mercredi 16 mai 2018

La politique à la carte

Pour Marguerite Blais, les aînés, pour Michelle Blanc, le numérique, pour Michel Gauthier, les intérêts du Québec et pour l’homme d’affaires Alexandre Taillefer, ce sont les valeurs progressistes qui l’appellent. La politique étant un milieu difficile, ingrat même, il vaut mieux être porté par dedans, c’est sûr, avant de se jeter dans la gueule du loup. La surprise n’est pas là. Mais quel set carré de convictions disparates quand même, quelle macédoine de recrues et de partis drôlement assortis. Et swingue la baquaisse..

Après les questions posées par l’apparition de Vincent Marissal à Québec solidaire le mois dernier, interrogeons-nous à nouveau sur les véritables raisons de ces mariages à la va-vite. Que vient faire une femme « de gauche » (Marguerite Blais) à la Coalition avenir Québec ? Un « progressiste » (Alexandre Taillefer) à la direction de campagne d’un parti qu’il a lui-même critiqué pour ses politiques néolibérales ? Un pilier du Bloc québécois (Michel Gauthier) au Parti résolument conservateur du Canada ? Une spécialiste du numérique (Michelle Blanc) — qui visait en fait la CAQ, mais qui est prête à se laisser consoler par un autre —au PQ?

Je veux bien croire que la gauche et la droite sont des notions un peu galvaudées, qu’elles ne sont pas parfaitement étanches, qu’il faut toutes sortes de personnes pour former un parti politique, comme le Bloc et le PQ l’ont d’ailleurs chacun démontré. Mais, de grâce, un peu de suite dans les idées! Un peu de respect pour les partis politiques! Un peu moins d’ambition personnelle...

On met aujourd’hui le pied dans l’étrier non pas à cause de ce que représente le parti, mais malgré ce qu’il représente. Comme si l’important était l’étrier lui-même, l’élévation offerte du fait de se déclarer aspirant jockey. Et au diable le programme du parti. Pourtant, comme le disait Gabriel Nadeau-Dubois cette semaine, «tous les partis politiques veulent exercer le pouvoir». C’est la raison d’être d’une formation politique, sinon on passe à autre chose. En choisissant d’y adhérer, on choisit donc une certaine philosophie, une façon de concevoir le monde, de partager les ressources entre les plus forts et les plus faibles. Les aînés? De la tarte aux pommes. Tout le monde est pour. Idem pour le numérique et les supposés intérêts du Québec. Tous les partis fédéraux vont y aller, ici aussi, d’une génuflexion. C’est la partie facile.

La partie difficile, c’est de savoir comment on concilie sa petite niche à soi avec les intérêts décidément moins gracieux du parti choisi. Marguerite Blais peut-elle ignorer que la CAQ n’annonce rien de bon pour les garderies publiques, pour l’environnement, pour une fiscalité mieux répartie? Michel Gauthier, qu’il se joint à un parti dont la vision socio-économique est l’exact contraire de ce que le Bloc a longtemps représenté? Peut-il ne pas se rendre compte qu’Andrew Scheer, comme Stephen Harper avant lui, n’est vraiment pas Brian Mulroney? Un parti politique est une chapelle. Une fois entré, on peut toujours se tenir debout derrière, mais on ne peut pas faire semblant qu’on n’est pas à l’intérieur des murs. À moins évidemment d’être Donald Trump et, vous me voyez venir, c’est précisément le danger de ce type de pensée en vase clos, de cette politique nombriliste et à la carte.

L’élection de Donald Trump a achevé ce qu’il restait des valeurs et des principes républicains. Le parti d’Abraham Lincoln est aujourd’hui le parti de la compromission et du n’importe quoi. Si le cynisme envers l’establishment politique existait bien avant lui, son ignorance et son regardez-moi-bien-aller, son mépris des gens et des institutions ont fini par totalement dégrader la fonction qu’il incarne. Je ne prétends pas, bien sûr, qu’un Donald Trump se cache parmi les individus ici nommés. Seulement que la dévalorisation de la politique, le cynisme à son endroit, sont directement proportionnels à cette tendance à tourner les coins ronds, à jouer sur les émotions et, surtout, à dire une chose et son contraire.

