mercredi 22 mars 2017

Dormir au gaz

Les accusations fusent toujours. Une semaine après le « cafouillage » du siècle, lors de la tempête qui a causé six morts au Québec, les ministres du Transport et de la Sécurité, les responsables à la SQ (pour ne rien dire de l’agent qui ne serait jamais sorti de son autopatrouille), les chargés du déneigement, les camionneurs qui ont supposément joué les mauvais citoyens et, bien sûr, tous ceux qui ont regardé leurs petits écrans pendant des heures sans rien dire… tous sont montrés du doigt. Comment a-t-on pu manquer si cruellement de jugement ? La question se pose.

Mais ne manque-t-il pas un coupable à ce pilori ? Les changements climatiques. Bien sûr, lorsqu’il s’agit de météo, difficile de jurer qu’un dérèglement inusité de la nature est en cause. La revanche de l’hiver, on connaît ça, après tout. Il faudrait une accumulation de données pour pouvoir prouver que les fainéants ne sont pas seulement ceux qu’on pense. Ce qu’on sait, par contre, c’est que les changements climatiques ne font pas que réchauffer l’atmosphère. Ils favorisent également « les phénomènes météo extrêmes à travers le monde ». Pensons à la vague de chaleur en Europe en 2003 (70 000 morts), à l’ouragan Katrina en 2005 (1836 morts), à la sécheresse en Afrique en 2011 (258 000 morts), aux inondations au Pérou pas plus tard qu’avant-hier (75 morts).

Bien qu’ils fussent décidément moins mortels, le Québec a aussi connu des phénomènes extrêmes, particulièrement en hiver. La tempête de verglas de 1998, l’accumulation record de neige de 2007-2008, l’hiver particulièrement clément de 2011-2012 (comment oublier ces invraisemblables 24 degrés le 22 mars 2012 ?), les inondations en Montérégie la même année, l’érosion soudaine des berges aux îles de la Madeleine en 2010…

On peut d’ailleurs remercier les dieux de la météo de ne pas faire davantage de morts au Québec, puisque l’augmentation de la température est ici plus élevée qu’ailleurs. Saviez-vous que la même concentration de gaz à effet de serre résulte, en sol québécois, en plus de degrés Celsius ? Selon les chercheurs qui ont réussi à établir un lien entre la production de GES et la hausse de température, « une augmentation d’une tératonne (1000 milliards de tonnes) de CO2 dans l’atmosphère se traduit par une hausse de 3 degrés Celsius au Québec, alors que la moyenne mondiale est de 1,7 degré Celsius ». Pourquoi ? À cause de notre proximité avec l’Arctique, qui se réchauffe beaucoup plus vite qu’ailleurs, la disparition des glaces ne faisant plus écran aux rayons du soleil.

Ce qui nous amène à ceux qui « dormaient au gaz » la nuit du 14 mars 2017. De toute évidence, ils n’étaient pas seuls. Malgré une accointance profonde avec notre pays l’hiver, la majorité d’entre nous ronflions sur le dos, dorlotés par une saison sans grand froid ni grand neige, exceptionnelle encore une fois — un phénomène qui a été encore plus marqué chez nos voisins. À Chicago, une ville pourtant connue pour ses hivers difficiles, il n’y a eu aucune chute de neige en janvier et février cette année. Du jamais vu en 146 ans.

Insouciance généralisée, donc, créée par une situation inusitée. C’est le premier facteur à mettre dans l’équation. Deuxièmement, la tempête s’est avérée être un blizzard. Des vents atteignant « parfois 100 kilomètres à l’heure » ne font pas exactement partie de l’inconscient collectif, de ce à quoi on s’attend quand on nous annonce une tempête de neige. Comment expliquer la mort de deux hommes relativement jeunes autrement ? Morts, non pas dans un fossé, non pas happés par une souffleuse, mais assis dans leur camionnette dans la rue principale de leur village ! Le temps de se rendre compte qu’ils étaient en train de se faire ensevelir vivants et il était trop tard.

« Ça fait 37 ans que je reste ici, dit une résidente à Radio-Canada, c’est vraiment la première fois que je vois un gros vent comme ça. On ne voyait pas le garage en avant. Le vent était déchaîné. »

Les dérèglements climatiques ont donc très probablement participé au dérapage de la semaine dernière. Les désignés coupables n’en sortent pas blanchis pour autant. Tout le contraire. Au-delà de la bêtise du fonctionnaire, de l’irresponsabilité du ministre, de l’égoïsme du camionneur, le comportement véritablement scandaleux n’est-il pas plutôt celui des gouvernements qui, en ne respectant pas leurs promesses de réduction de CO2, en n’investissant pas suffisamment dans l’énergie verte, en ne croyant pas (vraiment) qu’il est possible de bâtir un autre type d’économie, tiennent en otage, non pas quelques centaines d’automobilistes, mais la population tout entière ?

mercredi 15 mars 2017

Identité, prise 3

Un dernier sondage nous dit que personne n’est à l’abri, finalement. Même le Canada propret de Justin Trudeau, coiffant le palmarès des « meilleurs pays du monde », n’est pas sans relents xénophobes. C’est une des conclusions du sondage CROP–ICI Radio-Canada dévoilées cette semaine. Si le Québec se montre plus frileux devant les signes religieux et les musulmans, en particulier, le Canada anglais craint lui aussi pour ses « valeurs ».

