mercredi 19 février 2020

Des cowboys et des Indiens

La crise d’Oka 2 n’aura pas lieu. À en juger par l’extrême précaution avec laquelle procèdent les politiciens et les policiers, sans parler des Autochtones qui montent des barricades en appui aux Wet’suwet’en de Colombie-Britannique, il est clair que personne ne veut rejouer dans ce (mauvais) film. « Je n’enverrai personne jouer aux cowboys sur la question d’un terrain de golf », avait dit, à l’époque, le ministre québécois des Affaires autochtones, John Ciaccia. C’est pourtant précisément ce qui s’est passé, comme en témoigne la mort d’un officier de la SQ, Marcel Lemay, au premier jour d’une crise qui en comptera 78. Et tout ça, vous avez bien lu, pour un projet de terrain de golf.
Les enjeux, cette fois-ci, sont nettement plus élevés. Les autorités paraissent mieux disposées, les esprits plus calmes et les Autochtones bénéficient d’un appui beaucoup plus important qu’il y a 30 ans. Et c’est tant mieux. Seulement, le conflit qui fait la manchette maintenant ne se limite pas à la simple cupidité des Blancs piétinant un vieux cimetière amérindien. L’enjeu, aujourd’hui, pas du tout noir et blanc, touche à ce noeud gordien qui consiste à concilier respect de l’environnement et exploitation des ressources naturelles. Et puis, pour ajouter à la complexité, on ne trouve pas les Amérindiens tous d’un côté de la barricade, et les Visages pâles, tous de l’autre. Tant la population autochtone que lapopulation canadienne sont divisées sur le sujet.
Alors où commence-t-on ? La première chose, il me semble, est de savoir qui, des leaders autochtones — pro ou antigazoduc —, sont les interlocuteurs valables dans un cas comme celui-ci : les chefs de bande, élus selon la loi « assimilatrice » toujours en vigueur (Loi sur les Indiens, 1876), ou les chefs héréditaires qui, selon un jugement de la Cour suprême (Delgamuukw, 1997), ont autorité sur les territoires non cédés — 22 000 km2 dans le cas des Wet’suwet’en.
Tous les conseils de bande sur le territoire convoité, 20 au total, sont d’accord avec le gazoduc proposé par Coastal GasLink. Question de se sortir un peu de la misère. Mais les chefs héréditaires, qui sont seulement huit, s’opposent au projet. Ils n’est pas question pour eux de céder leurs droits territoriaux en échange de retombées économiques, vu l’atteinte à leur autonomie et à l’environnement. Tout le monde a évidemment un peu raison dans cette histoire.
Le gouvernement fédéral se trouve devant une impasse. Il est tentant d’invoquer les ententes « historiques » qui ont eu lieu entre les Cris et le gouvernement du Québec. La Convention de la Baie-James (1975), la Paix des braves (2002), suivies aujourd’hui d’un nouveau pacte sur un autre grand projet jamesien, illustrent ce à quoi peuvent ressembler des ententes de bonne foi entre État et nation autochtone à partir d’un principe fondamental : le droit des peuples aborigènes à tirer profit des ressources naturelles de leur propre territoire.
Aujourd’hui, les Cris du Québec sont autonomes à bien des égards, détenant, en plus d’un réel pouvoir économique, le contrôle de leur administration, leur éducation, leur santé et services sociaux, leur système de justice et leurs services policiers. Selon le juriste en droit constitutionnel et autochtone, André Binette, « il y a longtemps que la Loi sur les Indiens ne s’applique plus aux Cris du Québec ». Qui ne souhaiterait pas le même sort pour toutes les Premières Nations aujourd’hui ?
Malheureusement, la recette québécoise est difficilement exportable. Alors que les mégaprojets hydroélectriques sont l’affaire ici du gouvernement, l’exploitation de ressources naturelles passe par l’industrie privée presque partout ailleurs au Canada. Celle-ci peut offrir de l’argent, mais elle ne peut pas garantir des droits fondamentaux. Ensuite, contrairement à l’hydroélectricité, le gaz et le pétrole sont bien sûr néfastes pour l’environnement.
Le gouvernement Trudeau est devant une partie d’échecs injouable, d’autant plus qu’il est forcé de « jouer » les Autochtones les uns contre les autres. La seule porte de sortie, à mon avis, passe par plus de pouvoirs pour l’ensemble des Premières Nations — une question sur laquelle tous les Autochtones s’entendent. Il faut entériner les jugements reconnaissant les droits territoriaux autochtones, d’abord. Mais, surtout, il faut proposer un « New Deal » aux Premières Nations. Il faut oublier la Loi sur les Indiens et son système de réserves qui met, encore aujourd’hui, les Autochtones sous tutelle au profit de territoires autochtones autonomes, des espaces autogérés avec droit d’exploitation des ressources naturelles.
Oui, ça va coûter cher et ce sera long avant de tout mettre en place. Mais si la « réconciliation » doit vouloir dire quelque chose, il faut commencer par restituer aux Autochtones, du moins, en partie, précisément ce qu’on leur a enlevé au départ : le territoire.

Aucun commentaire:

Publier un commentaire