mercredi 15 janvier 2014

Appeler un chat un chien

Au cas où vous l’ignoriez, nous avons entamé mardi le 149e jour de débats sur la charte de la laïcité. J’ai compté. Quatre mois et demi d’âpres discussions, mais sans le moindre happy end en vue. Le ministre responsable, Bernard Drainville, toujours aussi insouciant par rapport au climat qui sévit dans les chaumières, répétait encore cette semaine que, malgré la commission parlementaire qui débute, rien ne changerait pour ce qui est des grands principes de son projet de loi. Aussi bien dire : on entame un grand exercice de tournage en rond.
  Malgré l’inconfort de se retrouver à couteaux tirés avec un voisin, un collègue ou un membre de sa famille (je ne peux pas croire que ça ne vous est pas arrivé, vous aussi), plus dure encore est l’attitude du gouvernement Marois dans toute cette histoire. Je veux parler surtout de cette façon d’appeler un chat un chien, de dire le contraire de la réalité, d’affirmer que nous vivons une « crise » alors que tous les intervenants disent le contraire, de prétendre vouloir la « cohésion » alors qu’aucun débat n’a créé autant de divisions, de se dire préoccupé par l’égalité hommes-femmes, « la chose la plus importante au Québec » (mon oeil), alors que, visiblement, la chose qui compte actuellement est de positionner le Québec comme l’adversaire incontesté du multiculturalisme, question de tenir le Canada et tout l’univers anglo-saxon à bout de bras. Lisez la lettre que Jean-François Lisée publiait cette semaine dans le New York Times, très instructif à cet égard.
  Le romancier George Orwell a un nom pour ce genre de sémantique contradictoire : la doublepensée (doublethink). Dire une chose, le plus sincèrement du monde, tout en évoquant son contraire, arme politique redoutable et malaisée s’il en est une. Les manoeuvres du gouvernement Marois sont à ce point cousues de fil blanc que j’ai fini par croire, moi aussi, qu’il n’a pas du tout l’intention, malgré ce qu’il en dit, de passer son projet de loi. Un parti quelque soit peu sérieux à cet égard aurait commencé par fournir des études, aurait proposé une définition de la neutralité d’État, ce qui manque toujours à l’appel, aurait, vu son statut minoritaire, davantage écouté les voix discordantes, mis un peu d’eau dans son vin. Surtout, un parti bien motivé aurait sauté sur l’occasion de saisir le consensus qui se dégage pour en faire un premier projet de loi.

Unité de pensée
  Il existe après tout une extraordinaire unité de pensée sur les deux tiers du projet de loi 60. Nous voulons tous la neutralité de l’État comme principe fondateur, la réaffirmation de l’importance de l’égalité hommes-femmes et, finalement, des balises, plus limpides encore, pour encadrer les accommodements religieux. Devant une situation comme celle qui vient de se produire à l’Université York à Toronto, il faut que ce soit archiclair : personne ne peut invoquer un motif religieux pour éviter le contact avec des femmes, puisqu’il s’agit là d’une censure implicite de la présence des femmes sur la place publique. Personne ne veut ça.
  Il y aurait là un projet de loi que tout le monde s’empresserait de signer, comme le proposait d’ailleurs Québec solidaire en octobre dernier. Il s’agirait d’un véritable acte de cohésion permettant ensuite, à tête un peu plus reposée, de passer à l’étape plus difficile : jusqu’où interdire les signes religieux ? Curieusement, ce n’est pas ce que choisit le gouvernement Marois. Malgré les âpres divisions à ce sujet, malgré une détérioration des rapports sociaux et une augmentation des préjugés à l’égard de communautés culturelles — ce dont fait état un sondage Léger publié cette semaine —, malgré le fait que toutes les grandes universités du Québec, la Ville de Montréal, la Fédération autonome des enseignants, l’Association des médecins, la commission scolaire anglophone de Montréal, l’Hôpital juif de Montréal, pour ne rien dire de la Commission des droits de la personne, malgré le fait que toutes ces institutions clés sont en profond désaccord avec cette partie du projet, et ont l’intention de protester devant les tribunaux s’il le faut, le gouvernement fait la sourde oreille, préférant les quelques points de plus que sa position « sans compromis » récolte dans les sondages.
  À noter que cette hausse dans les sondages veut aussi dire une clientèle plus masculine et moins scolarisée pour le PQ. En plus de semer la pagaille dans les rangs, la charte de la laïcité est en train d’adéquiciser le parti de René Lévesque. De là à voir ce projet comme un pacte avec le diable, il n’y a qu’un pas que, visiblement, le PQ lui-même hésite à franchir. Au moins ça.

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