C’est vous dire combien le monde bienveillant de l’après-guerre, un monde bâti sur l’ouverture aux autres et l’édification des droits de la personne, ratatine comme peau de chagrin. Je suis toujours un peu soufflée de constater à quel point les temps ont changé en l’espace d’une génération ou deux. Il y a 25 ans, il aurait été impensable qu’un Donald Trump aux États-Unis, un Geert Wilders aux Pays-Bas et une Marine Le Pen en France prennent le pouvoir. Aujourd’hui, sondage après sondage, on confirme que la combinaison fatale de tout ce qu’il y a de plus archaïque, la peur de l’Autre, avec tout ce qu’il y a de plus nouveau, la mondialisation et la haute technologie, nous pousse, partout en Occident, à nous recroqueviller sur nous-mêmes.

Mais le sondage révèle autre chose : il y a de moins en moins de différences entre le Québec et le ROC (rest of Canada). Mis à part la langue, bien sûr, nous chérissons les mêmes valeurs et éprouvons beaucoup les mêmes craintes. C’est une autre raison pourquoi le nationalisme québécois a besoin d’une mise à jour. La notion de survivance, qui a toujours été au coeur de la Belle Province, s’est édifiée à l’encontre du Canada anglais. Depuis la Conquête jusqu’à la Révolution tranquille, le Québec a assuré sa pérennité en construisant des murs. La religion, la ruralité et la langue ont agi comme remparts, comme répudiation permanente de la domination anglaise. À partir de 1960, la survivance s’est incarnée de tout autre façon : en s’opposant mano a mano au gouvernement canadien. Désormais « maîtres chez nous », on exige la séparation des pouvoirs, et que ça saute. Le Canada français, qui depuis ses débuts a toujours été plus lent que son pendant anglais, déboule tout à coup.

Le dernier référendum, en 1995, est le dernier sursaut de ce bras de fer entre le Canada et le Québec. Il n’y aurait pas eu de référendum sans la trahison de Meech, sans la profonde indifférence du ROC envers les demandes du Québec. Ils nous ont craché dessus, alors on s’en va. Pas la meilleure raison de faire l’indépendance, remarquez, mais ç’a failli marcher.

Ce temps, par contre, est révolu. D’abord, de Stephen Harper à Justin Trudeau, on refuse de rejouer dans ce film-là. Au Canada, l’heure est à la réconciliation et aux gestes symboliques. Tenter de faire d’Ottawa, du ROC, du multiculturalisme ou du fantôme de Pierre Trudeau un genre de père Fouettard, 25 ans après que la guerre est terminée, frise le ridicule. Un peu comme la présence du Bloc à Ottawa, d’ailleurs. Essayer de maintenir le Canada anglais dans le rôle de l’« oppresseur », alors que non seulement nous nous ressemblons de plus en plus, mais que de véritables oppressions pèsent sur nous — la dégradation de l’environnement, l’effritement de l’espace démocratique, la crise de l’immigration —, ne tient pas debout. La majorité des jeunes de moins de 35 ans vous le diront.

Au cours des 40 dernières années, le nationalisme québécois s’est recroquevillé sur lui-même, lui aussi. À partir de 1995, soufflé par deux échecs, il s’est maintenu à coups de crainte de l’immigrant, comme je l’écrivais la semaine dernière, et de diabolisation d’Ottawa. Deux négatifs, deux positions défensives, deux soustractions plutôt que des additions. On pourrait trouver mieux, non ?

Il me semble qu’il y a ici une occasion en or de ressouder l’identité québécoise sur quelque chose de plus positif. Il faut certes faire la promotion de la culture et de la langue, mais aussi la promotion de tout ce qui est vivant et de ce que nous avons le devoir de faire vivre encore longtemps, l’environnement. La promotion de la diversité plutôt que de l’uniformité, du débat plutôt que de la censure, d’une véritable laïcité plutôt que de cette catho-laïcité qui embrouille les esprits. Le Québec est un endroit foncièrement généreux, créateur, capable de se mobiliser. Je rêve que nous devenions les Lumières d’un début de siècle encore plongé dans le noir.