mercredi 16 juillet 2014

La morale de l'argent

La récente controverse entourant le ministre Bolduc aura fait comprendre une chose : une partie importante des médecins du Québec marche à l’argent. Partout où l’on regarde, on est frappé par des chiffres astronomiques : la prime à l’inscription du Dr Bolduc (215 000 $), l’indemnité de départ du Dr Barrette (1,2 million), la moyenne salariale d’un radiologiste (628 819 $), voire d’un simple médecin de famille (264 673 $). Chiffres auxquels on pourrait ajouter les incitations financières pour pratiquer en région (salaire majoré à 145 % pour un médecin spécialiste, augmentation de 30 % pour un médecin de famille), pour ne rien dire du salaire du Dr Couillard du temps où il conseillait le ministre de la Santé saoudien, et qui demeure à ce jour secret.
  On sait évidemment depuis longtemps que les médecins gagnent très au-dessus de la moyenne. Et on veut bien, vu leurs études spécialisées et l’importance qu’ils ont dans un système démocratique. Mais la récente controverse a mis à nu un rapport de force qui va bien au-delà, une espèce de prostitution qui se fait au nom d’une meilleure gestion de la santé où, en échange d’argent sonnant, on donne un service qui devrait être donné normalement, naturellement, dans l’ordre normal des choses. Un problème certainement plus grave que l’engorgement à l’urgence et la danse des 7 voiles des groupes de médecins de famille.
  Déjà, on soupçonnait le paiement à l’acte d’introduire un mercantilisme un brin malsain dans le système de soins. Bien des études le disent, la rémunération à la pièce incite « les médecins à travailler de façon individualiste et parfois à rester insensibles aux demandes de personnes souffrantes ». Mais le chantage financier qui désormais sous-tend le système de santé, où l’on graisse la patte d’un médecin simplement pour s’assurer qu’il prend le nombre adéquat de patients, laisse bouche bée. Pire, il est la meilleure indication qu’il y a quelque chose de pourri dans le royaume.
  Ce n’est pas moi qui le dis, mais le docteur en économie et professeur au Département d’administration de la santé de l’Université de Montréal, André-Pierre Contandriopoulos, auteur d’un texte qui circule abondamment dans le milieu de la santé, «Inertie et changement ». À ce que je sache, M. Contandriopoulos ne s’est pas prononcé sur la question Bolduc, mais son analyse de la paralysie du système de santé québécois y répond néanmoins.
  Il y a plusieurs explications à la crise qui sévit depuis 40 ans dans le secteur de la santé, en commençant par la complexité du système, mais la principale, selon lui, tient à un conflit de valeurs. C’est-à-dire que les valeurs qui sous-tendent le type de système que nous nous sommes donné depuis la seconde Grande Guerre, et qui d’ailleurs font notre fierté — égalité, liberté, efficacité — sont en collision frontale avec les exigences de rentabilité du système. La notion de soigner la population, toute la population et gratuitement par-dessus le marché, notion magnanime s’il y en a une, à laquelle vient s’ajouter le serment d’Hippocrate, beaucoup de vertu là aussi, se casse périodiquement la gueule sur une combinaison de chiquage de guenille entre différents paliers d’intervenants (professionnels, technocrates, marchands, politiciens) et d’innovations technologiques qui changent constamment les façons de faire.
  Le réputé docteur donne comme exemple la rémunération des médecins et l’accessibilité aux médecins de famille pour « illustrer l’étonnante inertie du système de soins ». Dans un cas comme de l’autre, il démontre comment les mêmes diagnostics ont été posés tous les 10 ans environ, commençant par la commission Castonguay-Nepveu en 1970 jusqu’à la commission Clair en 2000, sans que rien, ou presque, ne change.
  À la lumière de la récente controverse, on peut dire qu’il y a quand même une chose qui change, magnifiquement illustrée, d’ailleurs, par la prise de bec entre l’ex-ministre de la Santé Claude Castonguay et le ministre actuel, Gaétan Barrette : le rapport à l’argent. Le bras de fer constant entre les valeurs d’entraide et de compassion qui sous-tendent le travail de soignant, défendu avec vigueur par M. Castonguay, et un système de plus en plus axé sur l’argent, qui récompense le dévouement à coups de carottes en or, défendu par M. Barrette, illustre bien la dérive dans laquelle on se trouve.
  Le Dr Barrette a beau tenter de discréditer son adversaire en le traitant, à mots couverts, de « vieux », tout le monde sait que c’est l’ancien ministre libéral qui a raison. C’est de la vision humaniste d’un Claude Castonguay dont le système de santé a besoin, plutôt que de la vision « au plus fort la poche » défendue, non sans acrimonie, par Gaétan Barrette.

