jeudi 19 avril 2018

Un tueur près de chez vous

Plus les détails filtrent à propos d’Alexandre Bissonnette, plus on constate qu’il s’agit de la réincarnation de Marc Lépine des décennies plus tard. Comme son infâme prédécesseur, de qui Bissonnette s’est apparemment inspiré avant d’exécuter son crime, l’homme responsable de la tuerie à la mosquée de Québec répond lui aussi au portrait « type » du tueur de masse.
Il est jeune, mâle, de race blanche et de classe moyenne, un loup solitaire nourrissant à la fois une fascination pour les armes et de profondes rancunes envers la société. Son geste ne tient pas à un coup de tête, à une folie passagère, mais a été au contraire méticuleusement planifié. « Ce n’est pas vrai que je ne me souviens pas. Je me souviens de tout », dira-t-il plus tard.
Comme d’autres avant lui, Alexandre Bissonnette a voulu abattre au grand jour le plus de gens possible. Les tueurs de masse font toujours leur besogne sur la place publique, souvent en plein jour, puisqu’il s’agit essentiellement du sacrifice humain des temps modernes. Bissonnette a même dit regretter ne pas avoir tué davantage de personnes, question d’assouvir sa soif de reconnaissance, son besoin de célébrité morbide. « Comme un enfant qui renverse le damier quand le jeu le désavantage, dit le psychiatre américain James Knoll[le tueur de masse] cherche à détruire d’autres personnes au nom de ses propres besoins ou désirs inassouvis. »
À l’instar de Marc Lépine, Alexandre Bissonnette s’est également intéressé, avant de passer à l’acte, à des groupes féministes. La confirmation qu’il cherchait, lui aussi, une « cause » pour rehausser son geste meurtrier. Comme Lépine, il fait partie de ces tueurs de masse qui cherchent une mission pour mieux habiller leurs sombres desseins. Une façon d’épingler leurs frustrations sur un aspect social qui mobilise beaucoup d’attention — l’attention que justement ils n’ont pas — et aussi de s’assurer d’une célébrité encore plus grande. « Je cherchais la gloire », admettra l’accusé.
Comme le tueur de l’École polytechnique, Bissonnette a donc opté pour le mobile qui risquait de choquer le plus : abattre des hommes musulmans en pleine prière, dans leur lieu sacré, un symbole tout aussi puissant en 2017 que celui, en 1989, d’abattre de jeunes étudiantes en génie, longtemps une chasse gardée masculine.
Il ne faut pas confondre les tueurs de masse avec les « tueurs en série », ce que fait Bissonnette lui-même à en juger ses propos. D’abord, les tueurs en série sont très souvent des psychopathes qui oeuvrent tapis dans l’ombre, mus par le plaisir sanguinaire de tuer. Ils ne cherchent ni à attirer l’attention ni à perturber l’ordre social, mais seulement à perpétuer en cachette leurs gestes barbares. Alors que les tueurs de masse cherchent à abattre le plus grand nombre d’un coup — c’est le spectacle qu’ils recherchent et les feux de la rampe qui l’accompagnent —, les Jack l’Éventreur de ce monde ne visent qu’une victime à la fois sans faire de bruit.
La question de la masculinité se pose moins, également, chez ces derniers. Chez les tueurs de masse, des hommes à 96,5 %, le besoin de prouver qu’ils sont de « vrais hommes » est souvent central. Comme l’a démontré Marc Lépine et, dans une moindre mesure Alexandre Bissonnette, on assiste ici à une fabulation machiste poussée à son apothéose. Voici de jeunes hommes qui ont eu besoin de littéralement faire exploser leur masculinité au vu et au su de tous, comme pour mieux s’en convaincre.
Alors qu’il y a moins de tueurs en série aujourd’hui qu’il y a 40 ans, les tueurs de masse se multiplient, notamment aux États-Unis, où le culte des armes à feu, pour ne rien dire de la célébrité coûte que coûte, a propulsé le phénomène à l’avant-scène. Un chercheur britannique qui s’est intéressé à la question croit que la question des armes est en fait secondaire à celle de la culture ambiante d’un pays. Les sociétés « tissées serrées » où les gens sont davantage encadrés et soutenus offrent la meilleure protection de ce type de crime, dit-il, citant la Norvège, la Finlande et Israël, des pays où la possession d’armes est quand même élevée, en exemple.
Et le Québec, lui ? Qu’est-ce qui explique Marc Lépine et Alexandre Bissonnette, pour ne rien dire de Denis Lortie, Kimveer Gill et Richard Henry Bain ? Des hommes qui partagent beaucoup de caractéristiques des tueurs de masse. Il faudra un jour tenter de répondre à la question.

