mercredi 3 juin 2020

Une question de vie et de mort

Dans un monde qui a pourtant vu bien des horreurs, la lente suffocation de George Floyd dans une rue passante d’une grande ville nord-américaine atteint un sommet. Il y a quelque chose de particulièrement traumatisant dans l’image de ce policier agenouillé sur le cou d’un homme, l’air insouciant, la conscience manifestement en bandoulière, comme s’il n’enregistrait pas son geste malgré les lamentations de sa victime (« Je ne peux pas respirer ! ») et les cris de passants (« Il ne bouge plus, laissez-le ! »).
On nous répète souvent que l’humanité est en constante progression, que nos civilisations se raffinent, que le monde est aujourd’hui moins cruel et moins violent. Nous cheminons, dit-on, vers la lumière. Mais voilà qu’il fait noir tout à coup. Cette image de cruauté inouïe n’est pas sans rappeler une autre image implacable, celle du chef de police de Saïgon sur le point de flamber la cervelle d’un sympathisant Viêt Cong, en pleine rue, en 1968. Deux époques, deux morts en direct, deux montées aux barricades. Les manifestations qui ne dérougissent pas aux États-Unis actuellement, rappelant celles, mémorables, d’il y a 50 ans, n’ont pas seulement comme cible la dernière statistique de brutalité policière. Comme les manifestations contre la guerre au Vietnam jadis, on assiste à une révolte devant l’injustice, à un vase qui déborde face à des politiques discriminatoires et sanguinaires. Un vertige que la crise mondiale actuelle ne fait qu’alimenter.
Signe des temps, le même jour où un policier blanc asphyxiait un homme noir — supposément pour avoir fait circuler un faux billet de banque — une femme blanche dénonçait à la police un autre homme noir après que celui-ci lui a demandé de mettre son chien en laisse. Devant un refus de se plier aux règlements, l’ornithologue et habitué de Central Park, Christian Cooper, s’est alors mis à filmer le chien et sa maîtresse à l’aide de son téléphone. « J’appelle la police pour dire que ma vie est actuellement menacée par un Afro-Américain ! », crie aussitôt Amy Cooper (aucune relation avec le supposé agresseur), devenant de plus en plus agitée au fur et à mesure qu’elle s’entretient avec le 911.
Heureusement, l’histoire se termine beaucoup mieux pour Christian Cooper que pour George Floyd. Il n’y aura pas d’arrestation musclée dans son cas et son accusatrice se verra même obligée de s’excuser après que l’altercation a fait le tour des réseaux sociaux et qu’elle ait été congédiée par son employeur.
Cette querelle peut paraître banale en comparaison à la mort tragique d’un homme. Elle ne l’est pas. Cette fausse accusation d’Amy Cooper est l’alpha, et l’exécution publique de George Floyd, l’oméga d’un même système raciste. Aux États-Unis, c’est au nom de la protection des femmes blanches que les lois ségrégationnistes se sont érigées. « Après la guerre civile, à la suite de l’abolition de l’esclavage, les politiciens blancs ont utilisé la peur du viol de femmes blanches par des Noirs comme moyen de codifier la terreur raciale […] Le carnage devint de la chevalerie », écrit le chroniqueur du New York Times Charles E. Blow.
Des exemples de l’instrumentalisation de la vertu des femmes pour intimider la communauté noire abondent aux États-Unis, dont l’histoire de George Stinney Jr, condamné en 1944 à la chaise électrique après avoir été faussement accusé du viol de deux jeunes blanches. Son procès dura quelques heures seulement et le jury, entièrement composé d’hommes blancs, délibéra pendant à peine 10 minutes avant de le reconnaître coupable. George Stinney avait seulement 14 ans au moment de son exécution. Des images du film qui raconte cette histoire circulent sur les réseaux sociaux actuellement. Et pour cause. Le système de terreur qui tient les Afro-Américains en laisse est une vieille histoire.
Cette histoire, bien qu’exacerbée et particulièrement criante chez nos voisins, n’est pas exclusive aux États-Unis, faut-il le rappeler. Le racisme consiste à voir ceux qui ne nous ressemblent pas comme étant étrangers à soi, une distorsion répandue. « Quand vous voyez les gens différemment, vous les traitez différemment », dit l’ex-policière noire et représentante démocrate, Val Demings. À noter d’ailleurs que les manifestants anti-confinement, majoritairement blancs et parfois armés jusqu’aux dents, n’ont pas du tout été incommodés lors des dernières semaines. On n’a pas cherché à contenir leur mécontentement et le président américain s’est bien gardé de les traiter de « voyous ». Alors que les manifestants antiracistes, eux, sont attendus de pied ferme, police antiémeute, gaz lacrymogènes et couvre-feux à l’appui. Et bientôt, l’armée ?
Craignant le pire, tous les regards se tournent maintenant vers les États-Unis. Maître de la division, jouant un Néron obnubilé par le feu à sa porte, Trump semble prêt à souffler sur les flammes pour assurer sa réélection. Faudra-t-il arrêter de compter les morts causées par la pandémie pour mieux compter ceux de cette nouvelle conflagration ?

