mercredi 11 septembre 2019

Le nouveau nationalisme

Qui saurait dire si c’est l’homme lui-même qui parle ou simplement un brillant calcul politique ? Le projet nationaliste de François Legault se conjugue désormais en trois volets : laïcité, langue et bientôt culture. On attendait le cofondateur d’Air Transat sur le terrain de l’économie et des « vraies affaires », le voici en patriote born again. Bien sûr, la fierté d’appartenance de M. Legault n’a de surprise pour personne. Mais qui aurait cru que celui qui a tourné le dos à la souveraineté pour s’occuper de choses plus immédiates, disons, accoucherait, une fois élu, d’un véritable projet de société ?
Rendons à César ce qui appartient à César. À peine huit ans après avoir lancé son offensive, François Legault a réussi à s’arroger les lettres de noblesse des deux autres grands partis : l’économie (Parti libéral) et le nationalisme (Parti québécois). Redoutable exploit qui explique sans doute son impressionnante cote de popularité. Mais bien naïf qui croirait ce tour de main sans conséquence pour le Québec. On n’a qu’à voir ce qui se passe dans les écoles de Montréal : plainte d’un parent à l’égard d’une enseignante portant le hidjabrefus d’embauche d’enseignantes voilées, sans parler des écoles qui rejettent des stagiaires musulmanes, car elles risquent, malgré la pénurie d’enseignants, de ne jamais être engagées. On a beau dire qu’il s’agit de cas isolés, que tout ça va fondre comme neige au soleil, la nouvelle loi sur la laïcité a ouvert, comme dit la présidente de l’Alliance des professeurs de Montréal, Catherine Beauvais St-Pierre, « une boîte de Pandore difficile à refermer ».
Malgré la précision chirurgicale du gouvernement à préserver le plus possible le marché du travail — on reconnaît ici l’homme d’affaires — dont l’abstention pour les déjà embauchés, les CPE et les écoles privées, sans parler de laisser libre cours à la magistrature en la matière (!), la loi sur la laïcité institue la discrimination au Québec. Depuis la rentrée, nous avons désormais des cas concrets de cette discrimination devant lesquels ni la Charte canadienne ni la Charte québécoise des droits et libertés ne peuvent s’appliquer. En neutralisant les deux chartes, la nouvelle législation privilégie l’arbitraire plutôt que les droits fondamentaux. Le fait qu’un tel accroc soit limité à certaines personnes, à un certain moment de la journée, ne change rien à la faille qui vient d’être coulée ici dans le béton.
Comme le démontre la plainte d’un père vis-à-vis d’une enseignante voilée, il est permis de voir désormais une femme portant le hidjab comme une entrave aux bonnes moeurs. La loi le dit : « La laïcité de l’État exige le respect de l’interdiction de porter un signe religieux ». Le gouvernement a beau triturer sa loi à l’extrême, la découper comme un saucisson au nom de la « modération », l’esprit humain ne réfléchit pas à coup d’alinéas ou d’exceptions. Si on ne veut pas de femmes voilées dans les écoles, pourquoi en voudrait-on derrière le comptoir à la SAQ, derrière le volant d’un autobus ou dans une publicité de la Caisse Desjardins ? La loi a beau épargner ces femmes-là, elles sont déjà un peu plus suspectes, un peu moins normales, de par l’existence d’une loi qui punit d’autres femmes qui sont pourtant exactement comme elles.
En voulant mousser la fierté québécoise — « Il ne faut pas avoir honte d’être nationaliste », dit François Legault —, le projet qu’on nous propose aujourd’hui a un impact direct sur la vie de personnes — des femmes surtout — qui méritent mieux. C’est ça qui est nouveau. Inquiétant, également. Le nationalisme d’aujourd’hui a un aspect punitif, reflété également dans le « test des valeurs » qu’on veut désormais imposer aux immigrants. Le sentiment qu’il faut se conformer à un certain code de conduite pour être accepté socialement est nouveau au Québec. Du jamais vu, en fait.
On compare souvent la loi sur la laïcité avec celle sur la langue, mais le parallèle ne tient pas. Il suffit de comparer le préambule de la loi 101 et celui de la loi 21 pour le voir. La loi de 1977 parle du « peuple » québécois comprenant une majorité francophone, mais aussi des minorités dont on « reconnaît l’apport précieux au développement du Québec ». On parle également d’une loi qui « s’inscrit dans le mouvement universel de revalorisation des cultures nationales ». Il s’agit d’un nationalisme inclusif, ouvert sur le monde et sensible aux différentes ethnies. La loi 21, elle, parle de la « nation québécoise » ayant « des caractéristiques propres, dont sa tradition civiliste, des valeurs sociales distinctes et un parcours historique spécifique », une référence exclusive à la majorité francophone sans mention de la diversité québécoise, encore moins de son « précieux apport ». C’est un nationalisme exclusif, plutôt passéiste et peu ouvert sur le monde. Le contraire de ce qu’on connaît ici depuis 50 ans.
Loin d’être « en continuité avec la Révolution tranquille », ce nouveau nationalisme inquiète, en plus d’être sans grande pertinence pour la survie du Québec.

