mercredi 15 mai 2013

Le cynisme


Avant l'arrestation du prétendu "gangster" de Laval,  le maire Gilles Vaillancourt, j'avoue m'être difficilement intéressée à la Commission Charbonneau. L'aveu me pèse un peu car ce qu'on y apprend est quand même bouleversant. Suis-je donc comme la mère de famille qui refuse de croire que sa fille a été taponnée, des années durant, par un mon'oncle lors des veillées de Noël? Juste trop effrayant? Ou simplement trop plate?

Mise à part une pointe d'intérêt pour Lino ("aux airs de Robert de Niro") Zambito et, plus récemment, le fantôme de Duplessis lui-même, Gilles Cloutier, sorti tout droit d'un mauvais téléthéâtre des années 50, j'ai trouvé la procession de complets-cravates un peu terne, je dois dire, et les aveux un peu trop répétitifs. C'est vrai que les affaires municipales, comme écrivait Yves Boisvert dans La Presse récemment, sont à dormir debout. Mais les confessions de vieux snoreaux de cette même politique le sont souvent aussi.

Personnellement, j'ai hâte qu'on en finisse avec l'énumération des grosses enveloppes brunes, des factures gonflées et même, bien que je l'ai savouré celle-là, des "messagères en tenue légère". Hâte qu'on arrête de se demander pourquoi ç'a pris 30 ans avant
de passer les menottes à Gilles Vaillancourt et qu'on se demande comment a-t-on fait pour tomber si bas.

Après s'être félicité, depuis 50 ans, de nos pas de géants, de tout le progrès accompli, avec raison d'ailleurs, on se réveille un bon matin pour s'apercevoir que Duplessis n'est pas tout à fait mort. Ça ébranle. Le duplessisme serait donc comme le sexisme? Ça prend beaucoup plus qu'une génération ou deux pour l'enrayer; ça résiste comme une tache de graisse. Mais pourquoi chez certains et pas chez d'autres? Comment expliquer ce degré zéro de la moralité, notamment au municipal?

Le chroniqueur du Globe and Mail, Doug Saunders, offre un élément de réponse. Saviez-vous que votre capacité de penser moralement, c'est-à-dire de faire abstraction de situations quotidiennes pour en peser le pour et le contre, ce qu'on désigne comme le "quotient intellectuel", est directement liée à votre degré de modernité? Plus vous vivez dans un contexte urbain, sophistiqué, éduqué, informé, interrelié... plus vous êtes capable de voir les choses d'un point de vue relatif, c'est-à-dire moral. En d'autres mots, il faut pouvoir se mettre dans la peau des autres pour bien percevoir ce qui est bien et ce qui est mal.

On voit tout de suite le lien avec le municipal, en commençant par ce "gros village" qu'est Laval. Plus le monde est petit, replié sur lui-même, plus il est cave (littéralement), voire amoral. C'est d'ailleurs pourquoi, écrit Saunders, "les pays en voie de développement, les minorités, les gens ruraux, les marginaux, les exclus, tous ceux qui sont plus isolés, performent moins bien sur les tests de QI". Ce n'est évidemment pas une question d'intelligence pure (1 +1 = 2) mais plutôt d'appréhension d'une réalité qui est plus large que soi. On peut dire sans se tromper que les Gilles Cloutier et Gilles Vaillancourt de ce monde ne sont pas forts là-dedans. Quand on ment (sous serment) sur un simple droit de propriété, c'est qu'on est furieusement enfoncé dans son nombril. 

En attendant le grand examen de conscience, il faut peut-être rappeler qu'il n'y a pas que les vedettes véreuses de la Commission Charbonneau qui condamne au cynisme. Curieusement, ceux-là mêmes qui prétendent nous en guérir sont également responsables de sa propagation. Prenez le PQ. On ne compte plus les promesses brisées et retournements de vestes de ce gouvernement, de la taxe santé aux redevances minières, en passant par les coupures à l'aide social et l'alcool aux tables de jeu. C'est cynique ça aussi.

"Flash à gauche pis tourne à droite", la nouvelle description du gouvernement Marois, qui s'applique également à Hollande en France et Obama aux USA, est peut-être une affection moins grave que la corruption mais elle mine, elle aussi. Elle sape la notion même d'idéal, nous fait croire que tout se vaut, en autant que les livres balancent au bout de la semaine. Ultimement, ce type de comportement encourage non seulement le désabusement de l'électorat mais une certaine amoralité. S'il y a juste l'argent qui compte... on voit la suite.

Cela dit, la palme du cynisme cette semaine revient au nouveau chef de direction de Québécor, Robert Dépatie. S'élevant contre la transaction Bell-Astral, M. Dépatie a déclaré, pince sans rire, "ça ne devrait pas exister une entreprise avec autant de contrôle."

