mercredi 30 octobre 2013

Adieu, M. Hydro

Jusqu’à récemment, il y avait un homme en uniforme, haut comme trois pommes, plus petit que moi encore, c’est vous dire, le sourire accroché en permanence, qui se pointait chez moi avec une régularité déconcertante. Je l’appelais «M. Hydro», il m’appelait «Mme Pelletier», et on faisait ça vite. C’est pas long, prendre le pouls des lieux. À vrai dire, ça lui prenait plus de temps d’enlever ses chouclaques, étant gentleman dans l’âme et Japonais sur les bords, que de faire sa besogne.
  J’ai pensé à M. Hydro en recevant une lettre m’annonçant « l’installation sans frais d’un compte de nouvelle génération ». On n’arrête pas le progrès, dit essentiellement le communiqué. D’ailleurs, peut-être êtes-vous parmi les 750 000 chanceux qui savent déjà qui, du frigo, du lave-vaisselle ou du four micro-ondes, est le plus énergivore chez vous ? Les nouveaux compteurs savent des choses que les MM. Hydro et leurs compteurs à roulette ignoraient. Par exemple, si vous êtes à la maison ou en vacances, et depuis combien de temps.
  Au nom d’une meilleure qualité de services, Hydro-Québec a décidé de remplacer tous ses compteurs électromécaniques « désuets » (dites ça à M. Hydro) par des compteurs qui se lisent à distance. À l’oeuvre depuis février 2013, opération Compteurs intelligents doit se poursuivre jusqu’en 2018 et couvrir le Québec tout entier, au coût de 1 milliard. Vous en avez sûrement entendu parler, si ce n’est qu’en trouvant un petit collant sur votre boîte à lettres vous incitant à dire « non » à cette nouvelle technologie.
  Personnellement, je n’y avais pas fait très attention, mais la lettre d’Hydro-Québec m’a mis la puce à l’oreille. On m’offre une nouvelle technologie, gratos, en spécifiant que si j’opte pour le vieux modèle, je devrai payer ? Le monde à l’envers. En effet, me confirme le service à la clientèle, on vous installe le nouveau modèle pour rien, mais le opting out coûtera 98 $ de frais d’installation (pour un modèle non communicant), 137 $ si je tarde à m’inscrire en faux, et environ 207 $ par année par la suite. Décidément, être de la vieille école n’est pas payant.
  Normes de sécurité
  Patrice Lavoie, un des 10 représentants médias à Hydro-Québec, tente de m’éclairer. « Il y a plus de 100 compagnies d’électricité qui utilisent aujourd’hui ce système ; il y a de grosses économies à faire là-dedans », dit-il. En éliminant tous les MM. et Mmes Hydro, les camions, l’essence, tout ce qui vient avec, et en soustrayant le milliard de coûts d’installation, il s’agit d’une économie de « 200 millions sur 20 ans ».
  Mais encore faut-il qu’Hydro respecte les échéances qu’elle s’est données car, le high-tech a ça de particulier : il devient rapidement déphasé. Selon l’analyste en énergie Jean-Pierre Blain, interrogé par Le Devoir en juillet denier, on se dirige vers un « dépassement significatif des coûts » à cause, notamment, de fatigantes comme moi qui causent des retards d’installation. Ils sont entre 2500 (selon Hydro-Québec) et 14 000 (selon les opposants) à barrer la route aujourd’hui au nouveau système. Le mouvement de protestation repose essentiellement sur les risques que posent les compteurs intelligents pour la santé. Hydro-Québec assure, dépliant à l’appui, que l’exposition aux radiofréquences est négligeable. L’Association québécoise de lutte contre la pollution atmosphérique (AQLPA), qui mène la bataille, dit que les normes de sécurité canadiennes sont basées sur des expositions de courte durée. « Il n’y a pas eu de recherches à long terme sur de faibles doses », dit Brigitte Blais. Se basant sur d’autres études, l’AQLPA pense qu’il y a des effets biologiques bien en dessous de la limite recommandée par Santé Canada.
  À noter que Santé Canada mène en ce moment, par l’intermédiaire de la Société royale canadienne, des consultations en vue de réviser les normes de sécurité concernant l’exposition aux champs électromagnétiques. Nous vivons de plus en plus dans un monde de « réseaux maillés » (téléphones cellulaires, réseaux WiFi, compteurs intelligents) et la surcharge doit bien nous guetter quelque part. En attendant le dernier mot là-dessus, je ne sais toujours pas pourquoi, advenant mon refus d’un compteur intelligent, je devrais payer pour les services de M. Hydro alors que dans le passé, c’était tout inclus - ce que même nos élus trouvent fort en ketchup. En mai dernier, l’Assemblée nationale adoptait une motion à l’unanimité enjoignant à Hydro-Québec « de ne pas pénaliser financièrement ses clients qui ne veulent pas des compteurs intelligents ».
  Se réfugiant derrière l’autorisation obtenue à la Régie de l’énergie pour son plan de modernisation, Hydro a fait la sourde oreille. Au bout du fil, Patrice Lavoie, lui, commence à s’impatienter. « Ça fait 32 minutes que je vous parle, avez-vous encore bien des questions ? »

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