LE CO

mercredi 4 septembre 2019

Sauvage (en effet)

Malgré ce qu’en dit la célèbre maison Dior, « the new parfum » Sauvage n’est pas vraiment nouveau. Une version américanisée d’un vieux classique, Eau sauvage, grand parfum pour homme depuis 1966, la dernière trouvaille de la parfumerie Dior — « croisant la fraîcheur de la nuit » et « l’air brûlant du désert », le tout illustré par la physionomie enténébrée de Johnny Depp — est une eau de toilette pour hommes farouches qui est sur le marché depuis au moins quatre ans.
Ce qui est nouveau, c’est la controverse qui a finalement poussé la célèbre maison a retirer la plus récente publicité faite pour Sauvage, toujours incarnée par l’acteur que l’on connaît. Poussant l’inspiration du Far West un cran plus loin, délaissant le bison, utilisé en 2015, pour le danseur sioux — on connaît l’engouement des Français pour ce type de folklore américain — la pub a rapidement été accusée de sombrer dans l’appropriation culturelle. On voit pourquoi. « We are the land » (Nous sommes la terre), dit la voix de Depp au bout d’une minute de prises de vues absolument époustouflantes, dont celles du guerrier sioux se désâmant avec toute la pompe de jadis.
« The new Sauvage. The parfum Dior… », dit finalement la voix ténébreuse.
S’il y a un endroit où la notion de rapt culturel prend tout son sens, c’est bien dans ces opulentes productions publicitaires qui n’hésitent pas à détourner tout ce qui bouge — de la chute du mur de Berlin à la fonte des icebergs — pour mieux vendre une salade. L’utilisation du mot sauvage, dans un tel contexte, laisse évidemment à désirer, mais c’est surtout l’utilisation de références autochtones dans une vaste entreprise de marketing qui est ici intolérable. C’est le détournement de sens qui saute à la gorge, le fait de juxtaposer quelque chose qui a une signification profonde, la culture autochtone, à quelque chose qui en n’a pas : acheter ou pas du parfum.
À cette enseigne, la palme de l’escroquerie publicitaire revient à Pepsi qui, en 2017, mettait en scène la top modèle et star de télé-réalité Kendall Jenner réussissant l’improbable : la seyante jeune femme parvient à instaurer l’harmonie entre une marée bruyante de manifestants multiethniques et un mur de policiers antiémeute majoritairement blancs. Comment ? En offrant, au plus mignon d’entre eux, une canette de boisson gazeuse. « Si seulement Papa avait su le pouvoir de #Pepsi », ironisa sur les réseaux sociaux la fille de Martin Luther King, montrant son père se faisant malmener par un policier blanc.
L’appropriation culturelle, souvent décriée à tort lors de véritables spectacles artistiques, mérite d’être davantage dénoncée là où le bât blesse, au sein de l’industrie publicitaire. Autre chose qui mériterait d’être pointée du doigt et qui est encore trop peu critiquée à mon avis : l’utilisation de vedettes en publicité. Pourquoi donc faut-il Johnny Depp ou Catherine Deneuve pour vendre des produits Dior ? Martin Matte pour vendre des Honda, Maripier Morin des Buick et Mariloup Wolfe des Chevrolet ? Johnny Hallyday, Robert de Niro, Madonna, David Beckham, George Clooney, Nicole Kidman, Juliette Binoche… Depuis les années 1990, la liste de grands noms jouant le jeu des grandes marques ne fait que s’allonger. Déception amère à chaque fois.
Pourquoi les individus souvent les mieux payés de la planète ont-ils besoin d’encaisser une (autre) petite fortune, souvent à ne rien faire ? À tendre tout simplement la joue ou à fixer pesamment l’horizon. Johnny Depp, un immense acteur, ne joue pas dans le clip de Dior, il respire à peine. Bon, d’accord, certains affirment que l’homme est fauché. Mais comment un homme qui qualifie Hollywood de « sale cirque ignoble » ne voit-il pas, et tous ces célèbres collègues avec lui, qu’il y a un prix à payer à vendre son âme pour de la pacotille ? Aider des grands commerçants à faire encore plus d’argent en vendant des produits dont personne n’a réellement besoin. Est-ce là un enjeu le moindrement important ? Il y a quelque chose de triste à voir des gens qu’on admire momifiés de la sorte, mis en boîte de leur propre accord. Comme le dit le titre d’un essai de la regrettée Toni Morrison, repris dans un récent New Yorker Magazine, « The Work You Do, The Person You Are », le travail que vous faites n’est pas étranger à la personne que vous êtes.
Je tiens à le souligner à un moment où les critiques envers la jeune environnementaliste Greta Thunberg sévissent. Maxime Bernier, le dernier en ligne, y est allé d’un commentaire particulièrement acide cette semaine, parlant de l’adolescente comme étant « mentalement instable ». Bizarre, non, qu’on critique durement une jeune fille dévouée à une cause fondamentale alors que devant des vedettes qui se marchandisent elles-mêmes on ne trouve rien à redire ?
Au moment où l’on se parle, le monde dans lequel on vit continue à récompenser le commerce, le gros argent et le vedettariat avant toute chose. Mais, à juger du sort de la dernière publicité Dior, ça ne saurait durer.