Tout n’est pas réconciliable. Un parti qui a sabré les écoles et les services de santé ne peut pas décemment prétendre être l’ami des professeurs, des élèves et des malades aujourd’hui. Un parti qui a joué la carte de la division pour mieux rallier les Québécois de souche peut difficilement prétendre être un parti ouvert à tous. Que ce soit celui d’un parti ou celui d’un individu, l’opportunisme a toujours bien mauvais goût.

mercredi 9 mai 2018

Derniers de classe

Tout un choc, quand même. Nous arrivons bons derniers en ce qui concerne les diplômes d’études secondaires, dit une récente étude de l’Institut du Québec. Derrière l’Ontario, on veut bien, on a l’habitude, mais le Nouveau-Brunswick ? Les Territoires du Nord-Ouest ? Le problème n’est donc pas seulement financier, ni seulement celui des garçons non plus. Le Québec n’aurait que des filles au secondaire que nous traînerions toujours derrière : l’écart pour les diplômes entre les adolescentes de l’Ontario et celles du Québec était de 16 % aux dernières nouvelles.
Il y a donc une question plus large, une question qui, contrairement à celle des garçons, n’a pas encore été beaucoup discutée, d’autant plus qu’elle ne cadre pas avec la « démocratisation du savoir » dont nous sommes par ailleurs et à juste titre très fiers.
Le Québec fête cette année 50 ans d’un réseau éducatif unique en Amérique du Nord, le réseau des cégeps, 66 au total, en plus des 10 universités du Québec. Le fait d’avoir tapissé la province d’établissements postsecondaires explique pourquoi c’est ici qu’on compte le plus de diplômés universitaires à travers le pays. En matière d’éducation, il n’y a donc pas que de mauvaises nouvelles. Si on parle aujourd’hui du Canada comme d’une « superpuissance en éducation », c’est beaucoup grâce à cette donnée on ne peut plus québécoise.
Le Québec est aussi responsable de 1 % des publications scientifiques dans le monde, une quantité énorme par rapport à son poids démographique, et atteint des sommets en maths en 1re et 2e secondaire. À noter que ces derniers exploits sont surtout dus au sexe masculin, vu le nombre toujours famélique de femmes dans le domaine des sciences pures. Donc, tout n’est pas noir côté cour non plus. En d’autres mots, en matière de réussite scolaire, qu’il s’agisse des garçons ou de la province en général, le parcours du Québec est en dents de scie : d’un côté, on touche le firmament, de l’autre, les bas-fonds. À mon avis, il s’agit des deux côtés de la même médaille.
La réussite scolaire s’explique de deux façons, en règle générale : parce que c’est « de famille » ou parce que la survie du groupe culturel auquel vous appartenez en dépend. Il faut une certaine prédisposition pour aimer l’école, en d’autres mots. Soit parce que vous êtes tombé dedans étant petit et, donc, peu importe votre sexe, la lecture, la joie d’apprendre est aussi naturelle que celle de jouer. Soit parce que vous avez intégré l’idée que les études sont la seule façon de contrer votre marginalité culturelle ou socioéconomique. C’est la raison pour laquelle les immigrants, les Franco-Ontariens ou encore les anglophones du Québec réussissent très bien. C’est aussi pourquoi les filles pètent aujourd’hui des scores : elles ont besoin de cet avantage pour contrer le désavantage d’être fille. Ce n’est pas seulement parce qu’elles sont sages comme des images.
De la même façon, ce n’est pas d’abord leur incessant besoin de bouger qui coule les garçons. C’est une certaine indifférence vis-à-vis de l’école qui vient en grande partie du fait qu’ils ne sont pas convaincus qu’ils en ont besoin. Or, cette même indifférence se retrouve, et c’est tout aussi inquiétant, dans une certaine partie de la population francophone. Les sondages menés annuellement pour le compte de la Fédération des cégeps révèlent, dit son président, Bernard Tremblay, que de « 20 à 30 % de gens ne se sentent pas concernés par l’éducation postsecondaire ».
Pourtant, s’il y a un peuple qui craint pour sa survie, ce sont bien les Québécois. Pourquoi alors autant de francophones ne conçoivent-ils pas, à l’instar d’autres groupes vulnérables, l’éducation comme une bouée de sauvetage ? Serait-ce que les progrès d’après la Révolution tranquille, dont on vante sans cesse les mérites, le fameux Québec Inc., nous aveuglent face à une certaine carence intellectuelle ? Bernard Tremblay, lui, pense que l’industrie de la construction, une chasse gardée pour Québécois de souche sans beaucoup d’éducation, a pu servir de miroir aux alouettes pour bon nombre de jeunes hommes. « Il y a tout un secteur de l’économie qui a continué à prospérer sans l’apport d’études poussées », dit-il.
La tendance au Québec de se voir comme un petit village gaulois bien organisé, autosuffisant, unique au monde, expliquerait-elle, maintenant, l’indifférence plus large à l’égard de l’éducation ? Nous vivons ici comme dans une bulle, très souvent, bercés par l’illusion que nous avons vaincu l’obscurantisme, la fameuse Grande Noirceur. À tant se féliciter de ce qui a été accompli, a-t-on fini par ne plus voir le reste ?