politique. C’est un grossier pied de nez fait à l’ensemble des Québécois et à notre capacité de réellement vivre ensemble.

mercredi 14 février 2018

Le grand malentendu

En cette Saint-Valentin particulièrement tendue — les accusations de puritanisme et de chasse aux sorcières s’élevant contre les dénonciations d’agressions sexuelles qui pilonnent l’espace public —, Cupidon ne sait plus à quelles flèches se vouer.
 
Il n’est pas le seul.
 
À en juger par les propos de Gilbert Rozon, ciblé par des allégations d’inconduite sexuelle — « je n’ai jamais fait l’amour à quelqu’un si une personne a dit non » —, la confusion paraît fort répandue. Mais avant de s’attaquer au grand malentendu qui sépare les coeurs aigris des choeurs grecs, disons d’emblée que personne ne prend plaisir à voir des hommes connus piquer du nez. Pas plus qu’à voir des femmes d’envergure avouer qu’elles ont trop longtemps enduré l’inacceptable. Tout ça est très difficile et, oui, humiliant pour tout le monde.
 
L’imbroglio dont je parle tient essentiellement au fait qu’une femme existe pour se faire sauter. C’est une loi après tout incontournable de la nature : les femelles sont, par définition, les proies sexuelles des mâles. Or, que ce soit au nom de l’évolution de l’espèce, de l’Église catholique ou de la stabilité sociale, la disponibilité sexuelle des femmes a toujours été un principe que personne, même pas les suffragettes — dont on fête aujourd’hui l’anniversaire —, n’a contesté. Le « bas les pattes, bonhomme » est un phénomène, rappelons-le, extrêmement récent. Extrêmement révolutionnaire, aussi.
 
Au Canada, il a fallu attendre 1983 pour que le viol ne soit plus vu comme rare et exceptionnel, l’affaire d’un forcené assoiffé de pénétration vaginale violente. Avant cette date, une femme ne pouvait pas prétendre avoir été violée par son conjoint, par exemple, justement parce que sa disponibilité sexuelle, peu importe la nature des préambules, était un fait accompli. Son consentement, en d’autres mots, comptait pour zéro. Elle ne pouvait pas non plus porter plainte pour viol (ailleurs qu’au sein du couple) sans la corroboration d’un tiers. Même si ce type d’agression se fait quasi toujours en catimini, sa parole à elle ne suffisait pas. Comme nous le rappelait récemment un juge de Halifax, la présomption qu’une femme est par nature ouverte aux avances d’un homme — peu importe si elle est ivre morte sur la banquette arrière d’un taxi — est profondément ancrée.
 
Malheureusement, la révolution qui s’est opérée au coeur de la jurisprudence canadienne à la fin du siècle dernier ne semble pas du tout s’être passée dans le coeur des mortels. Et j’inclus les femmes là-dedans. Même si, ici comme ailleurs, la notion de viol disparaît en faveur de l’agression sexuelle — ce qui implique « une présomption de consentement des femmes à l’acte sexuel », qui, lui, comprend dorénavant toute une panoplie de gestes, du baiser volé à la pénétration forcée —, nous avons été légion à ignorer les nouvelles consignes, la cuisse qui se veut insistante dans le métro, les mains baladeuses du patron ou le comique de Juste pour rire qui vous fouette les fesses avec sa cravate.
 
Au nom des hommes qu’on aime et qu’on admire, de ceux qu’on est heureuses d’avoir dans nos vies, au nom de l’amour qu’on espère tous, on se l’est bouclée. On s’est royalement tus. Était-ce après tout si grave ? « Après tout, tu n’as pas été violée », comme aurait dit Lise Payette à Léa Clermont Dion. Au nom de l’harmonie entre les sexes, ou simplement la peur de perdre sa job, on a collectivement passé l’éponge.
 
Il est là, le malentendu. Malgré ce que dit la nouvelle jurisprudence, qu’on ne batifole plus avec l’amour, que, sans consentement, implicite tout au moins, les petits gestes comme les grandes embardées sont passibles de sanctions, on a continué comme si de rien n’était, marchant dans les sillons d’une histoire ancienne où les hommes n’ont jamais eu à demander la permission et où les femmes ont toujours feint d’aimer ça. Et puis, l’affaire Weinstein a éclaté, et le compromis bâtard qui a trop souvent scellé les rapports hommes-femmes a finalement sauté. Des milliers de femmes se sont souvenues qu’elles étaient dans leur droit d’être traitées autrement.
 
On peut évidemment comprendre la confusion d’un Gilbert Rozon devant un revirement aussi soudain. On peut aussi craindre les dérapages et une certaine aseptisation des rapports sexuels devant un tel coup de barre. S’il n’est pas inutile de réfléchir aux conséquences du mouvement #MoiAussi, ne perdons pas de vue l’essentiel. La dignité humaine, le respect des femmes, et des hommes aussi, viennent de faire un immense bond en avant. Cupidon peut se consoler.