mercredi 8 décembre 2021

PQ: les éléphants dans la pièce

 Au tour des membres du Parti québécois de se réunir la fin de semaine dernière pour discuter « avenir » et « contenu ». L’avenir est un mot particulièrement chargé en ce qui concerne le PQ puisque, de tous les partis provinciaux, il est le seul qui vit une véritable agonie. René Lévesque a beau avoir lui-même prédit la mort de sa formation, un tel dépérissement au sein d’un parti qui a été aussi important dans l’histoire du Québec ne cesse de surprendre. En neuf ans, le PQ est passé de 31,95 % des intentions de vote (2012) — 25,38 % en 2014, puis 17,06 % 2018 — à 13 %, selon un sondage Léger dévoilé jeudi dernier.

L’heure est grave pour le PQ. Mais il va falloir faire plus que montrer d’un doigt accusateur le Canada « postnational » de Justin Trudeau pour se tirer du pétrin. Quoi qu’en dise le chef, Paul St-Pierre Plamondon, le problème fondamental du parti n’est pas « l’omerta » entourant la souveraineté. C’est que la formation actuelle n’a pas grand-chose à dire — outre la réactivation d’un calendrier (mortifère) référendaire.

Tout se passe comme si le PQ ne comprenait pas le rôle qu’il avait lui-même joué depuis 25 ans.

D’abord, on sous-estime ce que les échecs référendaires nous ont infligé comme blessure psychique. J’en prends pour preuve les nombreuses entrevues que j’ai menées sur le nationalisme québécois récemment. Pour tous ceux qui ont cru à la « société modèle » dont parlait René Lévesque, il reste un goût de cendres dans la bouche. C’est dur de perdre, pour n’importe qui, mais c’est encore plus dur, comme dit le sociologue Gérard Bouchard, quand on participe soi-même à sa propre défaite. On mesure encore mal tout le découragement et la désillusion qui découlent de ce rendez-vous raté avec l’Histoire.

C’est d’ailleurs pourquoi les invectives de PSPP à l’endroit du fédéral sont si peu convaincantes. Le problème n’est pas d’abord à Ottawa — même si, bien sûr, on peut lui reprocher un tas de choses. Le problème est de n’avoir pas su sauter à bord du train alors que personne ne nous en empêchait. Trop de francophones — ceux-là mêmes sur qui on pensait pouvoir compter, le 30 octobre 1995 — ont choisi de ne pas bouger, ont choisi, pour paraphraser un autre indépendantiste de la première heure, Jean Dorion, ce qu’ils étaient déjà plutôt que ce qu’ils auraient pu devenir.

Le problème du PQ aujourd’hui est que, plutôt que de viser haut, de concevoir un plan généreux, ambitieux, ouvert sur la diversité et sur le monde, à l’instar du projet initial, il cherche sans cesse des coupables. On reprend donc de vieux refrains : « c’est la faute au fédéral » (lire : au multiculturalisme) et « à l’anglais », sans oublier les nouvelles têtes de Turc : les immigrants.

Le PQ ne parle évidemment plus de mettre les immigrants au pas des valeurs québécoises ou d’interdire encore plus largement le port des signes religieux, comme il le faisait au moment de prendre le pourvoir en 2012. Pour le parti de René Lévesque, le prix à payer pour des positions aussi conservatrices (on sait d’ailleurs ce qu’en passait Jacques Parizeau) est beaucoup trop élevé. Et puis, il a déjà encaissé le coup lors des dernières élections, subissant « la pire défaite de son histoire ». Depuis, le PQ de PSPP se contente de soutenir du bout des lèvres les politiques nationalistes conservatrices du gouvernement Legault. Un tour de passe-passe dont personne n’est dupe et qui fait du message péquiste une espèce de bouillie pour les chats, le coupant toujours un peu plus de sa gauche, des immigrants et des jeunes, en plus d’empêcher un franc combat contre la CAQ lors des prochaines élections.

Ce pari empoisonné, bien que conçu avec les meilleures intentions — promouvoir la laïcité et l’égalité hommes-femmes —, est le véritable éléphant dans la pièce. Depuis la crise des accommodements raisonnables, le PQ, empruntant l’approche adoptée par le chef adéquiste Mario Dumont en 2007, s’est mis lui aussi à parler de « nous ». Le temps des minorités avait suffisamment duré, disait-on, il fallait remettre la majorité francophone au centre du récit national. La CAQ a ensuite repris le même flambeau, avec grand succès d’ailleurs.

