mercredi 20 mai 2015

Le triomphe de la non-pensée

« La souveraineté n’est ni à droite ni à gauche, elle doit se faire, point à la ligne. »

La phrase se voulait rassembleuse, un rappel de la coalition qui sous-tend le Parti québécois, et une réaffirmation du lauréat de « faire du Québec un pays ! » Mais cette phrase, utilisée de plus en plus comme un slogan péquiste, contient le ver qui ronge le parti depuis maintenant plus de 10 ans. Plus encore que la déconfiture précoce d’un Jean-François Lisée, le manque d’argent d’un Pierre Céré ou le mauvais score d’une Martine Ouellet, la phrase est la preuve du problème criant de la gauche au sein du parti, maintenant que la droite prend officiellement les devants.

D’abord, une telle affirmation est presque toujours utilisée par ceux qui n’apprécient guère les remises en question, les conservateurs parmi nous. Au moment où le mouvement des femmes prenait son envol, combien de fois a-t-on entendu : « Nous ne sommes pas des hommes et des femmes, nous sommes tous des êtres humains ! » Les Noirs ont eu droit à la même poutine lors de la lutte pour les droits civiques aux États-Unis. Et jusqu’à Jean Chrétien qui nous servait, lors du référendum de 1980, sa version maison : « Nous ne sommes pas des francophones ou des anglophones, nous sommes tous des Canadiens. »

Appelons ça le triomphe de l’irréfléchi, pour reprendre une expression de John Maynard Keynes (The Triumph of the Unthinking). Une manière de taire de légitimes revendications en étalant une supposée grandeur d’âme. De grâce, laissons de côté ces basses considérations (droite, gauche, hommes, femmes…) pour se concentrer sur le transcendant, l’universel et, dans le cas qui nous occupe, l’indépendance du Québec. Il n’y a pas plus ratoureux que ce type de raisonnement, mais bon, ça marche chaque fois. Devant des souverainistes qui ont terriblement besoin de croire que l’envol est imminent, c’est du bonbon.

Plus que jamais, le mouvement indépendantiste est composé de « deux formations », rappelait un jeune décrocheur de la souveraineté à la radio cette semaine. D’un côté, ceux qui n’ont d’yeux que pour l’os de l’indépendance (j’entends encore Pierre Falardeau traiter Françoise David de « mère Teresa » parce qu’elle osait invoquer un « projet de société »), les pragmatiques, disons, de plus en plus majoritaires, et ceux qui, comme Françoise, veulent de la chair sur l’os et qui ne croient pas suffisant de savoir où l’on s’en va, ils veulent savoir aussi dans quel véhicule on s’embarque. Appelons-les les idéalistes, en perte de vitesse. Beaucoup des 70 000 membres qui ont quitté le PQ depuis 2007 appartiennent, on s’imagine, à cette dernière catégorie.

L’ascension vertigineuse de PKP au sein du parti a eu comme effet de souligner à gros traits le problème d’ambiguïté en ce qui concerne la souveraineté. Mais cette ambiguïté a aussi déteint sur le fonds de commerce, si on peut dire. À force de tergiverser sur l’article 1, on en est venu à branler dans le manche par rapport à la social-démocratie. Cette tendance à parler des « deux côtés de la bouche » s’est surtout illustrée sous Pauline Marois, une femme pourtant responsable de réformes législatives très progressistes. Bien davantage que le déficit zéro de Lucien Bouchard, le virage pétrolier puis, surtout, identitaire du PQ en 2014, le « mépris des droits fondamentaux », pour reprendre les termes du jeune décrocheur de tantôt, ont sapé les fondements sociaux-démocrates du parti. Une telle trahison — car c’est bel et bien de cette façon que la gauche engagée l’a vécue — ne se raccommode pas à coups de phrases creuses, comme celle citée en ouverture.

S’il est vrai qu’il y a toujours eu une droite et une gauche au PQ, elles ne sont pas interchangeables, encore moins équivalentes, pour autant. La naissance, l’essor et l’évolution du parti sont tous attribuables à la gauche, pas à la droite. Les Jacques Brassard et Guy Chevrette de ce monde ont essentiellement été tenus dans les coins pour ne pas trop embarrasser (dans tous les sens du mot) le parti. Avec l’élection de PKP à la tête du PQ, l’ordre des choses vient d’être inversé.

