mercredi 15 novembre 2017

Le bébé et l'eau du bain

Posée une première fois lors de l’affaire Claude Jutra, la question retentit aujourd’hui de plus belle : faut-il séparer l’art et l’artiste ? Sachant maintenant que l’agression sexuelle est aux plateaux de tournage et aux salles de maquillage ce que le vent est à l’automne, souvent déchaîné, faut-il faire la différence entre l’artiste qui nous éblouit et l’homme qui, à la suite de révélations faites sur son comportement, nous horripile ? Faudrait-il jeter le bébé avec l’eau vachement sale du bain ?

Je me souviens d’un professeur de littérature qui nous sermonnait là-dessus. Il ne fallait surtout pas s’attarder aux travers personnels des grands écrivains, disait-il. Peu importe si l’un zyeutait les petites filles ou si l’autre volait à l’étalage, il fallait s’en tenir uniquement à l’oeuvre. C’était l’époque où, quel que soit le défaut, puer de la bouche ou battre sa femme, on avait tendance à assimiler tout ça à une espèce de turpitude intérieure dont le « génie créateur » serait, c’est bien connu, pétri.

 
Roman Polanski, accusé en 1977 du viol d’une fille de 13 ans, et Woody Allen, écorché en 1993 par les allégations d’agression sexuelle de sa fille adoptive, Dylan Farrow, ainsi que par son union avec sa belle-fille Soon-Yi Previn, ont tous deux bénéficié de ce mur de Chine entre l’art et l’artiste. Ils n’ont pas eu à payer professionnellement pour leurs écarts de conduite personnels. Le mythe du grand homme, du brillant artiste, a longtemps eu le dos large. Ce n’est plus tout à fait le cas aujourd’hui.

S’il y a une chose qui ressort de l’avalanche d’inconduites sexuelles, présumées ou reconnues, de Harvey Weinstein à Sylvain Archambault, c’est que cette notion jupitérienne de « génie créateur » ouvre la porte à toutes sortes d’abus, notamment auprès de jeunes nymphes, femmes ou hommes attirés vers les firmaments. Depuis toujours, les « grands talents » ont la permission de tout bouleverser, y compris la paix d’esprit de ceux qui les entourent et l’intégrité physique de ceux et celles qu’ils convoitent. Mais il y en a marre. Des centaines de dénonciations, dont on n’a pas encore vu la fin, ont eu la peau de cette idylle mal barrée, de cette idéalisation perverse de l’esprit créateur et des passe-droits qui en découlent.

 
Mon prof de littérature serait parfaitement scandalisé de voir qu’aujourd’hui la distinction entre l’art et l’artiste ne se pose même plus. Évidemment, il est plus facile de faire la part des choses quand l’artiste est mort depuis quelques siècles ou même quelques décennies. Quand l’oeuvre a survécu à l’homme, c’est bien le signe que la création dépasse celui qui l’a créée. N’empêche que les dégringolades vertigineuses des dernières semaines dénotent une différence notoire entre le traitement réservé encore récemment à Roman Polanski et à Woody Allen et les mises au ban radicales auxquelles on assiste aujourd’hui.

On peut d’ailleurs se demander si le retour du balancier n’est pas, dans certains cas, exagéré. Fallait-il vraiment que Ridley Scott refasse les scènes de son dernier film (All the Money in the World) afin d’effacer la brebis galeuse Kevin Spacey du portrait ? Qu’on décide, dans la foulée des révélations troublantes au sujet de l’acteur, de ne pas lui remettre le prix qu’on lui destinait, soit. Il faut bien qu’il y ait un coût à se croire tout permis. Mais après des siècles de laisser-faire vis-à-vis de tels comportements, après une indifférence manifeste vis-à-vis des victimes de ces mêmes comportements, un tel empressement à soudainement « laver plus blanc » est lui-même suspect. Se soucie-t-on vraiment de probité et d’éthique ou est-ce bêtement la peur de perdre au box-office qui justifie cette guillotine ?

Je m’attarde à Kevin Spacey, un des grands acteurs de la scène contemporaine, parce qu’il illustre le mieux ce qui est en jeu ici : la perte de quelque chose de précieux, précisément ce qui préoccupait mon vieux prof. Les films de Claude Jutra, comme ceux de Harvey Weinstein, vont survivre aux scandales. Et c’est tant mieux. L’industrie de l’humour aussi. Sous les auspices du nouveau Festival de rire de Montréal, il y a raison de croire qu’il ne s’en portera que mieux. Dans le cas de Kevin Spacey, le prix est à la fois personnel et professionnel. Or, on a beau le remplacer, ou simplement l’éliminer, on va s’en ennuyer.

