mercredi 1 octobre 2014

L'exception culturelle

La lune de miel se poursuit pour le gouvernement Couillard, dit le dernier sondage Léger Marketing. Malgré le nombre impressionnant de faux pas de la part de ministres (Bolduc, deux fois, Barrette, Thériault, St-Pierre, Boulet, Charbonneau), malgré l’annonce de compressions massives dans les services gouvernementaux et une réforme de la santé qui ressemble davantage à un coup d’État, le temps est au beau fixe pour la nouvelle garde libérale. Étonnant quand même. La personnalité rassurante, voire bon papa de Philippe Couillard, à mon avis, y est pour beaucoup. On semble faire confiance à l’actuel PM bien plus qu’aux deux précédents. De plus, son programme d’austérité arrive au bon moment. Tout le monde sait qu’on ne peut plus « continuer comme avant ». Or, ce qui était impensable il y a 15 ans — souvenons-nous du sort réservé à « la réingénierie de l’État » de Jean Charest — devient aujourd’hui incontournable.
  Seulement, il y a des limites à « papa a raison ». La proposition d’abolir les conservatoires de musique en région, et peut-être même les conservatoires de musique et d’art dramatique au complet, est justement un pas à ne pas franchir. Il n’y a rien ici qui tient du gros bon sens et encore moins de la bonne gouvernance. D’abord, les conservatoires ont fait leurs preuves. Wilfrid Pelletier, Joseph Rouleau, Claude Vivier, Yannick Nézet-Séguin, Jacques Lacombe, Angèle Dubeau, Marie-Nicole Lemieux, François Dompierre, Oscar Peterson. Faut-il en rajouter ? Ces artistes ne sont pas seulement une fierté pour le Québec, ils font tourner l’économie. M. Couillard lui-même le rappelait cette semaine : « On l’oublie trop souvent, mais les arts c’est 13 % de nos revenus, 4,1 millions par année. »
  Au-delà de ce que ça rapporte, ou de ce que ça coûte, les conservatoires offrent un enseignement dont on peut être fiers. Calqués sur le modèle français du conservatoire de musique — « gratuité de l’enseignement [jusqu’à 1996], excellence du corps professoral, variété des disciplines enseignées, mixité et laïcité » —, ils ont le don de faire circuler les idées, le talent et la possibilité de rêver « grand » ailleurs que dans les deux grandes villes du Québec. Ils font circuler le sang et l’énergie et aplanissent les différences, souvent trop marquées, entre la métropole et les régions.
  Plus qu’ailleurs, l’exception culturelle, terme inventé par la France pour souligner la protection que mérite la culture, devrait être la règle au Québec. La culture ici n’est pas simplement ce qui nous distingue de nos voisins, c’est aussi ce qui nous protège. Les arts, en d’autres mots, jouent un rôle politique chez nous. À défaut de s’être dotés de frontières et d’un siège aux Nations unies, l’essor culturel québécois est la seule affirmation, le seul poing sur la table, la seule véritable indépendance que nous avons. Le Canada anglais, en comparaison, vit la situation exactement inverse : son indépendance culturelle étant sans cesse menacée par le voisin américain, ses frontières et ses politiques sont la seule façon qu’il a de se protéger.
  Dans le contexte canadien et même ailleurs, le Québec est unique. Mais c’est précisément ce que le premier ministre Couillard s’entête à ne pas voir. Son penchant pour faire du Québec une « province » comme une autre est décidément son flanc mou. Plus encore que sa ligne dure à la canadienne pour l’exploitation pétrolière, qui pourrait bien revenir le hanter, c’est cette mollesse à l’égard de la culture québécoise qui risque de le perdre. Un gouvernement qui perd des plumes vis-à-vis de l’électorat francophone, c’est l’ombre au tableau du dernier sondage, ne peut se permettre de traiter la culture avec indifférence. Six mois après l’élection d’un gouvernement libéral majoritaire, les paris sont ouverts à savoir si Philippe Couillard deviendra un autre Robert Bourassa, engagé pour le développement du Québec dans son sens large, ou un autre Jean Charest, concentré essentiellement sur le développement des affaires.
  Devant la possibilité de comprimer les arts pour mieux nourrir l’effort de guerre, le premier ministre britannique, Winston Churchill, aurait répondu (les mots exacts sont aujourd’hui contestés, mais l’esprit demeure) : « Alors, pourquoi nous battons-nous ? » Devant l’abandon possible des conservatoires de musique, on aurait envie de renvoyer la question au gouvernement Couillard : « Alors, pour qui vous battez-vous ? »

