mercredi 23 janvier 2019

L'art de perdre

La reprise du très controversé SLĀVle spectacle de Betty Bonifassi et Robert Lepage annulé en juillet dernier, toujours difficilement accepté aujourd’hui, sans oublier l’humoriste (blanc) exclu de soirées d’humour pour cause de dreadlocks, la semaine dernière, nous replonge dans le bain-marie de l’appropriation culturelle. Fut un temps où le terme « accommodements raisonnables » délimitait au Québec la zone rouge des rapports interethniques. Aujourd’hui, ce sont les mots « appropriation culturelle » qui agissent comme clignotants. Danger pour quiconque s’y aventure…
Personnellement, je m’interroge sur le fossé qui sépare, encore aujourd’hui, ceux qui voient l’appropriation culturelle comme un geste de bonne volonté, un désir de comprendre, et ceux qui le conçoivent comme un vol, au mieux, une caricature. On croit tendre la main et l’autre le reçoit comme une gifle. Comment arrive-t-on à se mécomprendre à ce point ? À la sortie de la nouvelle mouture de SLĀV, jeudi soir dernier, on comptait beaucoup de spectateurs satisfaits et, en même temps, on entendait un des premiers dénonciateurs du spectacle, Lucas Charlie Rose, répéter que les artistes n’avaient toujours « pas compris ».
Pas compris ? Robert Lepage a pourtant fait son mea culpa, SLĀV a été revu et corrigé, et un documentaire (Entends ma voix) s’est fait un devoir de claironner les points de vue de tout un chacun. Que nous reste-t-il à comprendre sinon le besoin de certains militants de tracer une ligne dans le sable indépendamment des compromis envisagés ou des gestes posés ? Se complaire dans le rôle de victime serait-il, en fait, ce qu’il faudrait comprendre ?
Je n’essaie pas de ridiculiser ici un discours par moments intransigeant, certes, parfois même aberrant, d’autres le font déjà trop. Je comprends l’urgence de dénoncer « l’oppression », ce qu’on qualifie aujourd’hui de rapport de domination. Bien qu’on ait de la difficulté à l’admettre, le racisme est un vrai problème au Québec ; il est plus que temps de le crier sur la place publique. Je comprends aussi la difficulté de « contrôler son message », d’en dire trop ou de ne pas toujours avoir les bons mots. Nous sommes nombreux à être montés aux barricades pour une cause ou pour une autre, afin de dénoncer les rapports de classe ou ceux de genre, mus par ce besoin récurrent de « changer le monde », sans toujours savoir ce qu’on cherchait précisément. Je comprends la confusion qui peut nous étreindre à de tels moments.
Je sais aussi que pour être entendu, il faut mettre les poings sur la table. Si la locomotive s’apprête à sortir de la gare, il faut faire soupirer dans les chaumières. Une cause qui n’est pas perçue comme « radicale », à ses débuts, prend difficilement son envol. Mais encore faut-il savoir adapter son jeu au fur et à mesure que le train prend de la vitesse, que les gens montent à bord, que la scène évolue. C’est là, immanquablement, où le bât blesse : on a tendance à défendre sa cause comme on fait ses prières, avec les mêmes mots et la même prostration, sans admettre que les choses ont changé ou peuvent changer.
Cette difficulté de sortir de la victimisation n’est pas spécifique des jeunes militants de la trempe de Lucas Charlie Rose. Qu’il s’agisse du mouvement féministe ou syndical, des droits civiques aux États-Unis ou du nationalisme ici, rien n’est plus difficile pour un mouvement politique, surtout s’il repose sur une question identitaire (le sexe, la race, la classe sociale, la nationalité, etc.), de savoir quand changer de refrain. Quand adapter son discours à une situation qui évolue, en d’autres mots. Ce n’est pas uniquement un manque d’imagination ou de vocabulaire. C’est aussi que le seul pouvoir de tels mouvements, leur seul rapport de forces tient à leur capacité de mettre le doigt sur le bobo, d’identifier ceux et celles à qui la société tourne le dos, de rendre visible ce qui l’est pas encore. Bref, de se transformer en chantre de la dépossession.
Cette tendance à frapper inlassablement sur le même clou n’est pas spécifique non plus de la gauche. On la retrouve également au sein du mouvement souverainiste. De tous nos mouvements idéologiques, c’est celui pour qui un renouvellement de discours fait le plus cruellement défaut. Sans doute parce qu’il s’agit de la situation qui a le plus évolué au cours des dernières années. En 1960, on pouvait encore parler des « nègres blancs d’Amérique » et s’offusquer de la domination anglophone sur la minorité francophone au Québec. Mais aujourd’hui ? On a beau diaboliser le gouvernement fédéral tant qu’on peut, le gros méchant loup n’existe plus. Alors que les inégalités restent quand même vives pour les femmes, les Noirs, les travailleurs, les immigrants… on peut difficilement voir les Québécois francophones comme des losers. Tout le problème du mouvement nationaliste est là.
Peut-être faudrait-il s’inspirer de Martin Luther King, dont on célébrait l’anniversaire lundi, et de son « I have a dream ». Peut-être faudrait-il regarder plus souvent devant plutôt que toujours derrière, se rappeler là où l’on veut aller, pas seulement là d’où on vient.

