mercredi 13 novembre 2019

Repartir à neuf

D’abord, les bonnes nouvelles. Le Parti québécois (PQ) nouveau ne veut plus de partisanerie mesquine ni non plus provoquer « des crises avec le gouvernement fédéral pour raviver la flamme souverainiste ». Surtout, il promet de ne plus mettre l’article un de son programme sous le boisseau. « L’important, c’est pourquoi on adhère à l’indépendance et pourquoi les gens devraient y adhérer », dit le chef intérimaire du Parti québécois, Pascal Bérubé. On s’ouvre également à la diversité, comme le démontre l’élection de Dieudonné Ella Oyono à la présidence du parti. On ne peut qu’applaudir.
Les moins bonnes, maintenant. Le penchant à chiquer la guenille avec le fédéral est une tendance visiblement tenace. Même après avoir proclamé un changement de ton et l’avenue d’une nouvelle époque, l’idée que l’intransigeance fédérale finira bien par nous faire comprendre la nécessité de la souveraineté a quand même refait surface à l’issue du congrès. « Quand […] les gens réalisent que le gouvernement canadien pourrait être complice d’une contestation qui invaliderait une loi québécoise, ils se disent "on n’est pas souverains sur notre territoire" », rappelait le chef intérimaire. Il va certainement falloir trouver mieux si on espère raviver le rêve « du pays » un jour.
À l’issue de ces deux jours de « refondation », et le désir manifeste de procéder à un examen de conscience, on reste sur son appétit. Le PQ jouera désormais franc jeu avec l’idée d’indépendance ? Tant mieux. Mais que dire de l’ascension loufoque de Pierre Karl Péladeau à la tête du parti ? Des stratégies parfois incompréhensibles de Jean-François Lisée ? De l’insolite « charte des valeurs » ? Sans parler de la dernière contorsion : l’arrimage idéologique avec la CAQ tel qu’illustré par le Bloc québécois, le parti frère du PQ, lors des dernières élections fédérales.
C’est qu’il n’y a pas que l’idée d’indépendance qui a été malmenée depuis 25 ans. L’autre grand axe du parti, la social-démocratie, l’a été aussi. Pour bien des électeurs du PQ — ceux pour qui le « projet de société » a toujours été plus important que le simple acte de couper les cordons — la véritable trahison, elle est là, et non dans la peur de l’indépendance comme telle.
Entre la prise de pouvoir de Lucien Bouchard et celle de Pauline Marois, il s’est passé quelque chose au sein du PQ qui demeure fort mystérieux. Un jour, peut-être, quelqu’un se chargera de faire toute la lumière sur ce qui s’est passé dans les alcôves du parti durant ces années-là. Car Lucien Bouchard n’a pas seulement signalé la fin des chefs forts et charismatiques au PQ, il a aussi marqué, avec son « déficit zéro », un tournant conservateur. Ce virage essentiellement économique a ensuite pris une allure nettement plus idéologique au fur et à mesure que la décennie avançait.
Prenant note de ce qui avait si bien marché pour l’ADQ de Mario Dumont, lors de la crise des accommodements raisonnables, le PQ s’est mis à parler de plus en plus de « nous ». Jean-François Lisée, alors conseiller spécial du parti, y a même consacré tout un ouvrage (Nous, Boréal, 2007). Notant que, partout en Occident, nous avions « changé de moment », passant de la consécration des minorités à celle des majorités, celui qui deviendrait le prochain leader péquiste réfléchit alors au besoin de « reconnaître la légitimité du malaise [majoritaire] et d’accompagner la majorité vers un nouvel équilibre social ».
On peut se demander si ce ne sont pas ces réflexions, jumelées au contexte politique de l’époque, qui ont donné naissance, cinq ans plus tard, à la charte des valeurs et, du même coup, à l’édification d’un nationalisme identitaire, de plus en plus inquiet de la présence de l’autre. Un nationalisme qui ne se distingue guère de celui que prône le gouvernement caquiste, exception faite de la formule indépendantiste, faut-il le rappeler. Prôner un « nationalisme d’ouverture », comme l’a fait l’assemblée en fin de semaine, ne suffit pas à rectifier le tir. Enligner de beaux grands mots tels que liberté, égalité et justice non plus. Il y a tout un héritage, celui de l’ouverture sur le monde notamment, laissé en plan depuis le changement de cap du Parti québécois qui mérite urgemment qu’on y revienne.
Il est difficile d’être rassuré sur les intentions progressistes du PQ au moment où l’on se parle. À plus forte raison devant la rapidité avec laquelle, non seulement les plus vieux, mais également les plus jeunes, ont condamné la députée solidaire, Catherine Dorion. Alors que des femmes, partout au Québec, soulignent, au moment où ces lignes sont écrites, leur solidarité avec celles qui refusent les diktats vestimentaires d’usage, les jeunes péquistes, eux, l’invitent « à se conformer ». Pour un parti qui cherche à briser le « décorum » canadien une fois pour toutes, qui cherche à redéfinir les conditions d’existence pour Québec au grand complet, ce manque d’imagination et d’audace laisse franchement à désirer.
Vivement un nouveau chef ou une nouvelle cheffe qui saura y voir plus clair.

