mercredi 16 octobre 2019

Après la vague, le ressac

Il y a deux ans, jour pour jour, la vague #MeToo naissait depuis les rives hollywoodiennes, poussée par les révélations de harcèlements sexuels concernant le producteur de cinéma Harvey Weinstein. Le 16 octobre 2017, un simple tweet de l’actrice Alyssa Milano encourageant les femmes à partager leurs histoires en s’identifiant sous l’étiquette #MeToo fait déborder le vase. En 24 heures, le désormais célèbre mot-clic est repris trois millions de fois sur Twitter et 4,7 millions de fois sur Facebook, se déclinant en plusieurs langues au fur et à mesure qu’il poursuit sa course folle : #MoiAussi, #YoTambien, #YeWoShi, #Ana_Kaman, #QuellaVoltaChe (#LaFoisOù)…
On ne dira jamais assez l’importance de cette insurrection. Soudainement, des femmes parlaient ouvertement et abondamment d’un sujet difficile, longtemps occulté, rarement condamné : l’agression sexuelle. Soudainement, on les écoutait. Comme si on venait juste de comprendre le risque inhérent que comporte le fait d’habiter un corps de femme, comme si on venait de voir pour la première fois l’épée de Damoclès qui pend, trop souvent, au-dessus des rapports sexuels.
Au Canada et au Québec, on a revu les règles concernant l’agression sexuelle, on a promis plus d’argent aux groupes qui se penchent sur la question, on a réexaminé des plaintes qui avaient été initialement rejetées et on est toujours à se demander comment réformer le système judiciaire pour mieux accommoder les victimes d’agressions sexuelles. Sans parler des têtes, et pas des moindres, qui continuent à rouler. De Harvey Weinstein à James Levine, en passant par Gilbert Rozon et Jean-Claude Arnault, l’homme qui causa la suspension du prix Nobel de littérature en 2018, la liste d’hommes célèbres démis de leurs fonctions à la suite d’allégations d’inconduites sexuelles continue de s’allonger.
L’heure n’est pas à la célébration pour autant. Comme il fallait sans doute s’y attendre, après la lame de fond, voici le ressac. Deux récentes études démontrent que le mouvement #MeToo a créé un froid au sein des relations de travail. La plus alarmiste des deux, une enquête menée par Leanin.org, l’organisme pour la promotion des femmes au travail créé par Sheryl Sandberg, auteure du livre du même nom (Lean In), aujourd’hui directrice des opérations de Facebook, affirme que 60 % des administrateurs sont mal à l’aise à l’idée de travailler en tête à tête avec une femme, de socialiser avec des femmes dans le cadre du travail ou encore de se proposer comme mentor à une femme plus jeune.
« #MeToo a jeté un froid sur les relations de travail, dit un avocat spécialiste de la question du harcèlement sexuel. Les hommes ont peur de se retrouver seuls avec une collègue de travail ou une cliente ou ne savent plus exactement ce qu’il leur est permis de dire. »
Une seconde étude menée par l’Université de l’Arizona confirme qu’en effet beaucoup d’hommes ne savent plus sur quel pied danser. Un tiers des hommes interrogés (27 %) craignent de se retrouver seuls dans une réunion de travail avec une collègue, 21 % hésiteraient à engager une femme avec qui ils travailleraient en « étroite collaboration » et 19 % hésiteraient à embaucher une « jolie femme ». De plus, les deux études, qui en sont toutes deux à leur deuxième sondage, s’accordent pour dire que la frilosité augmente d’une année (2018) à l’autre (2019) chez les hommes sondés.
Après 40 ans d’efforts d’intégration, les femmes seraient-elles soudainement redevenues des chiens dans un jeu de quilles ? Au moment précis où on croyait que le vent avait tourné en leur faveur, se retrouveront-elles punies sur le marché du travail ?
Impossible pour l’instant de répondre à ces questions puisqu’on ne sait pas à quoi réagissent les collègues masculins précisément. Ces hommes se méfient-ils des femmes ou, en fait, d’eux-mêmes ? Ont-ils peur d’être faussement accusés par une collègue de travail, congédiés pour la moindre mauvaise blague ? Ou ont-ils peur d’être pris la main sur la fesse, sachant qu’ils en ont l’habitude ? Quelle est la source exacte du problème ? Les deux études sont muettes sur cette question.
À ce jour, on ignore à quel point la violence sexuelle est perçue différemment selon qu’on soit homme ou femme, ce qui ajoute à la confusion. De façon générale, on note que les femmes ont tendance à prendre l’inconduite sexuelle très au sérieux et les hommes, beaucoup moins, comme le soulignait un sondage mené par L’actualité en 2018. L’étude de l’Université de l’Arizona, elle, dit pourtant le contraire : hommes et femmes seraient sur la même longueur d’onde en ce qui concerne la nature et la sévérité de l’agression sexuelle.
À défaut d’y voir plus clair, disons que la suspicion entre les sexes est à son zénith. Alors que les femmes se sont longtemps méfiées des hommes, voilà que les hommes se méfient des femmes.

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