mercredi 7 octobre 2020

Le sens de l'innocence

 Je déborde. Je ne parle pas de l’exaspération causée par la montée en flèche de la COVID, passée de moins de 100 cas par jour à plus de 1200 en quelques semaines. Il y a là matière à s’arracher les cheveux, mais on y reviendra. Je parle ici de l’exaspération causée par la mort de Joyce Echaquan.

« Maintenant, on veut que le déni arrête », disait le grand chef attikamek Constant Awashish dimanche dernier. Il parlait du refus systématique du gouvernement de ne pas reconnaître le racisme « systémique » après que ce racisme-là a été amplement démontré, jurons et bousculades à l’appui, à l’hôpital de Joliette, la semaine dernière.

Bien que visiblement secoué par le décès tragique de Mme Echaquan, François Legault, ainsi que sa vice-
première ministre Geneviève Guilbeault, a encore une fois refusé de prononcer le mot qui divise le Québec (plus encore que le port du masque), le mot « systémique ». Curieux, quand même, car M. Legault ne nie pas du tout le racisme comme tel ; il ne nie même pas que le racisme fasse partie d’un système, l’ayant admis du bout des lèvres à quelques reprises déjà. Après sa rencontre avec les chefs autochtones, le premier ministre s’est dit également prêt à présenter des excuses officielles aux Premières Nations. Signe de la reconnaissance d’un grave problème.

Seulement, il tient obstinément, c’est le cas de le dire, à protéger les Québécois de ce qu’il perçoit comme une injure. « Je ne veux pas qu’on se mette à accuser le peuple québécois, disait-il en point de presse, un peuple ouvert qui n’aime pas la discrimination. » M. Legault a même tendance à indemniser son « peuple » devant la catastrophe sanitaire qui nous guette. Face à un des pires bilans, non seulement au Canada mais au monde, la preuve que les Québécois ne sont peut-être pas aussi unis et solidaires que l’on croit, que dit le chef du gouvernement ? « Les Québécois aiment les partys. C’est une bonne chose d’aimer fêter »

Cette idée voulant que les Québécois soient du « bon monde », des gens bien intentionnés et progressistes par-dessus le marché est un thème qui refait surface régulièrement, lors de grandes crises notamment. Le problème n’est donc pas tant une négation de la discrimination ou du racisme en tant que tels, mais plutôt ce besoin obsessif de maintenir intacte la réputation « ensoleillée » (pour emprunter à un autre premier ministre) des Québécois. Bien sûr, il y a du vrai là-dedans : les Québécois sont souvent accueillants et ouverts d’esprit. Bons vivants également. Mais il y a un problème lorsque ce portrait un peu trop bon enfant devient prétexte à ne pas regarder la réalité en face — ce qu’on a pu constater lors du drame de Polytechnique, la crise d’Oka, celle des accommodements raisonnables, de la tuerie à la mosquée de Québec et encore aujourd’hui, face au traitement des Autochtones et peut-être même, ça reste à voir, face à la crise sanitaire.

Ce penchant très québécois de se considérer comme une collectivité innocente, non coupable des grands travers de ce monde, est un legs, à mon humble avis, de la Révolution tranquille. C’est la conséquence psychologique d’avoir une histoire coupée en deux : l’avant-Révolution tranquille, l’âge sombre de l’ignorance, des dogmes religieux et de la pauvreté, et l’après, où tout devient possible. Même si la réalité est un peu plus nuancée, l’impression d’un tout nouveau Québec apparaissant soudainement — une espèce de Naissance de Vénus — est incontournable. L’éducation offerte à tous, les femmes affranchies des maternités à répétition, la mainmise sur la fonction publique, l’accès au monde des affaires, l’ouverture sur le monde… tout ça équivaut à une transformation époustouflante, quasi miraculeuse, qui se produit, comme tous les miracles, en très peu de temps.

Cette transformation post-Révolution tranquille explique en partie cette tendance à dépeindre le Québécois francophone sous les meilleurs auspices. Du fait d’être sortis de la Grande Noirceur, nous nous retrouvons tous grandis. C’est à peu près dans ces termes, d’ailleurs, qu’on présente le Québec chaque fois que le débat sur la laïcité surgit. L’obscurantisme, on a déjà donné. Pas question de revenir en arrière. Le mal est derrière nous ; nous cheminons désormais vers la lumière.

La difficulté d’admettre ses responsabilités, ses torts lorsqu’une crise éclate, une crise qui a comme dénominateur commun la façon qu’on traite les marginalisés, vient du besoin de protéger cette nouvelle identité « améliorée » et, derrière elle, l’histoire même du Québec.

Tout se passe comme si le fait d’avoir été jadis des damnés de la Terre, un peuple qui a souffert mais qui a réussi malgré tout à relever la tête, nous empêchait d’être ceux et celles aujourd’hui qui méprisent ou marginalisent. Nous voyant toujours comme des êtres vulnérables, des victimes de l’Histoire, nous sommes réticents à concéder que nous pouvons aussi par moments être des dominateurs.

Le formidable bond en avant qui a révolutionné le Québec a aussi créé une mythologie qui nous empêche parfois d’avancer.


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