mercredi 17 décembre 2014

L'échelle de Lima

Dernières semaines de l’année la plus chaude jamais enregistrée sur cette planète. Comment vous sentez-vous ? L’année s’achève, en plus, ponctuée de petits bulletins de fin du monde auxquels on peine à s’habituer : 22 413 espèces en voie de disparition au moment où l’on se parle, dont 13 % des oiseaux et 26 % des mammifères connus. Ma question : êtes-vous encouragé par l’accord arraché de justesse à Lima ? Agréablement surpris que les deux géants de la pollution terrestre, les États-Unis et la Chine, deux pays qui dissimulent mal leur animosité l’un envers l’autre, aient conclu une entente, il y a un mois ? Soulagé de la semonce de Ban Ki-moon, le secrétaire général des Nations unies, à l’endroit de ce délinquant environnemental notoire, le Canada ?

Malheureusement, rien de tout cela ne risque d’affecter le thermomètre en 2015, ni même pour plusieurs années à venir. On l’a vu avec l’entente sino-américaine, la Chine ne fera rien avant 2030, et les États-Unis, eux, se donnent jusqu’à 2025 pour réduire de 26 à 28 % les émissions de CO2 par rapport à 2005. Bien en deçà de ce que bon nombre de scientifiques considèrent comme nécessaire pour éviter des changements climatiques irréversibles, voire catastrophiques. Même chose pour Lima : après 12 jours de fiévreuses négociations, l’objectif de maintenir le réchauffement climatique à deux degrés Celsius (par rapport à l’ère postindustrielle) est toujours illusoire. Bref, tout reste à faire à Paris en 2015.

« Comme humains, nous n’avons pas encore démontré que nous étions capables d’ajuster nos comportements avant de frapper un mur », dit le blogueur environnementaliste du New York Times, Andrew C. Revkin. Depuis l’âge des cavernes, l’Homo sapiens est programmé pour « l’immédiat et le court terme », comme nous le rappelait avec brio Stephen Harper en proclamant pure « folie » l’idée de réglementer le secteur pétrolier dans le contexte actuel. Mais le propre de l’humain étant aussi d’espérer, de déceler une lueur au bout du tunnel, il faut quand même se réjouir d’une chose : Lima, et l’entente sino-américaine avant elle, vient d’établir les fondements d’une nouvelle diplomatie. À partir de maintenant, tous les pays de la Terre, 195 en tout, riches ou pauvres, développés ou en voie de, s’inclinent devant l’autel des changements climatiques. Du jamais vu.

L’accord de Lima, en d’autres mots, a accouché d’un processus plutôt que de cibles concrètes. Pour plusieurs qui ont suivi les pourparlers tortueux sur l’environnement depuis 20 ans, il s’agit d’une percée importante. Tout reste à faire, c’est vrai, mais rien ne pouvait être fait sans cet acte symbolique, cette obligation morale de se sentir collectivement responsables les uns des autres.

Lima est parvenu à ce consensus « historique » en laissant l’initiative — ce qu’on nomme désormais les « contributions nationales » — à chacun des pays concernés. Plutôt que d’imposer, comme à Copenhague, des réductions prédéterminées à court terme, applicables à tous les signataires, on a choisi d’adopter une stratégie à long terme où chacun est libre de définir sa contribution à la réduction des gaz toxiques. On opte donc pour la méthode douce, le libre arbitre plutôt qu’une imposition extérieure (impossible à implémenter par ailleurs), en espérant que l’exemple des uns et la culpabilité des autres finiront par avoir l’effet désiré. À la manière de Jacob dans l’Ancien Testament, c’est un peu comme si on avait construit une immense échelle dans laquelle tous les dirigeants de la Terre pouvaient monter, quitte à ce qu’ils décident, une fois hissés dans le ciel, comment réparer le toit qui coule, le trou dans l’ozone, pallier les mers qui montent, les forêts qui disparaissent…

Encouragés ? Évidemment, on n’a qu’à penser au gouvernement canadien pour se retrouver en sueurs froides. Mais Stephen Harper est précisément une des raisons pour lesquelles la stratégie de Lima est une bonne idée. Le PM a toujours dit qu’il modulerait sa politique de réduction de gaz à effet de serre sur celle des États-Unis. M. Harper reconnaît, en bon joueur de poker, qu’il ne pourra pas éternellement faire du bluff ; il devra bientôt mettre jetons sur table. L’accord de Lima mise précisément sur cet effet d’entraînement, mais à l’échelle mondiale. Ensuite, le nouveau système a été pensé pour que chaque nation arrime sa contribution écologique en fonction de son économie, ce qui obsède, on le sait, Stephen Harper. Plus personne désormais n’a de raison valable de s’excuser de la table.

