mercredi 20 août 2014

Hommage à la folie

Il y a des morts qui bâtissent des ponts mieux encore que le sport ou les grandes épidémies. La mort de l’acteur Robin Williams est de celle-là. Qu’est-ce qu’on pouvait l’aimer, cet homme ! Avez-vous vu les rebelles syriens tenant une bannière en son hommage ? Son effigie dans les rues de Belgrade ? Les 9826 câlins récoltés sur un site québécois ? Ce n’est pas seulement qu’il faisait rire, qu’il savait se couler dans la peau de Peter Pan comme dans celle d’une matrone écossaise, c’est que Williams avait le doigt sur la vérité humaine — aussi bien dire la fragilité humaine, comme son suicide l’illustre bien.
  C’est l’autre raison, évidemment, du tsunami de commentaires depuis une semaine. En découvrant le corps du comédien pendu au cadre de porte, on a découvert, avec effroi, combien l’homme souffrait. On se doutait que sa redoutable logorrhée et sa gymnastique intellectuelle n’allaient pas sans creux de vagues (tout ce qui monte doit forcément descendre), mais, malgré des entrevues candides sur ses dépendances et ses dépressions, on ne savait rien de l’abîme qui le guettait.
  « Je ne comprendrai jamais comment il pouvait être tant aimé et ne pas trouver dans son coeur le moyen de rester », écrit sur Twitter la fille de Robin Williams, Zelda, résumant le sentiment général et, notamment, celui des proches de suicidés. Si seulement il avait pu éloigner ses « démons », si seulement il n’avait pas succombé au désespoir, si seulement il avait pensé à ceux et celles qu’il laissait derrière… Pour avoir vécu d’assez près un suicide, je sais à quel point le geste tombe comme une guillotine, choque, enrage. C’est une plaie qui n’est comparable à aucune autre mort, mise à part peut-être celle d’un enfant. Le commentaire de Zelda Williams est essentiellement un reproche à son père — pourquoi m’as-tu abandonnée ? — parfaitement compréhensible, entendons-nous, mais qui gomme en même temps la réalité.
  Il est faux de penser qu’il y avait un bon Robin, celui qui nous faisait rire, et un mauvais, celui qui s’est tué ; un qui pétait la santé et la bonne humeur et un autre en proie à la toxicomanie et aux humeurs noires. Illusoire, surtout, de croire que le premier aurait pu raisonner le second, notamment vu « tout ce qu’il possédait pour être heureux ». Comme tous les grands dépressifs, la noirceur cohabitait ici avec la lumière, était même à l’origine de sa bonne humeur : l’homme gambadant sur scène, plein de mimiques et de contorsions, était un homme qui s’exorcisait lui-même. « La comédie, c’est faire vivre l’optimisme », disait-il. Surtout quand on est un pessimiste fini, pourrait-on ajouter.
  Robin Williams n’aurait pas été le comédien virtuose, l’humoriste criant de vérité sans être simultanément pétri de peurs et d’angoisses. Ça vient avec. « La dépression est un sous-produit de la conscience humaine », explique l’écrivain Michael Redhill dans un article du Globe and Mail. « La raison pour laquelle autant de personnes intelligentes et créatives souffrent de dépression, c’est que prendre le risque d’être entièrement conscient ouvre une boîte de Pandore qu’il est impossible ensuite de refermer. L’alcool, les drogues, les dépendances de toutes sortes sont des remparts contre ce qu’il y a dans la boîte. »
  Il n’y a pas beaucoup de choix là-dedans, sauf celui de chercher de l’aide, ce que Williams avait fait. Le diagnostic de parkinson a-t-elle été la goutte ? Qui sait, mais pour quelqu’un qui chassait la déprime par le travail — « le seul traitement est l’exercice et le travail », dit Redhill — la maladie le condamnait certainement à la noirceur. Et bien que ça puisse paraître épouvantablement égoïste, sa décision de « ne pas rester » est venue au prix de combien de souffrances, combien de pensées morbides ? « Les pensées suicidaires deviennent des actions suicidaires lorsque l’idée de vos proches recueillis sur votre tombe ne suffit plus à vous en éloigner », poursuit Redhill. À un moment donné, la douleur subie l’emporte sur tout le reste, incluant l’amour qui leur est porté, amour qui, de toute façon, est toujours difficilement recevable par les grands déprimés qui « ne croient pas l’avoir mérité ». C’est une des mauvaises blagues de la vie que les gens qu’on aime le plus sont souvent ceux qui s’aiment le moins.
  Ce qui choque dans le suicide, c’est qu’il est perçu comme une violence gratuite, une espèce d’insulte à toutes les belles choses de la vie, alors qu’il s’agit, en fait, d’une libération pour celui ou celle qui passe aux actes. Un geste qui, loin de nier ce que la personne a été, met en relief une extraordinaire sensibilité humaine. De tous les messages laissés à Robin Williams après sa mort, peut-être le plus à propos est celui qui, faisant référence à son rôle dans Aladdin, disait : « Genie, you are free. »

dimanche 17 août 2014

Gaza: alerte à la crise de conscience



Les morts et la destruction à Gaza sont bien sûr stupéfiants. Les calamités ne se comptent plus en commençant par la torture du jeune Palestinien brûlé vif, en représailles pour la mort des trois adolescents israéliens, le déclencheur des dernières hostilités entre frères ennemis. Mais parallèlement à la destruction d'édifices et de vies humaines, cette guerre est en train de créer un autre type de dommage collatéral qui est, lui aussi, saisissant: la crise de conscience de ceux et celles qui appuient la notion d'un État juif, et de son droit à se défendre, seulement, pas à n'importe quel prix.

