mercredi 22 mai 2019

Les enfants que nous voulons

L’autobus partait tous les vendredis soir à minuit pour New York. Les femmes pour lesquelles nous n’avions pu trouver de place chez le Dr Morgentaler ou, plus rarement, au Montreal General Hospital, se trouvaient à bord, accompagnées de bénévoles du Comité de lutte pour l’avortement. Chaque semaine, de 10 à 15 femmes se rendaient ainsi dans une petite clinique du Harlem portoricain pour se faire avorter. Ni vues ni connues. Elles reprenaient l’autobus pour Montréal l’après-midi même, suivi souvent d’un deuxième pour Trois-Rivières, Québec, Jonquière, Sept-Îles. Le voyage ne se faisait pas de gaieté de coeur et il coûtait cher : 250 à 300 $US pour l’avortement et environ 80 à 100 $ pour le transport. Mais au moins, c’était légal. À la fin des années 1970, l’avortement, sauf « thérapeutique », était toujours interdit au Canada et au Québec, alors qu’il était permis aux États-Unis depuis 1973.
Comme bien d’autres femmes, j’ai collaboré au Comité de lutte pour l’avortement, j’ai aidé des femmes à avorter à un moment où c’était encore « criminel » de le faire. Rien n’était plus important, non seulement pour les femmes enceintes malgré elles, mais pour les femmes en général, que de pouvoir choisir leurs grossesses. « Les femmes ne sont pas nées pour se soumettre. Nous aurons les enfants que nous voulons », disait un célèbre slogan.
Devenir maîtresse de son propre destin passait, et passe encore, par décider soi-même quand et comment faire des enfants. Les femmes, depuis toujours, sont contraintes par leur fonction biologique. La maternité et la vulnérabilité physique ont toujours servi de prétexte à l’inégalité hommes-femmes ; à refuser aux femmes les mêmes droits et à les enfermer à la maison pour s’occuper de la vie familiale.
En vue du prodigieux recul qui se déroule actuellement aux États-Unis, il est important de rappeler que l’accès à l’avortement n’a jamais été une revendication comme une autre. Tout l’édifice de l’émancipation féminine repose sur le fait que les femmes n’ont plus, depuis quelques décennies seulement, l’obligation de faire des enfants. Les femmes sont aujourd’hui considérées comme les égales des hommes (en théorie, du moins) parce que leurs corps, voire leurs maternités ne les confinent plus à un espace restreint ni à un statut secondaire. On pourrait dire que la libération du corps des femmes a été à la lutte féministe ce que la libération du corps des esclaves a été à la lutte des Noirs : la clé de voûte. Tous ces voyages secrets et combien tendus pour obtenir un avortement ont constitué, pour les femmes aussi, un genre de underground railroad, un passage vers la liberté.
À la suite de l’interdiction quasi complète de l’avortement en Alabama la semaine dernière — menaçant de 99 ans de prison les médecins pris en flagrant délit, une punition qui excède dans cet État celle d’un violeur — sans parler des lois antiavortement récemment votées en Géorgie, au Kentucky, en Ohio et au Mississippi, un éditorial du New York Times incitait les lecteurs à reprendre précisément ce flambeau. « Pensez à accompagner des femmes qui cherchent à avorter », dit-il. Au moment où la poussée de fièvre antiavortement est à son paroxysme, ce genre de solidarité est crucial pour la protection des droits acquis, poursuit le journal.
La multiplication de mesures antiavortement de plus en plus « cruelles » — au Texas, on étudie actuellement la possibilité d’accuser de meurtre les femmes qui ont avorté — ont un but : l’abrogation de Roe c. Wade, la loi de 1973 légalisant l’avortement aux États-Unis. La Cour suprême étant aujourd’hui (grâce à Trump) majoritairement conservatrice, les États républicains espèrent pouvoir en finir avec ce « crime contre l’humanité ». S’ils réussissent à interdire à nouveau l’avortement, il ne s’agira pas seulement d’un recul, de dire la chroniqueuse du NYT Michelle Goldberg, mais d’une situation pire qu’avant 1973.
Non seulement les mesures punitives sont-elles beaucoup plus fortes que par le passé (99 ans de prison ?), mais ce sont les femmes elles-mêmes que l’on vise désormais, pas seulement les médecins pratiquant l’avortement. « Aujourd’hui, dans les États où l’on reconnaît le foetus comme personne, on arrête déjà les femmes enceintes soupçonnées de nuire au bien-être de l’enfant, par prise de médicaments, par tentative de suicide ou simplement pour avoir retardé une césarienne. Là où l’avortement sera considéré comme un meurtre, il y a de bonnes raisons de croire que les procureurs seront tout aussi vigilants », écrit Mme Goldberg.
L’Alabama, évidemment, n’est pas le Québec ni les États-Unis, le Canada. Mais une régression aussi spectaculaire des droits des femmes n’est pas sans appeler à la vigilance. Fait à noter, le Parti conservateur du Canada, en congrès l’année dernière, a voulu éliminer l’article de son programme interdisant de nouvelles législations sur l’avortement. La motion a été battue, mais de justesse : 53 à 47. Il serait naïf de croire que le vent rétrograde qui souffle aux États-Unis et en Europe n’a aucun retentissement ici.