mercredi 9 juillet 2014

L'Écosse


J’arrive de deux semaines de villégiature écossaise, destination choisie tant pour ses spectaculaires plateaux de verdure que pour ses penchants indépendantistes. On ne peut pas être Québécois en Écosse sans se demander, et le demander constamment autour de soi, comment les gens voteront le 18 septembre prochain. L’Écosse devrait-elle être un pays indépendant ? C’est la question simple et précise, élaborée par une commission électorale, qui sera bientôt posée aux trois millions d’Écossais en âge de voter.
  Surprendront-ils le monde entier en votant « aye », ou suivront-ils les sondages en votant non ? C’est la tendance depuis un an, mais encore faut-il voir le sondage. En juin, on demandait aux électeurs : « Si vous étiez certain que David Cameron demeurerait au pouvoir en 2015, comment voteriez-vous au référendum ? » Réponse : oui, 44 %, non, 38 %, indécis, 18 %. Tout n’est donc pas encore joué.
  À quelques mois du moment tant attendu, on s’attendrait à un peu de trépidation. Je ne l’ai pas sentie. Mis à part une fenêtre ou deux arborant un gros Yes !, les manchettes d’usage et, si par hasard vous vous aventurez à la chambre des débats du Parlement écossais, quelques envolées de la part de députés, dont deux références peu flatteuses au Québec, bref, mis à part ces petites étincelles, on ne sent pas le pays sur le point de remettre en question 300 ans d’histoire.
  Les Écossais ont cédé à l’Angleterre leur indépendance, et jusqu’à leur Parlement, en 1707, sans trop de pleurs ou de grincements de dents, pour des raisons essentiellement économiques, après s’être partagé les mêmes monarques pendant plus de 100 ans. L’Écosse a une histoire diamétralement opposée à la nôtre, en d’autres mots. L’ultime conquête s’est faite sans heurts, l’intégration étant commencée depuis fort longtemps, conquis et conquérants parlant une langue commune depuis des siècles. Dans ce petit pays où l’on compte 6,74 millions de moutons pour 5,3 millions d’humains, seulement 1,1 % de la population parle encore le gaélique. En plus, les Écossais ont attendu jusqu’en 1997 avant d’exiger de ravoir leur Parlement. Pas de bombes, pas de peur de disparaître, pas d’aliénation culturelle profonde avec ses voisins. Seulement, et c’est ce qui explique l’animosité vis-à-vis de Cameron, l’Écosse est beaucoup plus sociale-démocrate que le grand frère anglais.
  Le Québécois égaré sur le Royal Mile à Édimbourg, à quelques pas d’où vit la reine Elizabeth quelques semaines par année, pourrait bien se demander quelle mouche les a piqués, pourquoi soudainement se lancer tête baissée dans cette « fantaisie », pour reprendre les termes des pro-unionistes. Deux choses. D’abord, l’Écosse, en plus de son whisky vendu à travers le monde au coût de 5 milliards de dollars par année, peut compter, depuis quelques décennies, sur d’importantesréserves de pétrole. Ça donne un pied sur lequel danser. Ensuite, Alex Salmond et son parti indépendantiste, le Scottish National Party (SNP), une fois élus en 2011, ont immédiatement mis leur programme en application, sans demi-mesures ou questions tarabiscotées, sans promesses de « bon gouvernement » ou autres diversions. Cap sur l’indépendance.
  Peu surprenant que le premier ministre écossais ait tourné le dos à Pauline Marois, lors de son passage, il y a un an et demi. Le Québec n’est absolument pas une référence en Écosse à l’heure actuelle. Il suffit d’être une touriste québécoise dans un pub édimbourgeois, un soir d’été, pour le comprendre. Le pire scénario serait un « Montreal job », dit un enseignant à la retraite, Andrew Murray Todd. Il veut dire un résultat kif-kif comme en 95. Et puis, à la chambre des débats, des députés de l’opposition parlent de la situation québécoise comme d’un « neverendum », une affaire qui ne finit plus et qui tourne en rond.
  Autrement, ce sont beaucoup les mêmes arguments entendus ici qui dominent. La campagne du Better Together accuse le SNP de rêver en couleur et de démoniser Westminster. La campagne du Yes Scotland accuse les unionistes de refuser de vivre dans un « pays normal » et d’être nés pour un petit pain. « C’est la peur du côté du Non et l’espoir du côté du Oui », résume un vendeur de bon whisky, un Néo-Zélandais venu vivre sa passion du malt écossais à Édimbourg.
  Pour ce que ça vaut, ma petite enquête a révélé que ceux qui ont des liens avec l’Angleterre ont tendance à se prononcer contre l’indépendance, alors que les autres sont en pour. « C’est une occasion qui ne reviendra plus », dit une jeune enseignante du nord du pays, Laura Mennie. Pour les purs laines, il est évident que l’Écosse n’est pas l’Angleterre, culturellement autant que politiquement, et que l’union les dessert.
  La tête ou le coeur ? Qui des deux l’emportera en septembre prochain ? Les paris sont ouverts.