mercredi 11 avril 2018

Le calvaire de la laïcité

Les signes religieux « ostentatoires » reviennent nous hanter. Réjouissons-nous. Bien que rien ne soit plus pénible que de discuter du bien-fondé de se couvrir la tête au nom de Dieu (la souveraineté, c’est une promenade en pédalo en comparaison), l’abcès est loin d’être crevé. Alors, bouchons-nous le nez et plongeons.
D’abord, contrairement à ce qu’écrivait ici le juriste François Côté, il n’existe pas de « consensus fort » concernant l’inadmissibilité du port de signes religieux par les juges, les policiers ou les gardiens de prison. La preuve ? Une des deux personnes derrière cette recommandation, Charles Taylor, a elle-même changé d’idée. Si le consensus n’existe plus entre les commissaires Bouchard et Taylor, comment existerait-il au sein de la population ? Puis, le conseiller Marvin Rotrand aurait-il aussi naïvement proposé d’accorder aux policiers montréalais le droit au couvre-chef religieux, et la mairesse Valérie Plante d’opiner du bonnet, s’il était clair que la pratique est à ce point inacceptable ? Et que dire de Philippe Couillard qui ne semble pas lui non plus désapprouver cet ajout vestimentaire ?
Le consensus, je le répète, est loin d’être établi. Pour de bonnes raisons. D’abord, il n’y a jamais eu, ni pendant ni après la commission Bouchard-Taylor, de véritables discussions sur la laïcité. La charte des valeurs proposée par le gouvernement Marois a voulu se rapprocher d’un tel débat mais, après avoir éliminé le mot « laïcité » de son projet de loi, comment se surprendre qu’on y soit allé, ici aussi, avec le dos de la cuillère ?
C’est d’ailleurs le grand mérite du texte de François Côté d’exposer clairement les deux principales applications de ce qu’on nomme, depuis la Révolution française, la « séparation de l’Église et de l’État ». Principe fondamental aujourd’hui bien établi, la façon de le mettre en pratique s’articule différemment selon qu’on soit de souche française ou de souche britannique, explique l’avocat. Alors que la laïcité française exclut complètement les signes religieux de la place publique au nom des droits collectifs, le fameux vivre ensemble, le sécularisme anglo-saxon, lui, privilégie une « absence de régulation du religieux » au nom des droits individuels.
L’erreur de Me Côté, à mon avis, est de ne pas reconnaître la double, ou même triple, nature du Québec — placé ici résolument sous l’étiquette franco-européenne. Oui, nous sommes de souche française, mais nous avons aussi été colonisés par les Anglais et nos manières, notre façon de vivre aujourd’hui, sont bien davantage américaines qu’européennes (nonobstant le droit civil). C’est l’autre raison pourquoi, sur l’épineuse question des signes religieux, le consensus n’existe toujours pas. Nous sommes littéralement pris entre l’arbre et l’écorce, entre deux conceptions de la justice sociale qui ont chacune leur raison d’être.
Droits collectifs
Les Québécois, pour des raisons historiques évidentes, ont une affection toute particulière pour les droits collectifs. Tant mieux. Mais il faut arrêter de voir les droits individuels comme quelque chose d’extérieur à nous. La démocratie que nous connaissons, que nous prisons, est après tout assise davantage sur les droits individuels que sur les droits collectifs. Le droit de vote, la liberté de mouvement, de conscience, d’association… proviennent tous de la Déclaration universelle des droits de l’homme, le socle sur lequel la démocratie s’est reconstruite après deux grandes guerres.
Dans un essai publié récemment dans le New York Times, le journaliste Bret Stephens dresse la liste de ce qui constitue, selon lui, la « grandeur d’un pays ». Première caractéristique : « la façon dont nous traitons ceux qui ne nous ressemblent pas ». La démocratie n’est pas autre chose que cette capacité d’accommoder la différence tout en préservant l’harmonie. Pour revenir aux signes religieux, y aurait-il moyen pour nous, francophones en terre d’Amérique, d’accommoder à la fois la diversité, chère aux Anglo-Saxons, et la neutralité, chère aux Français ?
C’est précisément ce que visait la commission Bouchard-Taylor, rappelons-le, en recommandant une grande ouverture aux pratiques religieuses, à l’exception notoire des représentants de l’État « ayant un pouvoir de coercition ». Les droits individuels doivent avoir préséance, en d’autres mots, sauf dans le cas des juges, policiers et gardiens de prison, investis, eux, d’un pouvoir collectif, celui de maintenir l’ordre. Je suis d’accord ici avec M. Côté qu’une telle « charge civique » l’emporte sur les convictions personnelles et justifie le recours à la neutralité. Mais encore faudrait-il s’entendre sur le fait qu’il s’agit bel et bien d’une exception. Ce qui, à en juger par le discours ambiant, est loin d’être le cas.