mercredi 8 janvier 2014

Rob Ford, le culotté

J’ai développé une fascination pour l’improbable maire de Toronto, Rob Ford. À l’instar des chaînes télévisées américaines, je ne peux plus m’en passer. Pas seulement parce qu’il est plus gros que nature, imprévisible, grotesque par moments, attendrissant par d’autres, mais parce que 70 jours après l’éclatement du scandale le concernant, il est non seulement toujours là, Rob Ford, dépouillé de la majorité de ses fonctions, au moment où l’on se parle, il a l’intention de se présenter à nouveau. Mieux, il a l’intention de gagner.
  « Je suis prête à lui donner une deuxième chance », a dit Peggy Hudson, une des « irréductibles » venus serrer la pince du maire lors de la réception du jour de l’An. C’est une tradition inspirée, dit-on, de Louis XIV qui, lui, recevait ses sujets (mâles seulement) à son chevet, question de se montrer quelque peu disponible le premier et sans doute seul jour de l’année. Pour l’occasion, le maire Ford portait son gros collier plaqué or et tenait une tasse où on pouvait lire : Stay calm and carry on (Gardez votre calme et poursuivez vos activités).
  « On croit qu’il peut se ressaisir, personnellement et professionnellement », ajoutait Mme Hudson. Le lendemain, Rob Ford étonnait tout le monde en soumettant, le premier, sa candidature pour les élections municipales en octobre. Je ne suis sans doute pas la seule qui s’est défait la mâchoire cette journée-là. Comme d’autres, j’étais convaincue que les jours du roi d’Etobicoke étaient comptés. À partir du moment où la police révélait l’existence de la fameuse vidéo le montrant fumant du crack, comment pouvait-il survivre à un tel déshonneur ? Ford avait beau crâner, s’excuser, verser dans le trémolo, ce n’était plus qu’une question de temps.
  Mais c’était sans compter sur les talents de prestidigitateur de Rob Ford. Bien sûr, il suffirait que la police porte des accusations contre lui pour que son château de cartes s’effondre. Ça peut encore arriver, le chef Blair n’a pas dit son dernier mot, mais en attendant, Ford est en train de créer une nouvelle façon d’exercer le pouvoir. Et c’est précisément ce qui me fascine. Après tout, le pouvoir, dans cet hémisphère tout au moins, est exercé par les gens qui savent se tenir, tout le contraire de Rob Ford.
  Jusqu’à récemment, il y avait un mode d’emploi strict pour accéder au pouvoir. Il fallait être 1- homme, 2- Blanc, 3- propriétaire, 4- de profession libérale. Ces quatre conditions assuraient la respectabilité et la crédibilité de l’individu, et souvent son élection. Bien que les temps aient changé, la formule persiste aujourd’hui environ 70 % du temps. Rob Ford, lui, se fait un malin plaisir de montrer qu’il n’est justement pas sorti d’une université ou d’un bureau d’avocats. Il se fout éperdument de suivre les codes de conduite d’usage. Il est l’outsider par excellence, l’hérétique venu venger le « little guy » longtemps méprisé par les élites de tout acabit, le Lone Ranger qui ne fait qu’à sa tête.
  Pied de nez
  Ford n’est pas un homme d’idées ; sa gestion de la ville se limite à ne pas augmenter les taxes et à ajouter des rames de métro. Mais il a compris une chose essentielle : dans la grande région métropolitaine, il y a suffisamment de gens comme lui qui n’en ont rien à cirer, de plans d’urbanisme ou de festival international de films, qui veulent que la ville fonctionne, un point c’est tout, et qui ne demandent rien de mieux que de faire un pied de nez à l’intelligentsia.
  J’ai habité six ans à Toronto. C’était peu de temps avant que Rob Ford prenne le pouvoir. Personne à ce moment-là n’aurait imaginé la Ville reine dirigée par un Gros-Jean comme devant, ayant des accointances avec le monde de la drogue par-dessus le marché. Impensable ! Toronto se distingue par sa propreté et son opulence, mais aussi par ses aspirations d’être « world-class ». Ford, une espèce de Tea Party à lui tout seul, n’est certainement pas dans la même catégorie. Bien que ce qu’il incarne n’est pas nouveau — on voit le même refus des règles et de l’élite chez les membres du Tea Party aux États-Unis —, la façon dont Ford s’y prend l’est tout à fait. Quel élu aura poussé la délinquance, le sans-gêne, la pitrerie aussi loin ?
  En 1863, John A. MacDonald, un des Pères de la Confédération, un homme qui aimait prendre un coup, aurait vomi en plein discours électoral. Ça ne s’oublie pas. Bien qu’un brin éméché par moments, John A. était par ailleurs un homme politique assez convenu pour l’époque. Ce n’est pas le cas de Rob Ford, dont les frasques comportent des démêlés avec la justice, ce qui semble peu affecter la popularité du maire pour l’instant.
  Jusqu’où la revanche des rustres ira-t-elle à Toronto ? Just watch him.

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