mercredi 17 octobre 2018

L'histoire qui nous manque

Petit mardi matin automnal, encore balayé par les grands vents de la veille — un autre signe de dérèglement, pensez-vous ? — où je cherche, comme tous les mardis matin, « mon sujet ». À vue de nez, ça peut paraître facile, une chronique. Qui n’a pas d’opinions ? Qui n’aime pas les donner ? Mais trouver le sujet qui porte, trouver surtout l’angle qui n’a pas été maintes fois discuté, et bien le raconter, envoyer une flèche dans le coeur de ses concitoyens, c’est du sport, croyez-moi. Durs, durs, les petits matins de chronique où j’ai l’impression d’avoir fait le tour de mon jardin : les femmes, l’environnement, la gauche, Donald Trump, les dernières élections… Où il me manque, en d’autres mots, une histoire toute chaude à raconter.
Je remercie donc Dominic Champagne et son one man show, présenté une seule fois, sur les planches du Théâtre d’Aujourd’hui lundi soir dernier, de me fournir celle-ci. Je le remercie surtout d’avoir mis le doigt sur le temps qu’il fait dehors. Je ne parle pas ici de météo, bien qu’il en sera question durant ce monologue-fleuve de près de deux heures, mais plutôt de cet espace intellectuellement gris, cette époque de transition, incertaine et sans saveur particulière, dans laquelle, après ces dernières élections surtout, nous sommes plongés tête première. Plus vraiment souverainistes, mais pas fédéralistes non plus. Pas vraiment à droite, mais toujours hésitants de s’aventurer à gauche, la tendance étant désormais à la surimposition d’idées, comme jadis les jupons ou les vêtements punks. Qui a dit que le carreauté et les petits pois sont mal assortis ? Aujourd’hui, on est « à gauche pour l’éducation » et à droite pour l’économie, comme dit François Legault à son sujet. Emmanuel Macron, un autre qui affectionne le grand écart, est une inspiration à ce chapitre. Le Parti québécois sans doute aussi. Aujourd’hui, les contradictions ne tuent pas ; elles rendent les candidats plus humains, c’est tout. Certains diraient plus « magasinables ».
Cette période d’incertitude, Dominic Champagne avait commencé à la décrire dans un précédent spectacle, Tout ça m’assassine (2011). « Nous sommes pris entre un passé mort qui n’arrive pas tout à fait à mourir et un futur naissant qui n’arrive pas tout à fait à naître », phrase massue qu’il reprendra d’entrée de jeu, lundi soir, sur la scène du TDA. Bref, on ne sait pas de quel côté souffle le vent. Il nous manque une direction claire comme celle, inaliénable et exemplaire, des bébés tortues qui, à peine sortis de leur nid, savent instinctivement que c’est vers la mer qu’il faut aller.
Dans ce spectacle-ci, Champagne, qui, de son propre aveu, a fait « rouler beaucoup de ballons sur son nez », a côtoyé tant les Beatles que Jean Lemire, André Desmarais que Julien Poulin et René Richard Cyr, pousse la réflexion plus loin. « Il nous manque une histoire à nous raconter », dit-il. Selon lui, l’échec du projet de pays du PQ comme la paralysie du mouvement étudiant après 2012 s’expliquent justement par l’impossibilité d’inscrire ces aspirations dans une histoire plus large. Une histoire qui pourrait nous porter et nous faire rêver.
Quelle pourrait être cette histoire qui nous ferait sortir de nos bulles et relever enfin le menton ? L’environnement, plaide l’auteur, metteur en scène et « écoterroriste » à ses heures. Un sujet qui ne titille pas les masses, c’est sûr, qui brille toujours par son absence dans le programme de notre nouveau gouvernement « de patrons », mais qui, de par son urgence planétaire, sa priorité absolue, s’impose comme une tonne de briques. C’est le seul sujet à l’heure actuelle où il n’y a pas de revenez-y possible, où la marche à suivre est claire et nette. La mer, c’est par là. Une fois la transition énergétique entamée, le pétrole, le plastique et la surconsommation abandonnée, cela dit. Le succès électoral de Québec solidaire repose, d’ailleurs, précisément sur cette « part de rêve » que le parti a su faire miroiter en misant notamment sur l’environnement et la réinvention collective qu’une telle mission exige.
Intitulé J’aime Christine Beaulieu en hommage à l’auteure et comédienne qui, la première, a conjugué amour et politique dans son inoubliable J’aime Hydro, le spectacle de Dominic Champagne n’est pas lui non plus sans amour. Loin de là. Toute grande histoire est une histoire d’amour, dit-il. Celle qu’on inventera devra nécessairement avoir la fougue, la foi et l’ambition qui caractérisent deux jeunes amants. Pour l’instant, nos deux amoureux sont assis pétrifiés sur un banc. Les yeux dans les yeux, ils sont incapables de se toucher, terrifiés par l’inconnu et leur propre « manque d’imagination ».
Ah, mais le printemps s’en vient, prévient notre prestidigitateur d’un soir. Le dégel est dans l’air.