mercredi 16 janvier 2019

Les mille et une nuits

On se demande déjà qui va signer le film, qui va jouer le rôle de la jeune Rahaf Mohammed al-Qunun, qui, en l’espace d’une semaine, a réussi à fuir son pays, sa famille, les autorités saoudiennes et thaïlandaises, à se barricader dans un réduit de l’aéroport de Bangkok tout en alertant l’opinion publique et le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés sur son sort : « Je suis en danger ! » tweetera-t-elle sans arrêt.
L’aventure hallucinante se termine, comme chacun sait, dans les bras (un peu trop insistants) de la ministre canadienne des Affaires étrangères, Chrystia Freeland, à l’aéroport de Toronto, samedi dernier. Pas exactement le dénouement rêvé, Rahaf souhaitait se rendre en Australie, où elle compte au moins une amie et où il fait vraisemblablement plus chaud, mais une histoire, quand même, comme on les aime.
Notre héroïne des temps modernes est passée à un poil, en fait, d’être renvoyée dans son pays. C’est ce qui attendait, il y a deux ans, une de ses compatriotes, Dina Ali Lasloum, tentant elle aussi de fuir sa vie de prisonnière. Toute femme saoudienne, peu importe son âge, vit sous la garde constante d’un père, d’un frère ou d’un fils. Le gouvernement saoudien offre même l’aide d’un site Web pour mieux contrôler les allées et venues des femmes. Signe des temps, de plus en plus d’entre elles tentent de partir, mais l’escapade est risquée. Dans le cas de Dina Ali Lasloum, malgré ses appels désespérés transmis par vidéos depuis l’aéroport de Manille, les responsables philippins n’ont pas hésité à la remettre à sa famille.
C’est aussi ce que s’apprêtaient à faire les autorités thaïlandaises, le père et le frère de Rahaf Mohammed al-Qunun se tenant fin prêts pour exécuter le rapatriement, au moment où la pression internationale s’est mise de la partie. « Il s’en est fallu de quelques minutes pour que son destin bascule », dit un avocat mandaté par une ONG des droits de la personne qui a réussi à parler à la jeune rebelle. Devant la levée de boucliers de la part de milliers d’internautes, sans parler de l’Agence des Nations unies pour les réfugiés (HCR), qui publie alors un communiqué avertissant des dangers qui guettent la Saoudienne, les autorités thaïlandaises changent leur fusil d’épaule et décident de collaborer avec le HCR plutôt qu’avec leurs vis-à-vis saoudiens.
Avis aux scénaristes : il y a un deuxième héros dans cette histoire — et, non, ce n’est pas le gouvernement Trudeau, bien qu’on le félicite d’avoir agi si rapidement. « Twitter a déjoué ce qu’on voulait qu’il m’arrive », gazouille la jeune femme de son refuge à Bangkok, y joignant une vidéo d’un responsable saoudien se plaignant à son vis-à-vis thaïlandais qu’ils auraient mieux fait de « lui enlever son téléphone plutôt que son passeport ». Au moment où les réseaux sociaux sont critiqués, à juste titre d’ailleurs, pour leur manque d’éthique et de discernement, soulignons ici précisément le contraire. Pour Rahaf Mohammed al-Qunun, Twitter s’est avéré non seulement un moyen de communication extraordinaire, mais un défenseur des droits de la personne redoutable.
Durant les trois jours qu’elle passera barricadée dans un local de l’aéroport de Bangkok, la jeune femme, tapie derrière une porte où elle a empilé tous les meubles qui l’entourent, ne manque pas une occasion de documenter, sous le mot-clic #save_rahaf, ce qui lui arrive : la confiscation de son passeport par l’ambassade saoudienne, l’arrivée sur les lieux de son père et de son frère, l’intervention des Nations unies, les traitements subis aux mains de sa famille. « Ne laissez personne vous couper les ailes, vous êtes libre. Battez-vous pour vos DROITS », écrit-elle peu de temps avant d’être relâchée. Et puis, ces deux mots : « J’ai réussi ! »
Ce happy end est malheureusement obscurci pour deux raisons. Si Rahaf Mohammed — qui n’utilise plus son nom de famille pour se distancier encore davantage de son passé — est vraisemblablement hors de danger, que dire des femmes comme elles qui vivent toujours en Arabie saoudite ? Rien n’indispose davantage Mohammed ben Salmane, le jeune prince désormais aux commandes du pays, que les voix qui osent s’élever contre le régime. Le meurtre crapuleux de Jamal Khashoggi le 2 octobre dernier en est la preuve. Tout en se présentant comme un réformateur, « MBS », l’homme qui veut supposément moderniser le Royaume des Saoud, aime donner d’une main tout en punissant de l’autre. Au moment même d’accorder aux femmes la permission de conduire, en juin dernier, il jetait en prison les cinq militantes qui revendiquaient ce droit depuis longtemps. Aux dernières nouvelles, elles y sont toujours.
L’accueil de Rahaf Mohammed au pays risque aussi d’envenimer les relations canado-saoudiennes. Personne ne se plaindra si ce nouveau froid met un terme au contrat d’armes entre le Canada et l’Arabie saoudite, un contrat qui n’aurait jamais dû être conclu, mais comment cette nouvelle tension jouera-t-elle sur le sort de Raïf Badawi, lui aussi toujours en prison ? À suivre.