mercredi 19 juin 2013

Maudits artistes



Le Québec aime ses artistes, entend-on souvent. On les promène, on les applaudit, on les encourage. Et on les étale ad nauseam le dimanche soir à la télé. Le Québec aime ses artistes mais encore faut-il qu'ils soient un brin vedette pour mériter cette attention. Sinon, nous dit un récent rapport sur la philanthropie, et combien de statistiques déprimantes, on est plutôt enclin à les laisser croupir dans la misère.

Le salaire moyen d'un artiste québécois était de 24,600$ en 2009, cinq fois moins qu'un courtier de portefeuilles, deux fois moins qu'un pompier et à peu près égal au salaire d'un chauffeur de taxi. Grâce à la loi québécoise sur le statut de l'artiste, on gagne un peu plus ici qu'ailleurs au Canada, mais à peine.

C'est précisément à cause de cette situation dramatique qu'une controverse fait rage actuellement dans le milieu du cinéma. Le diable est aux vaches suite à l'envoi d'une lettre ouverte au Ministre de la culture, Maka Kotto, le 18 mai dernier. Faisant front commun, les cinq associations qui régissent les métiers cinématographiques-- scénaristes (SARTEC), réalisateurs (ARRQ), comédiens (UDA), musiciens (GMMQ), techniciens (AQTIS)-- demandent qu'on cesse de financer les productions qui "privent les artistes du minimum."

On peut difficilement être contre de tels principes mais n'applaudissez pas trop vite. Les associations en n'ont pas seulement contre les gros producteurs qui, en sous-payant créateurs et artisans, s'en mettraient plein les poches, ils ont aussi à l'oeil les "petites productions indépendantes" qui contournent les ententes syndicales. C'est-à-dire qu'ils veulent forcer petits et gros, indépendamment des moyens de chacun, à faire affaire avec leurs associations.

Le syndicalisme est une belle et grande chose sauf quand ça ressemble à de l'intimidation. La lettre des associations, proposant de couper les vivres à ceux qui ne respectent pas la règle syndicale, suinte la manière forte. Cette lettre a d'ailleurs eu l'effet d'une bombe dans le milieu du documentaire, le parent pauvre du cinéma, aux prises avec des restrictions budgétaires énormes depuis cinq ans. Je peux vous en parler de vive voix, et même la larme à l'oeil, car j'ai "autoproduit" mes trois derniers documentaires, manière que dénonce les associations. De peine et de misère, faut-il préciser. La seule raison de produire un documentaire, en plus de le réaliser et de le scénariser, travail gigantesque et dépareillé s'il en est, c'est d'y être forcée, de ne pas pouvoir se passer de cet argent-là.

Malgré les apparences --des documentaires qui prennent aujourd'hui l'affiche des grands cinémas, qui font parler d'eux, des festivals de films très courus-- il est aujourd'hui très difficile de gagner sa vie en documentaire. Les règles ont changé, les télés sont moins intéressées et le financement a ratatiné. La seule façon d'y arriver, c'est de cumuler les titres: production, réalisation, scénarisation. Si, en plus, vous faites de la caméra, du son ou du montage, si vous pouvez conduire un camion ou faire des photos de plateau, encore mieux. Les rangs du documentaire ont décuplé ces dernières années parce qu'envahis par des jeunes gens capables de tout faire, et ne craignant pas la famine au bout du mois.

C'est précisément à ce genre d'initiative "sous le radar" que le front commun s'oppose. L'Alliance québécoise des techniciens de l'image et du son (AQTIS), le meneur de claque dans cette affaire, s'est montrée particulièrement agressive à dépister les petites productions délinquantes, les sommant à conclure une entente avec eux. La loi sur le statut de l'artiste leur donne cette prérogative.

"Ça manque de jugement", dit une jeune productrice, Stéphanie Verrier, une des premières ciblée par l'AQTIS.  Ironie: parmi ces supposés délinquants, vous ne trouverez pas la moindre position antisyndicale.  Que les associations défendent leurs membres, on est pour. Qu'ils agissent comme si rien n'avait changé dans le monde du travail depuis 25 ans, on est contre.

Nous vivons de plus en plus dans un monde cassé en deux, avec les privilégiés d'un côté, bénéficiant de bonnes conditions de travail, sûrs de leur droit à toujours exiger davantage, comme de la retraite qui les attend, et tous les autres, sans retraite ni bénéfices, sans même de salaire dans bien des cas. Qui s'intéresse à cette partie de l'équation? Les associations demandent au ministre de revoir la loi sur le statut de l'artiste pour augmenter les pouvoirs syndicaux alors que c'est précisément le contraire qu'il faut.

Tous les artistes sont des "travailleurs autonomes" par excellence. C'est les pouvoirs de l'individu artiste qu'il faut revoir, si c'est vrai qu'on les aime et, surtout, qu'on les respecte. 

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