On peut toujours prétendre que celui qui incarnait le mieux le néolibéralisme encore récemment, l’héritier de Québecor, Pierre Karl Péladeau, peut maintenant, sans s’étouffer, pourfendre le néolibéralisme et se dire progressiste. Qu’une telle mutation quasi instantanée est toujours possible. On peut toujours. Mais pas sans cracher sur la valeur des mots, sur celle des idées et sur les mouvements qui ont mis des années, voire des générations à défendre autre chose que le monde des affaires et le bling blingdu vedettariat culturel.

mercredi 13 mai 2015

Toi, le gros

« Toi, le coach de ski qui a trop de pouvoir sur tes athlètes. Toi, l’étudiant en médecine dentaire ou le médecin qui a accès au chloroforme. Toi, le douche qui travaille s’a construction… »

On pourrait ajouter ici : toi, l’adolescent qui embarre une fillette de quatre ans dans les toilettes pour l’initier à l’inimaginable…

« Ça part d’où ton affaire ? Dans ta tête, dans tes culottes, dans ta main, dans ton oeil ? C’est quoi ? Trop de circulation sanguine ? Carence de cul ? Frustration parce que tu pognes pas ? Internet te fournit pas, t’as besoin de peau ? »

Je mets ici en parallèle deux événements : l’un extraordinaire, l’autre épouvantable.

D’abord, le monologue du comédien et auteur Steve Laplante, donné lors de la soirée de clôture du festival du Jamais lu, samedi dernier. Il participait à une lecture de textes de sept hommes, une première dans son genre, inspirée par la vague de dénonciations d’agressions sexuelles, subies par des femmes, l’automne dernier.

« On va se parler entre gars si tu veux bien. Aie pas peur, ce sera pas très poétique. »

Et puis, la dernière horreur dans ce département déjà plein à craquer : l’agression sexuelle d’une fillette dans une garderie subventionnée de l’ouest de l’île de Montréal. Au Québec, 50 % des victimes d’agression sexuelle sont des filles de moins de 18 ans et 10 % ont moins de cinq ans. Comme chaque fois qu’une telle calamité arrive, les questions se sont dirigées lundi dernier vers les superviseurs, l’établissement, le gouvernement. Où étaient-ils ? Pourquoi n’a-t-on rien fait ? On n’a à peu près pas parlé de l’agresseur derrière tout cet émoi, comme s’il s’agissait d’un « fait de Dieu », un terrible revers de la nature auquel, que voulez-vous, il faudrait presque s’habituer.

Tout le génie du texte de Steve Laplante tient au fait qu’il s’adresse directement à l’agresseur, d’homme à homme par-dessus le marché. Une bouffée d’air frais dans un cachot qui pue le moisi.

« Pis le soir même, c’est quoi qui se passe ? Comme quand ça vient de finir ? Quand tu décides que c’est fini ? […] Y as-tu comme une formule, une affaire précise que tu dis ? “ Merci beaucoup ” ou “ S’cuse-moi, j’ai de la misère dans ma quête de tendresse ”… »

Espèce de version masculine de Les fées ont soif, un puissant ras-le-bol qui, lui aussi, a mis du temps à jaillir, le texte a été le clou de la soirée. Ce cri dans le désert de l’indignation masculine (vis-à-vis du sort toujours maudit réservé aux femmes) arrive d’ailleurs à point nommé. Parmi tous les thèmes abordés lors de la course à la direction du PQ, 18 en tout, rien qui concerne spécifiquement les femmes et moins que rien sur l’autre éléphant dans la pièce, la violence sexuelle et conjugale. On a davantage parlé des fléaux que vivent les agriculteurs, finalement, que ceux que vit ou vivra un tiers de la population féminine. Et puis, on attend toujours « les suites du plan d’action sur les agressions sexuelles », promis par la ministre de la Justice et de la Condition féminine, Stéphanie Vallée, dans la foulée d’audiences publiques tenues en février dernier.

Alors, en attendant que les politiciens se branchent, laissons parler Steve Laplante :

« Toi, Ghomeshi. Toi, la main longue qui va reconduire la gardienne. Toi qui étais saoul. Toi, Gab Roy. Toi, Man, Dude, Big. Toi, le gros […] Savais-tu que t’as pas le droit de brûler des pneus ? Pu le droit de fumer dans les avions. Tu peux pas texter en conduisant. Tu peux pas verser ton reste de peinture à l’huile dans le lavabo. On est en 2015. Tu l’as pu l’excuse de l’homme des cavernes. C’pas compliqué ce que je te dis. Pas en train de te lire du Heïner Muller. J’te demande de cesser tes activités, maintenant. Avant que tu brises d’autre monde. Avant que quelqu’un se fâche. […]Bienvenue dans notre époque. »

Amen.


Le texte de Steve Laplante est disponible sur le site du Jamais lu.