La prise de conscience qui s’opère en ce moment est cruciale, voire révolutionnaire. Mais comme toute révolution, elle peut parfois faire grincer des dents.

mercredi 8 novembre 2017

La vague rose

Aurait-on, au Québec, l’inconscient collectif plus aiguisé qu’ailleurs ? La capacité de se soulever sans dire un mot, de redresser la tête collectivement sans consulter son voisin, par pur instinct de devoir tourner la page ?

Lundi matin, à l’entrée du Y du Parc de Montréal, les abonnés lève-tôt (comme moi), contrairement à leurs habitudes têtes baissées, bouches cousues, se sont mis spontanément à parler de l’élection de la veille. Le sourire bien accroché. On venait de vivre quelque chose d’exceptionnel et on se devait de le souligner. Par-delà les effluves de chlore et d’espadrille, ça fleurait l’espoir, le sentiment qu’on allait en tout cas vers du mieux.

Ce n’est pas seulement qu’on a élu une femme à la tête de Montréal, pas juste une question de briser le plafond de verre. Kim Campbell au fédéral en 1993 et Pauline Marois au provincial en 2012 ont toutes les deux réussi l’exploit sans par ailleurs créer beaucoup d’émoi. Ce n’est pas tout de pouvoir féminiser la direction, encore faut-il pouvoir la changer, cette direction. Et c’est justement ce que représente l’élection de Valérie Plante et de Projet Montréal.

Bien sûr, tout reste à faire. Mais pour ce qui est d’une élection coup-de-poing, une élection qui nous oblige à reconnaître qu’à partir de maintenant, ce n’est plus tout à fait comme avant, le 5 novembre 2017 passera à l’histoire. Cette élection, d’abord, est une riposte à une autre élection matraque, celle de Donald Trump il y a un an. À la base, les deux scrutins représentent le renversement de l’establishment politique, un changement de paradigme radical, mais dans deux sens absolument opposés. Chez nos voisins, l’humeur était au rétroviseur, à la nostalgie du temps où les « hommes étaient des hommes » et le travail, à l’usine et à la mine. À Montréal, on a plongé plutôt dans l’avenir en remettant les clés à une majorité de femmes, à plus de jeunes aussi, et au type de projets qui les définit le mieux.

L’élection de dimanche est également un clin d’oeil au 15 novembre 1976. Valérie Plante n’est pas René Lévesque, c’est sûr, et Projet Montréal n’est pas le vaste reposoir d’attentes et d’espérance que représentait le Parti québécois dans ces années-là. Ces deux moments « historiques » ont néanmoins plusieurs choses en commun. D’abord, ils ont créé la stupéfaction, sans parler de beaucoup de nervosité dans le monde des affaires. Avant même que Valérie Plante n’apparaisse sur scène pour interpréter sa propre version de l’Ode à la joie, Luc Ferrandez sentait le besoin d’envoyer un signal d’apaisement. « Tout le monde prend un Valium »comme le disait une fameuse caricature de René Lévesque à l’époque. Ensuite, dans un cas comme dans l’autre, c’est l’arrivée en force de la gauche, d’une toute nouvelle proposition — de là, d’ailleurs, la nervosité — à un moment où on croyait devoir se satisfaire du statu quo.

Finalement, de la même façon que le PQ incarnait le rêve du pays, Projet Montréal, avec Valérie Plante à sa tête, c’est le rêve féministe qui s’actualise, le rêve d’un monde meilleur, amélioré et changé. Le féminisme n’a jamais voulu simplement remplacer des hommes par des femmes ; il a toujours impliqué un certain communautarisme, de nouvelles priorités, une autre façon de faire. « Moins de taxes, plus de bienvenue », indiquait une affiche électorale de PM. Or, de la même façon qu’il était possible de ne pas être indépendantiste en 1976 et quand même se sentir porté par le rêve, grandi par toute cette audace, au lendemain des élections municipales, il n’est pas nécessaire d’être une femme pour se sentir propulsé en avant, renforci par le vent de changement, comme en témoignait le sourire radieux d’un homme en shorts et à la tête blanche au Y lundi dernier.

Tout ça est fragile, comme le rappelle l’histoire mouvementée du PQ lui-même. On peut incarner le changement un jour et tout à fait autre chose (le beau risque, le repli identitaire…) le lendemain. Il serait naïf de croire que le retour de la gauche au pouvoir, avec un grand P, a sonné. Trump est là pour nous le rappeler. Mais l’étonnante victoire de Valérie Plante/Projet Montréal démontre que, comme en 1976, les plaques tectoniques bougent. À la voir qui portait à peine sur terre dimanche, on se souvient que rien n’est aussi touchant, ni tout à fait aussi inspirant qu’un vieux rêve qui se réalise devant vos yeux.

mercredi 1 novembre 2017

À hauteur de femme

Qui aurait cru qu’une jeune néophyte en politique, à peine cinq ans de conseils municipaux derrière la cravate, aussi bien dire une parfaite nobody, chaufferait un vieux routier, un homme qui a fait ses classes auprès de Jean Chrétien et qui, après des années de sombres complots à l’hôtel de ville, a remis Montréal sur pied ? On se croirait propulsé dans un film américain.
 