mercredi 15 mai 2019

Laïcité = éducation sexuelle

À quelques heures de fermer la porte sur le grand débat que l’on connaît, le port de signes religieux, je me permets une suggestion au gouvernement Legault : ramenons les cours d’éducation sexuelle. Pas le « saupoudrage » effectué par le précédent gouvernement qui, on le constate aujourd’hui, a raté sa cible, mais des cours en bonne et due forme, consacrés à la sexualité, enseignés par des personnes dûment formées.
Rien n’est plus opposé au conservatisme religieux, après tout, plus contraire à cet esprit austère et pudibond qu’une sexualité franche et ouverte. Posons donc un geste positif à l’intérieur de ce que plusieurs voient, dans cette laïcité bientôt officialisée, comme un « projet de société », rien de moins qu’une reprise en main du destin collectif, en offrant quelque chose plutôt qu’en en enlevant. Donnons des cours d’éducation sexuelle à tous les élèves du primaire et du secondaire, frappons exactement là où le vivre-ensemble se conjugue, plutôt que de simplement retirer les signes religieux à quelques enseignantes des écoles publiques de Montréal. Posons un geste d’éducation et d’intégration plutôt que d’exclusion. Qui dit mieux ? Ensuite, on pourra se bomber le torse en entonnant : « Au Québec, c’est comme ça qu’on vit ».
Blague à part. Si tout ce branle-bas autour de la laïcité est pour avoir le sens qu’on lui donne, une reconnaissance de l’égalité hommes-femmes et une affirmation du vivre-ensemble québécois, eh bien, montrons-le. L’éducation sexuelle a une longue feuille de route au Québec (1980-2001), malheureusement interrompue par le fameux « renouveau pédagogique » qui, au début des années 2000, cherchait davantage le développement de « compétences disciplinaires »(langue, mathématiques, sciences) que le développement humain. C’était le début de ce qu’on appelle le marchandage de l’éducation, « une éducation axée davantage sur les résultats que sur le processus éducatif lui-même ».
L’actuel premier ministre, François Legault, était le ministre de l’Éducation à l’époque de ce grand virage. Sans nier que l’apprentissage des connaissances de base nécessitait alors un coup de barre, cette insigne réforme scolaire n’a pas du tout donné les résultats escomptés. Une étude menée auprès de 3724 jeunes et 3913 parents, publiée en 2015, a démontré que les résultats scolaires ne s’étaient pas améliorés. Pire, ils avaient même « diminué en français malgré l’ajout de 150 heures d’enseignement ». Des résultats tellement gênants que le ministère de l’Éducation, qui avait lui-même demandé l’étude, hésita à les rendre publics.
Le scénario se répète aujourd’hui avec les « contenus obligatoires en éducation à la sexualité », qui ont remplacé de véritables cours en ce domaine. Le bilan des projets pilotes (2015-2017) qui ont précédé la mise en oeuvre de cette nouvelle approche, obligatoire à partir de septembre 2018, est à ce point négatif, dit la vice-présidente à la vie professionnelle de la Fédération autonome d’enseignement, Nathalie Morel, que le gouvernement n’a pas voulu publier les résultats de la deuxième année d’essai (2016-2017). Comme le révélait Le Devoir cette semaine, l’approche bénévole qui consiste à demander à des enseignants, déjà surchargés par leurs propres matières et responsabilités, de trouver un peu de temps pour exposer le comment et le pourquoi de la sexualité, une expertise en soi, « ça ne passe pas ».
Talonné par les syndicats de l’enseignement sur cette question, l’actuel ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, a récemment concédé, vu l’état des lieux, le recours à des sexologues. Seulement, c’est toute l’approche qu’il faut revoir. Bien que le contenu fourni par le ministère soit tout à fait adéquat, pensé en fonction de chaque niveau scolaire, les heures consacrées à son enseignement sont dérisoires : de 5 à 10 par année. Il faut arrêter de traiter cette matière, la seule qui n’est pas proprement intégrée au curriculum, comme une espèce de passe-temps ou de curiosité.
La sexualité est à la base du développement humain, de l’identité et de l’épanouissement individuels. C’est une chose à la fois délicate et immensément compliquée, comme l’a démontré la récente vague de dénonciations d’agressions sexuelles. C’est d’ailleurs dans la foulée de #MoiAussi que l’idée de réintroduire l’éducation sexuelle dans les écoles est survenue. Porter flanc à l’ignorance sexuelle et aux violences qui en découlent, sans parler des questions d’image corporelle, de grossesse et de maladies transmises sexuellement, ce sont toutes des raisons qui militent pour un retour, par la grande porte, des cours d’éducation sexuelle.
Il y en a une autre. Après la loi 101, qui s’est avérée un grand accélérant de l’intégration d’enfants d’immigrants au Québec, l’éducation sexuelle a le mérite de mettre tout le monde dans le même bain. C’est un grand colporteur de valeurs communes, en commençant par la connaissance de soi et le respect de l’autre.