mercredi 10 octobre 2018

Par ici, la chicane

François Legault n’a pas froid aux yeux. L’empressement qu’il démontre à s’attaquer aux signes religieux en fait foi. Sans doute pense-t-il ainsi annoncer ses couleurs. Préparer ses plates-bandes. Mais pour un homme qui n’aime pas la chicane — « La chicane est terminée », annonçait-il vendredi après sa rencontre avec son prédécesseur —, il se méprend drôlement sur ce qu’il l’attend. La chicane ne fait que commencer. Trois mille personnes ont d’ailleurs pris la rue dimanche pour le lui rappeler.
Après avoir atteint, 10 ans plus tard, l’inatteignable étoile, celle de premier ministre, pour ne rien dire de voir la carte du Québec soudainement peinte bleu pâle (euphorie garantie), peut-être doit-on s’attendre à ce que le nouveau premier ministre se méprenne un peu sur les intentions des Québécois. Remettons donc les pendules à l’heure. Contrairement à ce que pense M. Legault, il n’y a pas de « consensus » concernant les signes religieux. Je dirais même que le consensus concernant la recommandation principale de la commission Bouchard-Taylor n’est pas aussi solide qu’on le croit.
L’interdiction pour les juges, procureurs de la Couronne, policiers et gardiens de prison de porter des signes religieux est davantage un compromis auquel se sont accrochés, d’abord Gérard Bouchard et Charles Taylor à la suite des débats acrimonieux des accommodements raisonnables, le chapitre 1 de la grande chicane québécoise (2007-2008), et plus tard, les partis politiques siégeant à l’Assemblée nationale après les bouleversements causés par la charte des valeurs, le chapitre 2 de la foire d’empoigne (2013-2014). Étant toujours incapable de s’entendre sur une définition de la laïcité, encore moins sur la signification d’un crucifix qui plane au-dessus de la tête de nos élus, il fallait bien pouvoir s’entendre sur quelque chose. Les employés de l’État qui ont le pouvoir de nous priver de liberté et qui, par le fait même, ont une charge tout à fait exceptionnelle semblaient constituer l’espace de convergence tout indiqué.
La vérité est que même cette « évidence » est plus compliquée qu’elle n’en a l’air. Charles Taylor a d’ailleurs depuis changé d’avis sur l’interdiction de signes religieux pour les gardiens de l’ordre. A-t-il raison ? Vu la situation volatile au Québec et l’urgence de trouver un modus operandi, peut-être pas. Mais encore faut-il examiner le raisonnement derrière.
S’il est du devoir de ceux et celles qui détiennent un pouvoir de coercition de faire preuve de neutralité, en quoi l’absence de signes religieux le garantit-elle ? Depuis quand l’apparence physique (l’extérieur) traduit-elle la disposition profonde (l’intérieur) d’un individu ? Les juges et autres gardiens de la paix sont également censés être dignes, ouverts d’esprit et imperturbables. Mais ce genre de dispositions ne se légifère pas. Comme l’ont fameusement illustré les audiences entourant la nomination du juge Kavanaugh aux États-Unis, on possède les facultés requises, ou pas. Une loi n’y changerait rien.
L’autre raison de se méfier du soi-disant consensus sur l’interdiction faite aux gardiens de l’ordre, c’est qu’elle pourrait bien contrevenir aux dispositions de la Charte des droits et libertés, tant québécoise que canadienne. Aucune contestation juridique n’ayant eu lieu à ce chapitre, on n’en sait rien pour l’instant. La Cour suprême pourrait un jour décider, à l’instar de beaucoup de Québécois francophones, que la tâche collective qui incombe à ceux qui ont un pouvoir de coercition dépasse les droits individuels des personnes concernées. Le contraire est cependant plus probable. Vu la tendance nord-américaine de permettre l’affichage religieux même du côté des chiens de garde de l’État — les droits individuels sont après tout le socle des démocraties libérales —, il y a fort à parier que le gouvernement Legault perdrait sa cause. L’obligeant alors à invoquer la clause dérogatoire.
On a beau dire que cette clause est une arme légitime qui a été invoquée plusieurs fois au Québec, jamais n’a-t-elle été utilisée pour suspendre des droits fondamentaux. M. Legault, fidèle au jovialisme qui le caractérise, ne semble guère s’en émouvoir. Mais quel gouvernement pourrait se vanter de proscrire la liberté de conscience auprès de même une poignée de ses citoyens ?
Ce qui m’amène à l’interdiction de signes religieux à laquelle le nouveau gouvernement voudrait également assujettir les enseignantes du primaire et du secondaire. Comme l’a déjà souligné un éditorial du Devoir cette semaine, rien ne pourrait justifier un tel dérapage. Les enseignantes n’ont pas de « pouvoir de coercition », d’abord. Congédier des femmes qui ne demandent qu’à s’intégrer par le travail au Québec est sûr de semer l’acrimonie et la bisbille pour des années à venir.
Est-ce bien ce que veut François Legault ?