mercredi 27 mai 2020

Les anges ont un sexe, finalement

Vues de plus en plus comme les véritables héroïnes de cette saga sanitaire, les préposées aux bénéficiaires, et autres employées particulièrement mal payées du système de santé, n’auront jamais tant fait parler d’elles. Maintenant que nous comprenons un peu mieux la nature essentielle de leur travail — qui d’autre s’occupe en priorité de la dignité humaine ? —, on ne sait plus quoi faire pour les remercier. Tenez, la Banque CIBC, en partenariat avec le Globe and Mail, annonçait en pleine page, samedi dernier, Holidays for Heroes, des points vacances offerts à des préposées en centres d’hébergement.
Il y a une raison qui explique qu’il a fallu près d’un demi-siècle avant de comprendre l’importance de ce travail largement invisible et très majoritairement féminin (plus de 80 %). Les « petites mains », pour reprendre la belle expression de Jean-François Nadeau, celles qu’on appelait jadis les garde-malades et les maîtresses d’école, ce travail typiquement féminin et tout aussi typiquement dévalorisé, sont une transposition dans l’espace public de ce qui s’est longtemps passé dans l’espace privé. Loin des regards, comme les préposées aujourd’hui dans les CHSLD, les « gardiennes du foyer » s’occupaient, elles aussi, du menu fretin, de ce qui est perçu comme secondaire et de moindre importance : le travail de maison, avec tout ce qui en découle.
De la même façon que les infirmières, les auxiliaires à domicile et les préposées aux bénéficiaires sont les strates géologiques sur lesquelles repose le système de santé tout entier, les femmes au foyer ont longtemps été (et dans bien des cas le sont encore) les roues invisibles qui permettent au système économique de tourner. En entretenant physiquement, émotionnellement et, surtout, gratuitement « la force du travail », comme dirait Marx, les ménagères ont, bien malgré elles, ouvert la porte à cette idée (tenace) voulant que les femmes soient par nature des aidantes et des accompagnatrices, en plus d’être pétries du « don de soi ».
Les congrégations religieuses, dont parlait dans ces pages le philosophe Jacques Dufresne, ont été les premières à transposer ce modèle dans l’espace public. Soignantes et éducatrices « dans l’âme » elles aussi, les sœurs travaillaient également gratuitement — par amour pour Dieu, plutôt que par amour pour le mari et les enfants. Puis arriva la Révolution tranquille main dans la main avec le mouvement de libération des femmes et, soudainement, les vieux modèles éclatèrent pour laisser place au nouveau.
Môman travaille pas, a trop d’ouvrage, le titre évocateur d’une pièce du Théâtre des cuisines (1975), était maintenant chose du passé. Les femmes pouvaient se réaliser, en théorie, dans le travail rémunéré de leur choix. Ce qui n’a pas empêché bon nombre d’entre elles de se diriger vers des emplois typiquement féminins (garde-malades et maîtresses d’école), question de prendre la marche la plus immédiatement accessible. Depuis, la multiplication des femmes sur le marché du travail et les exploits de certaines d’entre elles — les femmes chefs d’État s’en tireraient apparemment mieux en ces temps de pandémie — occultent le fait que le patriarcat n’est pas tout à fait mort, et que n’est pas disparue l’image qu’on se fait des femmes.
La pandémie est justement en train de défaire des décennies de progrès féministes, rapportent les médias. En retournant massivement les femmes à la maison, celles-ci se voient obligées, souvent, de jouer les fées du logis. Chassez des siècles de conditionnement… et il revient au galop. « Une fois que le confinement sera levé et que le virus aura battu en retraite, il n’est pas dit qu’une part de ces tâches qui se faisaient préalablement à l’extérieur du domicile ne resteront pas dans le giron familial, ce qui risque d’affecter davantage les femmes », dit un article du Guardian. Sans oublier que plus de femmes, déjà plus touchées par le chômage que les hommes, sont affectées par les conséquences sociales de la pandémie.
Alors, résumons. Depuis toujours, « l’économie formelle n’est possible que parce qu’elle est largement subventionnée par le travail qu’accomplissent les femmes gratuitement », selon Nahla Valji, conseillère spéciale de l’ONU. De plus, les femmes jouent aujourd’hui un rôle essentiel sur le marché du travail. Comme dit l’ancienne ministre française de la Justice Christiane Taubira dans Le Monde : « Infirmières, aides-soignantes, caissières, enseignantes, aides à la personne, personnel de nettoyage : c’est une bande de femmes qui fait tenir la société ! » Et tout ce que le gouvernement Legault pense faire, face à ce bilan éloquent, c’est offrir quelques primes aux préposés tout en hésitant à régulariser le statut de plusieurs « anges gardiennes » ? Ne voit-il donc pas la roue inexorable de l’Histoire qui tourne, poussant de plus en plus de femmes, écœurées d’y laisser leur peau, à abandonner un travail pourtant qualifié aujourd’hui « d’essentiel » ?
L’heure n’est plus aux simples remerciements ; l’heure est au reclassement. Traitons les travailleuses de la santé, comme celles en éducation, à la hauteur des services qu’elles nous rendent.