mercredi 5 août 2020

La rage du masque

Des effluves de Purell matin, midi et soir et des gens masqués à la piscine comme à l’épicerie, en solo comme en groupe. Ah ! et deux bêtas le sourire fendu jusqu’aux oreilles serrant de trop près une journaliste visiblement tétanisée. Ce sont les images que je retiens de cet été pas comme les autres. Depuis l’imposition obligatoire du masque, notamment, on sent de petites armées se coaliser, se dévisageant avec mépris de part et d’autre d’un grand champ de bataille. D’un côté, la majorité silencieuse, le masque en bandoulière, pour qui la pandémie n’est pas matière à rigoler. On applique ici consciencieusement les mesures de santé publique en ne se gênant pas pour faire la morale à droite et à gauche. De l’autre, la minorité gueularde (« libârté ! »), qui n’entend pas se faire dicter une mesure aussi répugnante et à ses yeux inutile. D’un côté, le théâtre de l’hygiène et de la bonne conduite ; de l’autre, le cirque de la rue et du m’as-tu-vu.

Quiconque ne se reconnaît pas tout à fait dans l’une ou l’autre de ces tendances se retrouve, malheureusement, coincé entre l’arbre et l’écorce. Il n’y a pas de troisième voie, tous les efforts (ou presque) allant dans un sens ou dans l’autre. Ou vous croyez en l’Évangile de la prévention à tout prix et en tout temps, ou vous êtes un « yahoo », un fier-à-bras gavé de fausses informations et imbu de vous-même. C’est pourtant un peu plus compliqué. Il incombe à tous, bien entendu, de minimiser la transmission de la maladie. Le virus, on le voit, est loin d’avoir dit son dernier mot. Le masque, par conséquent, aussi détestable soit-il, est littéralement un mal pour un bien. Il faut l’adopter, peu importe le sentiment d’étouffement ou de libre penseur qui sommeille en vous.

En même temps, c’est trop facile de mettre tous ceux qui s’élèvent contre le port obligatoire du masque dans le camp de l’extrême droite, des fieffés complotistes ou d’émules de Donald Trump. Que des gens remettent en question des directives gouvernementales exceptionnelles est généralement bon signe — et non le contraire. À plus forte raison dans le contexte d’une crise sanitaire mondiale qui, manifestement, a connu beaucoup d’improvisation et ouvre la porte à un certain autoritarisme. Le projet de loi 61 s’inscrit d’ailleurs sous cette enseigne. Et puis, faut-il être de droite, ou tombé sur la tête, pour déplorer l’abandon de l’intimité physique, des gestes spontanés, de l’envie de toucher quelqu’un qui ne nous inspire que du bon ? La vie sociale — et que dire de la vie culturelle ? — est devenue un triste spectacle. Peut-on le dire ? Peut-on ne pas aimer la « nouvelle normalité » qui consiste à se fuir, à se méfier les uns des autres et à déambuler comme une horde de bandits en goguette ?

On a beau comparer le port du masque à celui de la ceinture de sécurité afin de calmer les esprits échaudés, le parallèle tient difficilement la route. D’abord, il n’y a aucune symbolique malveillante associée à la bande de tissu qui vous cloue à votre siège. La ceinture ne change ni votre allure, ni votre comportement et n’altère pas les rapports sociaux. Surtout, la ceinture n’a pas été imposée dans le contexte d’une crise sanitaire planétaire. Elle est libre de toute connotation politique. Elle est neutre alors que le port du masque incarne la mainmise de la santé sur toute la vie publique, incluant la politique. Nos oracles aujourd’hui ne sont pas des philosophes, des artistes ou même de grands hommes ou de grandes femmes d’État, mais bien des experts médicaux.

Au cours des six derniers mois, la santé est devenue un nouveau temple, la valeur suprême à la lumière de laquelle tout doit être évalué. Le nouveau contrat accordé au directeur national de santé publique, Horacio Arruda, avec un salaire qui, en y ajoutant l’allocation de logement, dépasse tous ceux de la haute fonction publique, est une illustration de cette nouvelle consécration. M. Arruda recevra près d’un million de dollars d’ici 2023. On croyait pourtant que la crise sanitaire avait remis les choses en perspective. En santé, ce sont les strates du bas de l’échelle qui ont besoin d’être mieux soutenues, pas le haut de la pyramide. Mais comme les anges gardiens en attente d’une régularisation de leur statut l’ont récemment démontré, il y a malheureusement encore loin de la coupe aux lèvres.

Tout ça pour dire que si les matamores, les fabulateurs et les irresponsables, les forces vives des antimasques à l’heure actuelle offrent un spectacle souvent désolant, il faut se garder de conclure à un comportement au-dessus de tout soupçon chez les forces opposées. Si la peur se trouve derrière plusieurs des menaces, des coups et des insultes venant des récalcitrants, elle motive aussi la bonne conduite d’une bonne part des sans reproches. Personne ne comprend après tout ce qui arrive ; personne ne sait où tout ça va nous mener. Toutes les raisons sont bonnes pour marcher les fesses serrées ou encore pour jeter son désarroi au visage de quelqu’un.

mercredi 22 juillet 2020

Tout ça pour ça?