Le sondage CROP publié cette semaine confirme le coude à coude entre le maire un brin grognon Denis Coderre et sa souriante rivale Valérie Plante. Le maire a beau minimiser les résultats (« On savait que ce serait serré »), on se pince. Même les membres de Projet Montréal n’en croient pas leurs yeux. Après les administrations mornes, incompétentes et/ou compromises que furent celles de Pierre Bourque, de Gérald Tremblay et de Michael Appelbaum, Denis Coderre, il faut le dire, s’est avéré une véritable bouffée d’air frais. Devant même les turpitudes d’Ottawa (et ses pipelines) ou de Québec (et ses niqabs), l’homme est capable de se tenir debout. Ça s’appelle de la poigne, ça, madame. Il paraît donc invraisemblable que le « nouveau shérif en ville » n’obtienne pas un deuxième mandat.
 
Alors, comment expliquer sa déconfiture à quelques jours du vote ? Le dernier sondage montre les nombreux chantiers du doigt, le ras-le-bol des citoyens devant le festival des cônes orange. Une ombre au tableau certainement pour Monsieur « en mode solution », mais, à mon avis, il ne s’agit pas là d’un obstacle majeur. Les travaux sont une plaie, certes, mais il faut bien que quelqu’un s’en occupe. Si jamais Denis Coderre mord la poussière dimanche, ce sera pour des raisons plus profondes : le cynisme de plus en plus répandu devant la « vieille politique ».
 
Sans rien enlever à Valérie Plante, qui fait preuve, elle aussi, d’une poigne remarquable, il est évident que la chef de Projet Montréal profite du vent qui tourne en faveur des femmes en politique, du désabusement devant la politique en général et jusqu’à la vague de dénonciations face à une certaine « masculinité toxique ». Déjà, en 2013, l’étonnant score d’une néophyte sans aucune expérience, Mélanie Joly, arrivée deuxième dans la course à la mairie de Montréal, indiquait que les jeunes femmes en fleur étaient désormais recherchées en politique. Qui l’eût cru ? Comme si la fraîcheur qui se dégageait d’elle (malgré une indifférence à peine dissimulée envers la politique municipale, disons-le) valait aussi cher que l’expérience d’un homme de la trempe de Denis Coderre et plus encore que celle d’un Richard Bergeron.
 
Quatre ans plus tard, l’appétit pour un autre style de politique, une autre façon de faire, est plus palpable encore. Demandez d’ailleurs à « l’homme de la situation », Valérie Plante, comment elle explique sa cote de popularité et elle répond : « Pas formatée. » Autrement dit, en plus d’avoir, elle aussi, de l’énergie à revendre et un bon sens de l’humour, elle n’est pas pétrie de formules toutes faites. Elle paraît immensément plus sincère que Denis Coderre, en plus d’être décidément moins autoritaire. En ce sens, l’enquête d’ICI Radio-Canada qui révélait la semaine dernière un homme tout sourire en public mais colérique en privé est bien plus dommageable pour le maire sortant que le manque de coordination des travaux publics.
 
De la même façon que Valérie Plante profite d’une ardoise relativement vierge en ce qui concerne les femmes en politique, son rival, lui, croule sous le poids d’une double crise : celle des institutions publiques — on n’a qu’à jeter un coup d’oeil à Québec pour en constater l’étendue — et celle d’hommes puissants qui se croient tout permis. Denis Coderre n’a rien d’un Harvey Weinstein ou même d’un Marcel Aubut, loin s’en faut, mais, et c’est malheureux pour lui, il affiche un format « mon oncle ». Injuste, dites-vous ? Sans doute, mais on assiste aujourd’hui au retour du balancier. Pendant longtemps, les femmes ont payé leur petite taille, leur voix feluette et leur hésitation à prendre la parole. Elles n’étaient pas à la « hauteur », croyait-on. Au tour des hommes aujourd’hui de payer leurs manières brusques, une certaine arrogance et cette facilité de croire que tout leur est dû.
 
L’étonnante performance de Valérie Plante tient, à mon avis, à ce qu’elle représente le meilleur des deux mondes : une assurance d’homme dans un corps de femme qui transpire la candeur et l’absence d’artifices. On verra bien dimanche s’il s’agit d’une potion magique.