Je parle de la gauche israélienne mais aussi d'une bonne partie de la diaspora juive ainsi que de leurs sympathisants (dont je suis). Puisqu'il y a presqu'autant de Juifs en Amérique du nord qu'en Israël (près de 6 millions dans les deux cas), on parle ici de centaines de milliers de personnes qui, en ce moment, vivent une crise existentielle, une espèce de "paralysie" pour citer une amie juive, qui pourrait bien marquer un tournant dans les annales du sionisme. Cette paralysie consiste à être à la fois pro Israël et horrifié par ce qui se passe, partagé entre ne voulant pas porter flanc aux accusations envers l'État hébreu, qui fleurent parfois l'antisémitisme ("Mort aux Juifs", scandaient des manifestants à Paris récemment), mais incapables d'entonner désormais les justifications d'usage, qu'ils s'agissent des méthodes "terroristes" du Hamas ou les célèbres préavis donnés par Israël avant de bombarder. 

"Lorsqu'il est sûr que la population civile va y goûter, écrit le rédacteur en chef du  quotidien israélien, Haaretz, la distinction entre tuer intentionnellement ou non intentionnellement n'a plus aucun sens". L'ex-directeur du American Jewish Congress, une des plus importantes organisations juives américaines, Henry Siegman, va encore plus loin: "Si c'est ce qu'il faut faire pour la survie d'Israël, si le rêve sioniste est désormais basé sur le massacre d'innocents, comme on peut voir aujourd'hui à la télévision, alors la crise dans laquelle nous nous trouvons -- tous ceux qui se sont engagés dans la création de l'État d'Israël et de son succès-- est extrêmement grave". 

Cette crise morale est exacerbée du fait que la notion de deux États parallèles, le baume suprême, la récompense longtemps promise pour apaiser les deux factions, est en train de mordre la poussière. Jamais à portée de main, l'idée d'une cohabitation pacifique juive-palestinienne est plus illusoire que jamais.  "Avec ce qui passe, on ne veut même pas vivre sur la même planète", de dire un Gazaoui au correspondant britannique Paul Mason. Du côté israélien, l'extrême-droite, de plus en plus présente, parle ouvertement de créer des "camps" de purification ethnique.  Pour la première fois, dit un journaliste du quotidien The Guardian, Jonathan Freedland, les sionistes libéraux de ma trempe comprennent que la solution à deux États n'éxiste pas, "pas parce que les dirigeants politiques n'y ont pas suffisamment travaillé, mais parce qu'elle ne peut probablement pas fonctionner".

Je me suis rendue une seule fois en Israël, en 2001, à l'invitation d'un organisme juif. J'ai été frappé de la vitalité de l'endroit malgré le fait que le pays soit assis sur une bombe. Malgré un contexte politique extrêmement différent, j'ai toujours pensé que le Québec était bien placé pour comprendre Israël. Deux petites nations qui, en principe, ne devraient pas être là mais qui perdurent malgré tout. Deux anomalies géopolitiques pour qui la survivance est la clé de voûte de sa politique mais aussi de sa grande créativité culturelle.  La survivance, la notion que l'existence n'est pas acquise, n'est pas une notion qui est imprégnée dans le tissu social de la majorité des pays. Mais au Québec et en Israël, si. Ça ne veut pas dire fermer les yeux sur des crimes de guerre --car ils en sont, peu importe si le Hamas est une ordure ou pas-- mais ça veut dire comprendre que la situation est loin d'être noir et blanc. La tradition juive, comme l'écrivait Pierre Nepveu dans ces pages, est aussi celle de la pensée critique et d'un grand humanisme.

Cette crise morale explique en partie pourquoi ce qui se passe à Gaza aujourd'hui n'est pas simplement une autre manche de la danse macabre qui oppose Israéliens et Palestiniens depuis 30 ans. À cause des médias sociaux, à cause des bavures, à cause de l'isolement du Hamas mais peut-être surtout à cause du refroidissement vis-à-vis d'Israël, la donne est en train de changer. L'État hébreu à beau s'être trouvé des alliés dans les pays voisins, une partie substantielle de ses forces vives à l'intérieur comme à l'extérieur du pays lui tourne le dos. Ça n'augure malheureusement rien de bon.