mercredi 5 juin 2013

La revanche des crucifix

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Jusqu'à maintenant, on pouvait rire du zèle religieux du maire de Saguenay, Jean Tremblay, de ce besoin impérieux d'invoquer le Père, le Fils et le Saint-Esprit sur la place publique. Mais la récente décision de la Cour d'appel du Québec rend la chose moins drôle.

Oublions, pour l'instant, le caractère biaisé du jugement, la Cour ayant rejeté le point de vue de l'expert du mouvement laïc tout en retenant les perspectives pieuses de la partie adverse. Allons à l'essentiel, c'est-à-dire à l'insidieuse équation, faite à répétition, entre la religion catholique et le patrimoine culturel.

"La prétention selon laquelle l'État devrait faire preuve d'abstentionnisme en matière religieuse, écrit le juge Guy Gagnon, me parait en contradiction avec son devoir de préservation de son histoire."

Les deux bras vous tombent. Non seulement sommes-nous en présence de quelqu'un qui, visiblement, ne comprend pas grand chose à la séparation de l'Église et de l'État, la notion de base de la laïcité, mais la décision du juge Gagnon nous fait entrer officiellement --il s'agit de jurisprudence, après tout-- dans ce que j'appellerais la religiositude québécoise. De la religion qui en a pas l'air, plus cool que le maire Tremblay, disons, de la religion de vitrine, mais de la religion quand même. 

Le juge Gagnon nous dit essentiellement qu'il faut s'incliner devant les crucifix pour mieux rester Québécois. Ainsi, il vient non seulement d'élever la religion catholique au-dessus de toute autre, il vient de nous l'enfoncer dans la gorge ad vitam. C'est le pape, perpétuellement inquiet de la perpétuation de la foi, qui doit être content. Il y a certainement une recette ici à appliquer à tous les peuples qui ont grandi à l'ombre des clochers et des grandes statues en plâtre.

Le juge Gagnon, évidemment, n'a pas sorti ça de son chapeau. De toutes les provinces canadiennes, le Québec est l'endroit où l'on trouve le plus de gens ayant une appartenance religieuse : plus de 80% des Québécois se disent catholiques, la très grande majorité des francophones en d'autres mots. C'est énorme. Mais, en même temps, le Québec est l'endroit où la pratique religieuse, de ces mêmes supposés catholiques, est la plus basse. Règle général,  on est pas du tout des Jean Tremblay, mais on arrive difficilement à lâcher le morceau. Au Québec, il y a une intériorisation du catholicisme, un espèce d'atavisme qui nous attache aux articles de la foi même quand on ne croit plus. Un hommage au passé, sans doute, une reconnaissance implicite du fait que la religion a longtemps été un facteur de survivance, en conjonction avec la terre et la langue. Que sais-je.

De là à créer un précédent juridique ou, encore, de tricoter une charte des "valeurs québécoises" comme le veut le Parti Québécois, il y a un pas à ne pas franchir. Au nom du combat identitaire, tant la Cour d'appel que le PQ nous obligent à une contorsion idéologique de mauvais aloi: prétendre que le crucifix de l'Assemblée Nationale ou les prières au conseil municipal de Saguenay sont de "neutralité bienveillante", pour reprendre le terme du juge Gagnon, à être respectés par tout bon Québécois respectueux des traditions et de la culture, alors que le turban du jeune sikh joueur de soccer ou le hijab de la caissière à la Société d'assurance automobile sont de nature menaçante. Il faut que cesse cette hypocrisie.

Sans peut-être le vouloir, la décision de la Cour ainsi que les velléités politiques du PQ sont en train de remettre la religion de nos ancêtres en odeur de sainteté, alors que c'est précisément le contraire qu'il faudrait. Au moment où nous assistons au festival de la corruption municipale, comment ne pas se demander la part de responsabilité du catholicisme là-dedans? Le règne absolu de l'Église a favorisé un système de faveurs et d'indulgences au Québec à mille lieues d'un système démocratique, un système privé qui opérait loin des regards indiscrets, sans jamais être obligé de rendre de comptes à personne.  Une seule règle: aime-Moi et le ciel t'aimera, te bénira, te comblera même de cadeaux (un jour). Ce que le maire de Saguenay semble d'ailleurs avoir très bien intégré. "Quand je vais arriver de l'autre bord, je vais pouvoir être un peu orgueilleux. Je vais pouvoir lui dire je me suis battu pour Vous." 

Plutôt que de déguiser la religion (catholique) en culture, il est urgent de se doter d'une vraie charte de la laïcité, de se donner, sans tomber dans le favoritisme, des règles claires qui nous permettront, comme écrivaient Gérard Bouchard, Pascale Fournier et Daniel Weinstock récemment, "de rester qui nous sommes, de croire ou de ne pas croire, sans perdre nos droits à l'égalité."

                                   

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