Reste à voir maintenant quel mécanisme solidifiera, une fois pour toutes, l’échelle de Lima. Pour la suite du monde.

mercredi 10 décembre 2014

117 jours

« Les chiffres ne peuvent mentir », dit, avec sa voix de bon docteur, le ministre de la Santé, Gaétan Barrette. « Il y a de plus en plus de médecins au Québec, mais de moins en moins de services. » Et le ministre-docteur de réitérer le chiffre qui tue : 117 jours travaillés par année chez 60 % des omnipraticiens québécois.
  Le ministre se garde bien de dire le fond de sa pensée ou, du moins, celle qui l’habitait du temps qu’il était Gaétan le Terrible : la « revanche des poussettes » est en train de tirer la profession vers le bas. Même si le ministre prend soin d’amadouer le coup en parlant d’un « profil générationnel en faveur de la qualité de vie », la présence croissante de femmes médecins est bien sûr en cause ici. Pas moins de 80 % des nouveaux omnipraticiens sont des omnipraticiennes. La profession se féminise à grands pas. Le « règne du mâle alpha », dit Diane Francoeur, présidente de la Fédération des médecins spécialistes, en parlant de son prédécesseur, n’aura qu’un temps.
  Les jeunes médecins n’ont pas seulement le travail comme priorité et, en plus, les femmes font les choses différemment, précise Jean-Pierre Dion, directeur des communications de la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec. Les femmes médecins sont souvent celles qui « traitent les poqués », dit-il. Elles assurent la majorité des soins palliatifs, des soins à domicile ; elles ont beaucoup élargi la médecine « dans des sphères d’activité qui ne se mesurent pas toujours à l’acte ».
  Or, c’est précisément le piège des chiffres utilisés par le Dr Barrette : ils réfèrent uniquement aux actes payables par la RAMQ. Ce calcul ne comprend pas le travail d’enseignement, d’administration, les réunions de département, les analyses de laboratoire ou, encore, le temps de veille, les longues heures à attendre d’intervenir en milieu hospitalier. Ce que la présidente de la FMSQ appelle « vivre au bout de l’élastique ». Vous n’êtes pas encore sur les lieux de travail, mais c’est tout comme. « Votre sac est prêt, vos souliers, au bout du lit, vous attendez que le téléphone sonne. »
  La garde à l’hôpital est justement un autre phénomène qui contribue à faire passer les médecins québécois pour des paresseux : beaucoup de temps écoulé sur les lieux de travail sans nécessairement poser des actes « payables ». Sans parler de la journée de récupération qui suit nécessairement une garde de 16, 24 ou 36 heures et qui, elle aussi, ne compte pour rien. Les omnipraticiens d’ici font le double du travail en milieu hospitalier de nos voisins d’à côté : c’est 40 % de leurs tâches, comparativement à 20-25 % en Ontario. Pour les médecins spécialistes, c’est 80 % de leurs tâches qui se passent en milieu hospitalier.
  Le projet de réforme du Dr Barrette vient mettre la hache, non seulement dans les solutions proposées pour augmenter l’efficacité des hôpitaux (heures élargies pour les salles d’opération, plus de ressources technologiques), mais, surtout, tourne le dos à une « médecine plus humaine », virage pris il y a 10 ans. « On prônait de prendre justement plus de temps en consultation, de tenir compte de la santé mentale, prendre moins de patients pour former davantage les étudiants en ce sens », ajoute Jean-Pierre Dion.
  Curieusement, c’est au cours des 10 dernières années que le Québec a connu un mini-baby-boom auquel les jeunes femmes médecins ont probablement beaucoup participé. Il n’existe pas de chiffres sur le nombre d’enfants des femmes médecins, mais on sait qu’au Québec, plus une femme est éduquée, plus elle a d’enfants. Selon l’Institut de la statistique, une diplômée universitaire de 30 à 34 ans a deux fois plus d’enfants qu’une diplômée de cégep du même âge : 15 322 bébés, contre 7212 en 2013. Pour les femmes de 35 à 39 ans, c’est trois fois plus de naissances d’un palier d’étude à l’autre : 7313, contre 2953. On sait aussi que la médecine est justement une profession qui permet aux femmes de mieux décider de leur emploi du temps. Bref, les femmes médecins ont certainement aidé à repeupler le Québec au cours des dernières années.
  Se disant fière de vivre dans un endroit qui a retrouvé le goût des enfants, Diane Francoeur déplore que le ministre soit « en train de massacrer les politiques familiales ».
  Pour ne rien dire du fait de s’attaquer à la féminisation des effectifs, de tourner le dos aux nouvelles pratiques, de saborder des réformes existantes et de ne pas dire toute la vérité. La raison de ces piteux 117 jours ? Ils comprennent les femmes en congé de maternité !
  Plutôt que de s’attaquer à la rémunération à l’acte, une des grandes causes des problèmes existants, le Dr Barrette s’attaque aux jeunes médecins, qui sont majoritairement des femmes. Plutôt que d’essayer de comprendre le nouveau mode d’emploi, il sort le bon vieux bâton.