mercredi 6 novembre 2019

L'affaire Catherine Dorion


Après la blague d’Halloween de Catherine Dorion déguisée en Miss Députée, voici le PLQ qui veut fait rire avec sa plainte au Commissaire à l’éthique. Comme si le Parti libéral avait des leçons à donner! Mais le plus obtus dans tout ça est ailleurs.

Difficile de trouver un commentaire plus bouché que celui de Denise Bombardier publié hier dans le Journal de Montréal. Ne reculant devant aucun épithète, la chroniqueuse traite la députée solidaire de pyromane  « indigne de la fonction qu’elle occupe » et, tenez-vous bien, de putain qui « expose son fond de culotte ». On connait évidemment le talent de Mme Bombardier pour jouer les mères supérieures. Mme B. est forte sur la « bienséance » et les « bonnes manières ». Mais que quelqu’un qui se croit plus intelligente que la moyenne ne comprenne pas le message que lance la députée à travers ses déguisements est pour le moins décourageant.  Denise Bombardier devrait pourtant savoir ce que les femmes endurent quand elles osent prendre un peu plus de place que « normalement » prévu.

Catherine Dorion s’est pointée à l’Assemblée nationale, il y a un an, avec deux messages très importants. Le premier concerne l’importance de la culture, notamment pour une société comme le Québec. Personne n’a été plus éloquente à ce sujet, même pas Gérald Godin aux beaux jours du PQ. Ce message est d’ailleurs très bien reçu. L’autre message, celui que Mme Dorion colporte avec ses bottes Doc Martens, un jour, et ses talons aiguilles, l’autre, l’est (visiblement) beaucoup moins. C’est la foire d’empoigne à chaque fois.

Cet autre message de Catherine est pourtant tout aussi simple et tout aussi important : on a toujours voulu contrôler les femmes en leur dictant un certain comportement, une certaine façon d’être. Ce contrôle passait jadis par la maternité. Pour être une « bonne » femme, il fallait être une mère et épouse dévouée. En se conformant à ce rôle, une femme avait droit aux égards de la société, à la « respectabilité ». Sinon, elle tombait dans la catégorie à laquelle Mme Bombardier vient d’enfermer la pauvre députée de Taschereau à tout jamais, la catégorie des « putains».  Point de salut pour les guidounes.

Aujourd’hui, les femmes ont davantage de choix, ne sont pas acculées aux seul rôle de mère, mais la partie n’est pas gagnée pour autant. Et c’est bien ça que peu de gens semble comprendre chaque fois que Catherine Dorion se fait un devoir de nous le rappeler.

On semble croire que parce que les femmes sont désormais admises à l’Assemblée nationale qu’il n’y a pas de différence entre elles et leurs vis-à-vis masculins. Il y en a! Ce n’est pas par hasard si on voue Catherine Dorion aux gémonies pour ses accrocs au « décorum » alors que les baskets du collègue Sol Zanetti passent plus ou moins inaperçus. Les femmes sont jugées beaucoup plus sévèrement, encore aujourd’hui, pour leurs écarts de conduite et sont tenues de s’habiller « correctement » pour mériter la place qu’on leur fait.

Curieusement, la tenue féminine acceptée aujourd’hui –celle qui affiche ce qu’une femme « devrait » avoir l’air—est passablement osée. Les jambes sont exposées, les jupes serrées, le décolleté plongeant. (Plus curieux encore, les Denise Bombardier de ce monde sont totalement coites à ce sujet). Les femmes sont sujettes à un espèce de pacte tacite imposé tous les jours par les industries de la mode, de la publicité et des médias. Vous voulez entrer au Parlement? Diriger la Caisse de dépôt? Devenir astronautes?... Très bien mais, en échange, faites-nous plaisir, demeurez sexées. Demeurez des « vraies femmes ». Et c’est précisément cette obligation d’être à tout prix féminine et sexée que Catherine Dorion a tenu à dénoncer en chaussant tantôt des bottes de construction, tantôt des bas résille.

Bien sûr que ça provoque – vu l’enceinte vénérable où elle se trouve. Mais est-ce uniquement de la provocation? Bien sûr que non.