mercredi 27 avril 2016

Bébé Carmen

Carmen est cette enfant thaïlandaise qui a vécu dans les limbes pendant quinze mois en attendant que l’on décide qui, de la mère porteuse ou du couple homosexuel, devait en hériter. Une histoire digne du roi Salomon, mais transposée dans l’ère du village global et de la haute technologie.
 
Comme dans l’Ancien Testament, les coeurs balancent à savoir laquelle des deux parties est la plus méritante : Patidta Kusolsang, la femme qui a porté l’enfant pendant neuf mois, mais qui aurait viré son capot de bord en constatant que le couple n’était pas « normal » ; ou alors les deux hommes, l’Américain Gordon Lake et l’Espagnol Manuel Valero, légalement mariés et déjà parents d’un autre enfant in vitro, né en Inde il y a deux ans ? Pour ajouter à l’imbroglio, M. Lake est le père biologique (il a fourni le sperme,) alors que Mlle Kusolsang n’a pas de lien génétique à sa progéniture (ce ne sont pas ses ovules). Le sang thaïlandais de l’enfant ne fait par ailleurs aucun doute.
 
Bien que la couverture internationale ait été fort sympathique au couple gai, la Thaïlande interdit depuis février dernier les services de mères porteuses aux étrangers. Reconnu pour ses agences de procréation assistée bon marché, le pays s’est vu forcé de restreindre la pratique après avoir vécu deux histoires d’horreur : l’abandon d’un enfant trisomique par un couple australien, qui a par ailleurs emmené avec lui la jumelle parfaitement normale du bébé, et la procréation à gogo d’un millionnaire japonais de 24 ans qui s’est payé 16 paternités en quelques années.
 
Le suspense était donc à son comble le mardi 26 avril, lorsqu’un tribunal de Bangkok jugea en faveur des deux hommes. En dépit de la nouvelle loi et malgré le fait qu’une mère porteuse en Thaïlande, comme au Québec d’ailleurs, est considérée comme la « mère légitime », Gordon Lake et Manuel Valero pourront donc enfin rentrer chez eux avec bébé Carmen.
 
La décision n’est pas sans faire frémir. D’abord, c’est la victoire de la paternité sur la maternité et, peut-être surtout, des plus forts sur les plus faibles. Dans un pays comme la Thaïlande, les services de procréation assistée, sans grande protection pour les femmes qui s’y adonnent, équivalent à un autre type de tourisme sexuel. Où qu’on la pratique, la dénommée maternité pour autrui n’a rien de magnanime, mais dans des conditions comme celles-là, elle ajoute l’exploitation du corps des femmes à celle du tiers-monde. Deux pillages en un. Le fait qu’il s’agisse de femmes pauvres dans des pays souvent miséreux ajoute à la marchandisation de ce type de grossesse. Et pourtant, tout ce que nos heureux papas trouvent à dire, c’est : « On veut simplement rentrer chez nous et vivre une petite vie de famille banale comme tout le monde. » Cette inconscience de la part de deux hommes, qui doivent pourtant connaître ça, la discrimination, laisse pantois.
 
L’histoire n’est pas sans rappeler celle de Joël Legendre (vous savez, une de ces vedettes que les médias québécois nous donnent en pâture constamment), qui connaît lui aussi la paternité grâce à une mère porteuse, mais sans litige dans son cas. M. Legendre a beaucoup parlé de la « grandeur d’âme » de sa formidable amie. Bien qu’au Québec, il soit interdit de payer une mère porteuse, peut-on s’imaginer qu’une femme prête son ventre comme elle prêterait sa batterie de cuisine ? Sans calcul, sans arrière-pensée, sans conséquence pour elle-même ou pour l’enfant ? En d’autres mots, payée ou pas, la mère porteuse commercialise la maternité en offrant un utérus en location, en divorçant le fait d’être mère du fait de porter un enfant, du jamais vu dans l’évolution humaine.
 
Il y a un parallèle à faire ici avec la commercialisation d’un autre service sexuel essentiel, la prostitution, mais à mon sens, le phénomène des mères porteuses est bien plus inquiétant encore. Car il disloque l’acte fondateur de l’humanité, le fait de mettre au monde, en en faisant une commodité qui peut s’acheter avec de belles paroles ou de l’argent sonnant, c’est selon. Que l’évolution rapide des droits homosexuels, dont il faut par ailleurs se réjouir, donne lieu à une espèce d’impérialisme de la paternité est également troublant. Au nom de quel principe un homme, gai de surcroît, peut-il revendiquer son droit d’avoir un enfant avec une femme qui, elle, théoriquement, n’en veut pas ? Car il y a là une autre grande dislocation : celle de l’entente sexuelle et amoureuse à la base de la procréation.
 