mercredi 24 septembre 2014

Le champ de ruines

« À quoi sommes-nous capables de donner encore du sens, outre l’économisme ? »
  Si je devais choisir une phrase parmi une pléthore entendue lors du rassemblement citoyen pour l’indépendance DestiNation, je choisirais celle-là, de la comédienne et militante d’Option nationale Catherine Dorion, citée en ouverture par un des organisateurs du colloque, Pierre Curzi. La phrase résume bien ce que d’autres — de Louise Harel à Jacques Parizeau, en passant par les philosophes Eric Martin et Danic Parenteau — exprimeront à leur façon : le mouvement indépendantiste, du moins comme exprimé par son porte-voix numéro 1, le Parti québécois, est, sinon « un champ de ruines », du moins sérieusement en panne d’idées.
  Poliment mais fermement, on a tour à tour rappelé aux figures de proue péquistes qu’à tant se préoccuper du « comment », on oubliait de mettre à jour le « pourquoi » de l’indépendance. On a aussi rappelé la difficulté qu’ils ont eue jusqu’à maintenant à tendre l’oreille. « Sortir, parler et convaincre », de dire Jean-Pierre Charbonneau, a toujours été la méthode préconisée par les souverainistes. « Écouter n’était pas dans le slogan », ajoute-t-il.
  Bien que rassemblant davantage de vieux militants que de jeunes recrues, l’événement a quand même mis le doigt sur le problème de fond qui mine le champ indépendantiste, d’ailleurs souligné à gros traits par le référendum écossais. Le vieux « paradigme » de l’infériorisation canadienne-française, qui sous-tend la lutte nationale depuis les années 60, ne fonctionne plus. Ou comme dirait Xavier Dolan, « la notion de pays ou de province ne veut rien dire pour les gens de ma génération ». Aujourd’hui, les Québécois, comme les Écossais, ne se considèrent pas comme des porteurs d’eau. La grande majorité (plus de 70 %) se considère à part, par contre. Cette identité à la fois distincte, forte et fière ratisse large : hommes, femmes, jeunes et même les plus vieux s’y retrouvent. C’est la lueur au bout du tunnel, la seule pâte à modeler que détiennent les forces souverainistes pour l’instant.
  C’est le cadeau empoisonné de René Lévesque, si on peut dire, de nous avoir donné le goût d’être maîtres chez nous sans nécessairement vouloir devenir propriétaires. « Les indépendantistes ont oublié qu’il s’agit d’une sécession », de préciser Danic Parenteau. Dès le premier référendum, et encore en 1995, on a volontairement gommé les conséquences du Oui, faisant miroiter la rassurante association avec le reste du Canada. Au final, on pouvait croire que tout ce branle-bas de combat visait essentiellement à « refonder » le fédéralisme plutôt que de faire ses valises une fois pour toutes. Ce qui expliquerait qu’une grande proportion de Québécois pense, encore aujourd’hui, selon le sondeur Pierre-Alain Cotnoir, « qu’il est possible de réformer le fédéralisme ». Plus qu’un talon d’Achille, il s’agit là, pour les indépendantistes, d’un véritable poignard dans le dos.
  Après deux échecs référendaires et quatre décennies d’évacuation des véritables enjeux, que faire maintenant ? Comment amener une majorité de Québécois à trouver « normale » la rupture avec le reste du Canada ? La pierre philosophale indépendantiste, la voilà. On a évidemment parlé de campagne de sensibilisation à long terme, d’assemblée constituante et de « remettre la critique fédérale à l’honneur ». On a aussi mis une idée beaucoup plus radicale sur la table, celle de fonder la souveraineté, pas seulement sur des questions sociales ou identitaires, mais carrément sur un régime politique différent, celui de la république. Citant Jean Jaurès, Danic Parenteau rappelait qu’être libre, « ce n’est pas seulement refuser des choses, c’est aussi adhérer ». Tout ça est fort intéressant, mais pas toujours évident.
  D’ailleurs, pendant que 800 personnes entassées dans un petit auditorium bien sombre se demandaient comment relancer la cause indépendantiste, 3000 autres rassemblées au parc Lafontaine et plus de 300 000 dans les rues de New York manifestaient pour la survie de la Terre. « Il n’y a pas de planète B », comme clamaient éloquemment certaines pancartes. Et si la question environnementale s’avérait la réponse par excellence à la question de l’avenir incertain du mouvement indépendantiste ? Non seulement met-elle en relief ce que Robert Laplante appelle le « fédéralisme pétrolifère » de Harper, mais elle met aussi le doigt sur ce qui fait courir 99 % des Québécois : la survie. « Historiquement, quand on dit aux Québécois qu’ils n’existent pas, dit Pierre-Alain Cotnoir, c’est là qu’ils veulent être indépendants. »
  La République de la survie. Le Québec pourrait se positionner comme le refuge de tout ce qui veut continuer encore longtemps, y compris les bélugas, la forêt boréale, les réfugiés politiques, l’égalité des droits et, bien sûr, le français en Amérique.