Depuis le temps qu’on en parle, le port du masque a finalement été imposé, partout au Québec, pour un temps indéterminé. Mis à part quelques entêtés chez Tim Hortons ou ailleurs, la mesure, qui s’applique à toute personne de plus de 12 ans se trouvant dans un lieu fermé, semble bien acceptée. « Les Québécois ont massivement adhéré au port du masque partout dans la province », soupirait d’aise la vice-première ministre, Geneviève Guilbault, en point de presse lundi.
Tout est bien qui finit bien. Peut-on alors arrêter d’en parler ? Le masque a pris énormément de place dans le discours public depuis quatre mois, beaucoup trop de place par rapport à la valeur intrinsèque du masque lui-même. Le masque n’est pas une panacée, on s’entend, seulement une mesure de protection additionnelle, après l’isolement, la distanciation et le lavage de mains. Il est surtout indiqué dans un contexte de déconfinement où la distanciation est plus difficile à respecter et où l’appel des amis, du cinéma et, même, du bureau devient irrésistible. Mais encore faut-il une adhésion massive (80 % de la population) pour que la mesure soit efficace. De là l’obligation de le porter, l’adhésion spontanée et sans chichi d’une vaste majorité de Québécois faisant vraisemblablement défaut. On aime se dire responsables et solidaires mais, de toute évidence, nous n’accotons ni les Japonais ni même les Allemands en la matière.
Si on a tant parlé de ce petit carré de tissu, n’est-ce pas, plutôt, parce qu’il symbolise la gestion en dents de scie de la crise sanitaire au Québec ? Le masque s’est imposé au fur et à mesure que l’optimisme des premiers jours, le sentiment que nous avions la situation bien en main (« ça va bien aller »), a cédé le pas à celui d’un manque de préparation suivi immédiatement d’un sentiment de catastrophe, en ce qui concerne les CHSLD, et, petit à petit, d’échec en général.
Oui, le Québec a réussi à garder le contrôle dans les hôpitaux, mais à juger des taux de transmission et de décès anormalement élevés dans la province, le contrôle a largement fait défaut ailleurs. Il est difficile de ne pas voir l’imposition du masque aujourd’hui comme une espèce de gros diachylon sur les nombreuses erreurs de parcours (le manque de tests, d’équipement, de personnel, de mesures de prévention de base…), une façon de sauver la face, si on peut dire, à un moment où le sourire fait défaut et où on ne peut plus se permettre de ratés supplémentaires.
Mais ce que cette fixation sur le masque a de plus désolant, à mon avis, c’est que, cinq mois après le début d’un séisme planétaire, d’un événement sans commune mesure dans l’histoire de l’humanité, nous sommes à racler le même petit carré de sable plutôt qu’à débattre de questions beaucoup plus cruciales pour notre avenir. La pandémie a réussi l’impensable, après tout : elle a fermé les frontières, freiné le commerce international et l’extraction de ressources naturelles, cloué au sol les avions, renvoyé la majorité des gens à la maison et diminué la consommation des deux tiers. Elle a abruptement et soudainement mis un frein au capitalisme sauvage. Qui l’eût cru ? Dans un extraordinaire pied de nez au pouvoir de l’argent, la pandémie a plutôt épargné les pays d’Afrique, les plus pauvres de la planète, tout en ravageant les plus riches, les États-Unis d’Amérique. Qui l’eût cru, là aussi ? Le monde a momentanément été dépouillé de son arrogance et de ses repères habituels. À partir d’une telle leçon d’humilité, il faut plus que simplement intégrer la distanciation au bureau, au bar ou à l’église. Il faut remonter aux sources de cette apocalypse des temps modernes, la destruction de l’environnement, et repenser le rapport à la nature. Il faut remettre en question la notion de village global basée sur une urbanisation, une mondialisation des marchés, une mobilité et une interconnectivité à outrance. Il faut se doter également de mécanismes de contrôle sanitaire, nationaux et internationaux, loin des petites luttes de pouvoir qui gangrènent, trop souvent, l’Organisation mondiale de la santé ou encore, notre propre fédération canadienne. Il faut plus que simplement réajuster le tir, ou bien ajuster son masque. Il faut un effort d’imagination incommensurable ; il faut ni plus ni moins réinventer le monde.
Comparé à ces enjeux bibliques, le port du masque fait figure de petit bout de l’entonnoir, un étroit goulot dans lequel on semble rester pris. Je ne remets aucunement son utilité en question, cela dit. Le masque est nécessaire, mais il renvoie d’abord et avant tout à la notion de survie et tant qu’on est dans la survie, on n’est pas dans l’imaginaire. Tant qu’on est dans les mesures strictement défensives, tant qu’on se concentre, tous ensemble, à ne pas prendre de risques, il est difficile de mener l’offensive, décidément plus risquée, de repenser le monde.
Alors, bravo, gang, pour les beaux masques. Peut-on maintenant passer à autre chose ?