Les hommes gais sont de plus en plus nombreux à vouloir des enfants ? À la bonne heure ! Partout au monde, il y a des milliers d’enfants qui ne demandent qu’à être adoptés.

mercredi 20 avril 2016

L'hiver meurtrier

L’hiver a été particulièrement dur cette année pour trois communautés autochtones. À Pimicikamak, au Manitoba, 100 enfants ont été mis sous surveillance après la découverte de pactes de suicide. À Attawapiskat, en Ontario, on a déclaré l’état d’urgence après 40 tentatives de suicide, dont 11 dans la même journée. Et à Kuujjuaq, au Québec, cinq Inuits de 15 à 20 ans ont réussi à s’enlever la vie au cours des trois derniers mois. Le suicide est la première cause de mortalité chez les autochtones de moins de 45 ans, mais aujourd’hui il touche des enfants qui ont à peine l’âge de la puberté. « C’est la tragédie la plus lourde à laquelle nous devons faire face », a dit la ministre fédérale de la Santé, Jane Philpott.

Bien sûr, ces communautés croupissent dans une misère noire, sans travail, logements ou soins de santé adéquats, sans rien, et la toxicomanie en sus. Mais des enfants qui se suicident ? Le propre de l’être humain est de vivre, à plus forte raison quand on est encore neuf en ce bas monde. Comme en témoignent les grands malades, les condamnés à mort et les survivants de l’Holocauste, survivre est notre instinct le plus irrémédiable. Si le colonialisme, le racisme, les pensionnats autochtones, l’acculturation, en plus des conditions de vie lamentables sont tous des facteurs qui peuvent expliquer ce désastre, on s’attendrait à ce que les plus vieux soient davantage affectés, non ? Pourquoi sont-ce les enfants qui se suicident alors qu’à leur âge, la mort est encore une abstraction ?

Ce mystère n’est pas sans en rappeler deux autres. Le taux de suicide est monté en flèche au Québec après la Révolution tranquille, après plus d’éducation, de culture et d’ouverture sur le monde. Après qu’on eut amélioré notre sort, quoi. Avant ce tournant fatidique, le Québec affichait un des taux de suicide le plus bas au Canada. Aujourd’hui, il demeure un des plus hauts. Entre 1950 et 2000, le suicide a augmenté de 280 % au Québec. Si chaque pays a un potentiel suicidaire, une force collective qui pousse au suicide, dit le sociologue Émile Durkheim, alors le Québec est doté d’un courant suicidogène au-dessus de la moyenne. Curieux, quand même, et non, le rejet du catholicisme n’explique pas tout.

Autre spécimen à mettre sous le microscope : ce sont des années après, et non durant leur incarcération dans les camps, que plusieurs intellectuels juifs ont mis fin à leurs jours. Alors qu’ils vivaient un cauchemar cent fois pire qu’Attawapiskat, ils ont résisté et survécu. L’écrivain italien Primo Levi, qui s’est suicidé 40 ans après sa libération, attribue ce miracle au besoin de concentrer corps et âme sur l’essentiel. « Quémander un bout de pain, éviter les travaux épuisants, rapiécer ses chaussures, voler un balai… La besogne de vivre est la meilleure défense contre la mort, et pas seulement dans les camps. »

Le Québec d’avant la Révolution tranquille était consommé par la survivance. La besogne de vivre, d’assurer la survie matérielle, prenait l’essentiel de nos énergies. C’est plus tard, après que l’éducation, la culture et la création d’institutions nous eurent relevé la tête que le désespoir apparaît. Après avoir eu le loisir de réfléchir à qui nous sommes, en d’autres mots. « Je suis le symbole fracturé de la révolution du Québec, mais aussi son reflet désordonné et son incarnation suicidaire, écrit Hubert Aquin. Me suicider partout et sans relâche, c’est là ma mission. » L’auteur de Prochain épisoderéussira à se tirer une balle dans la tête le 15 mars 1977.

J’ai toujours pensé que ce qui avait tué Hubert Aquin, comme tant d’autres artistes québécois, c’était de se savoir debout, mais sans pouvoir se tenir la tête haute. Coincé entre un passé rétrograde et un avenir incertain. Oui, la désintégration sociale, le manque de repères, de modèles, de spiritualité et d’opportunités peuvent mener au désespoir. Mais c’est bien davantage la conscience qu’il peut y avoir autre chose, qu’il devrait y avoir autre chose, qui tue. En d’autres mots, ce n’est pas d’être humilié, négligé ou d’être né pour un petit pain qui est mortel. C’est le décalage entre ce qu’on possède et ce qu’on veut, ce qu’on est et ce qu’on sait qu’on pourrait être qui est invivable.

« Vous n’avez pas été faits pour vivre comme des brutes mais pour suivre le chemin du bien et de la connaissance », dit Ulysse à ses marins dans La divine comédie, un vers de Dante cité par Primo Levi à ses codétenus d’Auschwitz. Ces mots avaient aidé à donner espoir. Il faut pouvoir voir plus loin et plus grand que nous, sinon on meurt. Sinon on reste, comme dit un autre rescapé puis suicidé d’Auschwitz, Jean Amery, des« torturés pour toujours ».