mercredi 12 juin 2013

Le visage sombre de l'Amérique


Après 26 ans dans le couloir de la mort, c'est aujourd'hui à 18h, dans une prison d'état de la Floride, que William Van Poyck sera mis à mort par injection létale. Van Poyck est accusé du meurtre d'un agent correctionnel lors d'une tentative de libération d'un ami prisonnier en 1987. Poyck doit se compter chanceux puisque son complice, Frank Valdes, a été battu à mort par des gardes de prison en 1999.

Avant d'être menotté et transféré, le 3 mai dernier, dans un cubicule attenant à la "chambre de la mort", où il est constamment sous observation, Van Poyck était un des rares à témoigner des abus du système, dit le journaliste Chris Hedges. Devenu un espèce de Jean Genest des condamnés à mort, Van Poyck publie depuis des années un blog (deathrowdiary.blogspot.com) qui a fait sa renommée.

"Ici dans le couloir on déduit l'heure de l'exécution en voyant apparaître le vieux Cadillac blanc à la grille du poterne, le même vieux corbillard que j'observe depuis 40 ans venant cueillir les cadavres (...) Imaginez-vous un instant couché sur le brancard, les aiguilles dans le bras, sachant que c'est maintenant que ça se termine et, tout à coup, un cruel sursis, on arrête tout, une cour quelque part réexamine votre cas. Vous vous y accrochez, vous comptez les minutes, entouré d'hommes aux visages sévères, le coeur en cavalcade, terrifié, vos pensées se butant aux parois de votre cerveau. Et puis, le téléphone au mur sonne, et on vous dit que, non, vous allez mourir. J'appelle ça un traitement cruel et inusité."

Van Poyck a toujours maintenu qu'il n'avait pas tiré les coups qui ont coûté la vie à l'agent de prison. Et même s'il l'avait fait, demande Chris Hedges, l'État peut-il tuer au nom de la justice? "Est-ce qu'on viole les violeurs? Est-ce qu'on abuse sexuellement les pédophiles? Est-ce qu'on écrase les chauffards avec une auto?..."

L'envers du fameux rêve américain --une place au soleil pour qui le veut-- ce sont ces sinistres couloirs qui s'allongent exponentiellement depuis 40 ans : 134 condamnés à mort en 1973 contre 3,125 en 2013. Tous les pays occidentaux qui utilisaient la peine de mort, dont le Canada, ont abandonné la pratique pour une raison évidente: un État ne peut avoir droit de vie et de mort sur ses citoyens, même les plus perfides d'entre eux. C'est moralement indéfendable et ouvre la porte aux pires abus.

On voit d'ailleurs la forme que prennent ces abus aux USA. Accusé d'avoir  mis "la sécurité nationale en danger", le jeune soldat Bradley Manning est devant une cour martiale en ce moment même, sans possibilité de plaider son droit de conscience. Posté en Iraq en 2010, Manning a coulé des informations à WikiLeaks, notamment un vidéo d'une attaque par hélicoptère tuant 12 civils, dont deux journalistes de Reuters.  L'agence de presse a exigé de voir la vidéo, mais l'armée américaine a nié son existence.

"Bradley Manning croyait de son devoir d'informer le public des abus qui avaient été commis", dit son avocat, David E. Coombs. Seulement, les documents publicisés par Manning, relatant des meurtres et de la torture, sont "classifiés" et non admissibles en cour. Le soldat ne peut donc plaider qu'il avait un droit moral et légal, selon le droit international, de dénoncer des crimes de guerre puisqu'il n'a pas accès aux documents qui constituent sa défense.  Un "lynchage judiciaire" qui pourrait voir l'homme de 25 ans emprisonné à vie, étant donné l'acharnement de l'administration américaine à le poursuivre pour chacune des 22 accusations qui pèsent contre lui. Ou, si vous voulez, l'équivalent de se faire battre à mort par des dits agents de sécurité.

On ne joue pas impunément avec la sécurité de l'Oncle Sam. Edward Snowden, lui, l'a bien compris et eut la bonne idée de se réfugier à Hong Kong cette semaine avant de publiciser les programmes secrets de l'Agence de sécurité nationale visant l'écoute téléphonique et les communication d'internautes. " «Vous ne pouvez pas savoir tout ce qui est possible de faire, l'ampleur de leurs capacités est horrifiante», dit-il.

Et le Canada là-dedans? Les dernières révélations concernant le Centre de la sécurité des télécommunications montrent que le "plus meilleur pays du monde" n'a pas résisté aux pressions américaines pour supposément lutter contre le terrorisme. On soupçonne qu'ici aussi d'honnêtes citoyens ont été espionnés par excès de zèle. On se doute aussi que, dans des circonstances similaires, le gouvernement conservateur se montrerait aussi impitoyable que nos vis-à-vis du Sud. Comment s'en surprendre? Entre autres abus commis par son gouvernement, Stephen Harper est aussi le seul Premier ministre en 50 ans à se dire favorable à la peine de mort.

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