mercredi 22 janvier 2014

Le privé est politique

Le dernier scandale impliquant un homme politique fait grincer des dents. On se plaint, non pas tant de la relation clandestine du président François Hollande avec sa jeune maîtresse, mais du bruit médiatique causé par cette indiscrétion. « Une inquisition d’un autre âge », dit le chroniqueur et correspondant du Devoir à Paris, Christian Rioux, qui déplore l’abolition des « cloisons entre vie publique et vie privée ».
  S’il est vrai que la vie sexuelle des politiciens fait aujourd’hui davantage la manchette, encore faut-il se demander pourquoi. Mon collègue Christian tient la « pudibonderie anglo-saxonne » pour responsable. Je crois plutôt que cette curiosité médiatique tient à la prolifération des médias à potins (dont les Britanniques, curieusement, détiennent le secret), mais aussi au féminisme.
  C’est grâce au mouvement des femmes, après tout, qu’on a commencé à remettre en question l’étanchéité de la vie privée. Le « privé est politique », le grand slogan des années 70, déclarait que le sexisme était d’abord affaire personnelle et que le lieu privilégié de la domination masculine était justement la vie privée. Pas question, donc, de passe-droit au nom du « c’est privé » puisque là se trouvait le carcan dans lequel les femmes étaient enfermées et qui, par ailleurs, permettait aux hommes d’y faire un peu n’importe quoi.
  Maintenir que toute incursion dans la vie personnelle d’un homme public est sans intérêt, voire de bas étage, revient à lui donner carte blanche dans ses interactions avec son entourage immédiat, en commençant par les femmes. On a beau appeler ça, encore aujourd’hui, du savoir-vivre, il s’agit d’un système de classe qui favorise les puissants, des hommes blancs d’âge mûr dans 90 % des cas.
  Je me souviens d’un prof de littérature — que j’adorais, par ailleurs — grand amoureux des arts et des lettres, qui disait : « Vous n’avez pas à savoir si Balzac se cure le nez ou si Dostoïevski bat sa femme. Vous n’avez qu’à vous préoccuper de ce qui est écrit sur la page. » J’étais très impressionnée par ce genre de discours qui mettait l’art au-dessus de toutes préoccupations bassement quotidiennes. C’est seulement plus tard, une fois politisée, que j’ai compris combien cette façon dite supérieure de penser laissait libre cours à des comportements allant du malséant au carrément odieux.
  Dostoïevski, soit dit en passant, ne battait pas sa femme. Il l’aurait fait que Les frères Karamazov demeurerait un chef-d’oeuvre aujourd’hui. À la rigueur, je peux admettre Voyage au bout de la nuit au palmarès des grands romans malgré le fait que son auteur, Louis-Ferdinand Céline, fut un effroyable antisémite. Il est par contre plus difficile de tracer ce genre de distinction en politique. Non pas que le droit à la vie privée n’existe pas ; il existe tout à fait. On ne se préoccupe pas de fouiller dans la vie personnelle des dirigeants à moins qu’il y ait une raison politique de le faire. Or, l’hypocrisie, le mensonge, la manipulation, le deux poids deux mesures… sont tous des raisons de le faire.

Manque de jugement
  Ce n’est pas le fait d’avoir une maîtresse qui embarrasse François Hollande aujourd’hui ; c’est la façon avec laquelle il s’y est pris. Le coup du casque de Vespa, les croissants livrés par ses gardes du corps, pour ne rien dire de la trahison de sa légitime compagne. Gros manque de jugement de la part d’un homme payé grassement pour en avoir. Comme Bill Clinton avec Monica Lewinsky, ou encore Dominique Strauss-Kahn et ses partouzes, c’est l’espèce de puérilité juvénile qui s’empare de certains grands hommes lorsque la sexualité se conjugue avec clandestinité. La clé de leur manque de jugement semble en effet liée à cette équation toxique : sexualité + clandestinité. Ils se comportent un peu comme les Américains durant la prohibition d’alcool, en perdant les pédales devant la chose interdite.
  On peut d’ailleurs se demander si on n’assiste pas ici à l’effet pervers de vieux stéréotypes sexuels. Le privé ayant longtemps été le domaine des femmes, les hommes, occupés et valorisés ailleurs, n’avaient pas à y réfléchir ni à se poser de questions là-dessus. Ce domaine était un peu de l’ordre de l’inconscient, du pilote automatique. Il n’est pas impensable que cette division millénaire du travail fasse quelques ravages encore aujourd’hui.

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