Ça ne devrait pas non plus exister des richissimes hommes d'affaires prêts à dire n'importe quoi pour maintenir leurs avantages coûte que coûte.

mercredi 8 mai 2013

Les vieilles chicanes


C'est l'histoire d'un Martien qui survole la Terre en l'an 1981, précisément au moment où les tractations pour rapatrier la Constitution canadienne font rage. Le Martien ne sait rien de ce que le juge en chef à Ottawa est supposément en train de chuchoter dans l'oreille de du procureur général britannique. C'est secret, après tout. Il ne sait pas non plus que le Québec se relève péniblement d'un premier échec référendaire, ni que le flamboyant Premier ministre canadien, Pierre Trudeau, a joué du coude à cette occasion en promettant un changement constitutionnel.  Mais il comprend l'essentiel.

Au-delà du crêpage de chignon, intelligible aux seuls habitants de cette partie de la Terre, il comprend que ça fait 50 ans (quand même...) que le Canada tente de rapatrier sa Constitution, et que tout pays digne de ce nom se doit d'avoir en sa possession sa Bible, sa genèse, sa raison d'être. Il sait aussi que la raison pourquoi le précieux document croupit toujours dans les coffres de Westminster c'est qu'on n'arrive pas à s'entendre sur la formule d'amendement. Cette formule de modification, c'est le roi Salomon des grandes chicanes constitutionnelles, la porte de sortie en cas de mésentente. Et dieu sait s'il y en a. Depuis le statut de Westminster en 1931, qui libérait le Canada enfin de la tutelle britannique, les premiers ministres provinciaux, ensemble avec le chef fédéral, ont eu pas moins de dix grands conciliabules à ce sujet. Superbes exercices à tourner en rond, à chaque fois.

Au risque de me faire lyncher sur la place publique, je crois qu'il y a quelque chose qui se perd dans cette nouvelle controverse entourant le rapatriement de 1982. D'abord, Trudeau avait raison. Sur le fond, s'entend. Sur la forme, peu de leaders canadiens ont démontré autant d'arrogance et de mépris à l'égard de leurs vis-à-vis provinciaux. Mais je pense qu'on parle un peu trop de la sale besogne de l'ex PM contre le Québec, et pas assez de sa compréhensible motivation de rapatrier la Constitution et, surtout, de la doter d'une Charte des droits et libertés, un énorme cadeau à faire à n'importe quel pays. Là-dessus, Trudeau s'inspirait de son mentor, le poète et juriste montréalais Frank Scott, pour qui une Charte des droits représentait le Saint-Graal de la vie démocratique.

En d'autres mots, il n'y a pas qu'une série de vacheries ici, il y a de légitimes aspirations, tout aussi légitimes que la reconnaissance du Québec comme société distincte. On semble souvent l'oublier. Au-delà de la politicaillerie, des basses manoeuvres, du tempérament de cochon de l'irrépressible PET, c'est de ces actes "fondateurs" dont l'Histoire se souviendra. On en a d'ailleurs une indication du fait que les Canadiens tiennent en très haute estime la Charte des droits, la législation la plus populaire au Canada.

Bora Laskin là-dedans? Il semble assez évident que le juge en chef a manqué à ses devoirs en 1981. Mais, encore une fois, l'Histoire aura vite fait de passer l'éponge, peu importe le nombre de chemises que le ministre des Affaires intergouvernementales, Alexandre Cloutier, soit prêt à déchirer, ou le degré de trémolo dans sa voix. Dans les tractations de la Cour Suprême autour du rapatriement de la Constitution, le problème, à mon avis, n'est pas tant les indiscrétions de Laskin que la décision de la Cour jugeant la proposition de rapatriement "légale, mais inconstitutionnelle".

Décision qui ne tient visiblement pas la route, comme le faisait remarquer René Lévesque à l'époque. Comment un geste peut-il être inconstitutionnel sans être illégal? Il y a certainement un degré d'illégalité de contrevenir au fondement légal d'un pays, quand même. Alors, oui, il y a bel et bien eu "coup d'état constitutionnel", mais ce n'est pas la faute à Trudeau. Les neuf juges ont décidé ça d'eux-mêmes, séduits qu'ils étaient, comme le Martien de cette histoire, par le big picture. Entre doter un pays d'outils fondamentaux pour se défendre et s'affirmer, et protéger le droit de chaque province de tirer la couverture de son bord, la nature même de la fédération canadienne, vous choisiriez quoi, vous? Bref, la Cour a essentiellement dit à Trudeau qu'elle était d'accord avec le fond mais pas avec la forme. And the rest is history, comme disent nos compatriotes.

Tout ça pour dire que le Parti Québécois se trompe s'il croit raviver la flamme souverainiste en revisitant les dédales obscurs du rapatriement. Non seulement c'est du passé, c'est verser à nouveau dans la chicanerie; c'est être à nouveau du mauvais côté de l'histoire. Comme dit Fred Pellerin, "qu'est-ce qu'on aurait le goût d'aller vers quelque chose qui grandit."