On peut comprendre, bien sûr, le besoin de rassurer les francophones sur leur avenir. Mais encore aurait-il fallu rassurer les membres des communautés culturelles sur le leur. D’autant plus que, pendant tout ce temps, la société québécoise n’a cessé de se diversifier. Le résultat inévitable, rappelle l’historien Pierre Anctil, de l’application de la loi 101. En intégrant les enfants d’immigrants dans les écoles françaises, on assurait non seulement la francisation des petits étrangers, mais on pavait la voie à une société de plus en plus multiculturelle.

« Je ne suis pas certain que la génération de Lévesque ait bien compris la portée du geste à l’époque, ajoute-t-il. Qu’à terme, c’est l’identité québécoise elle-même qui serait transformée. »

Ce que le PQ d’aujourd’hui ne semble pas comprendre, lui, c’est que les jeunes qui lui tournent le dos actuellement ne le font pas par désintérêt pour la souveraineté. Ils le font parce que le projet qu’on leur propose n’est pas suffisamment « inclusif ». Qu’ils soient francophones de souche ou fils ou filles d’immigrants, la diversité culturelle est la réalité qu’ils connaissent et qu’ils veulent maintenir. Oui, ils veulent vivre en français, mais pas nécessairement selon un seul modèle. Plus que toute autre chose, c’est cette diversité culturelle qui démarque l’époque actuelle des autres.

Avis aux partis politiques qui croient en l’avenir.

fpelletier@ledevoir.com

Sur Twitter : @fpelletier1

mercredi 1 décembre 2021

Voir plus loin que son nez

 L’apparition d’un troisième variant de taille — après Alpha et Delta, voici le redoutable Omicron — rappelle le b.a.-ba de toute pandémie. Le virus affecte l’ensemble de la planète. Le virus ne connaît pas de frontières. Multiplier les mesures et les vaccins chez les mieux nantis, bien qu’essentiel, ne compense pas l’absence flagrante de protection chez la majorité défavorisée. En Afrique, seulement 6 % de la population générale est adéquatement vaccinée comparativement à 60 % aux États-Unis, 70 % en France, 77 % en Chine continentale, 75,50 % au Canada et 77,9 % au Québec (88,9 % des 12 ans et plus).

On aurait raison de se féliciter de ces taux de vaccination olympiques s’ils ne représentaient pas un véritable cheval de Troie. « Notre échec à fournir des vaccins aux pays du tiers-monde revient aujourd’hui nous hanter », dit l’ex-premier ministre britannique et ambassadeur auprès de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), Gordon Brown. Les variants ne sont rien d’autre que les conséquences de l’inégalité vaccinale ; ils sont les réactions (ô combien futées) du virus face aux vaccins.

« Chaque fois que le virus se reproduit en quelqu’un, dit le virologue Vinod Balasubramaniam, le risque d’une mutation existe. » Une telle mutation risque, à son tour, de créer un variant. Plus un variant exhibe de mutations — Omicron détient la palme des transformations —, plus il est capable, du moins en théorie, de contourner la protection vaccinale et, donc, de se transmettre.

Or, pour que le virus développe toute cette armature, tous ces muscles, il faut un vaste terrain d’entraînement. De grands bassins de population encore vierge, c’est-à-dire largement non protégée, sont nécessaires pour pouvoir former de nouveaux assaillants. Toute cette gymnastique génétique se déroule plus efficacement encore lorsque le terrain compte beaucoup de personnes immunosupprimées. Des scientifiques soupçonnent que c’est ce scénario qui a permis aux variants Delta et Omicron d’émerger en Afrique du Sud, où 8,2 millions de personnes sont infectées au VIH.

Bien sûr, personne n’a été surpris des nouvelles interdictions visant les ressortissants d’Afrique australe, même si ces mesures ne s’attaquent pas à la source du problème, ni de l’administration d’une troisième dose, même si on ignore toujours l’efficacité des vaccins actuels face au nouveau variant. Tout gouvernement a le devoir de protéger sa population d’abord. Mais combien de variants nous faudra-t-il avant de voir plus loin que notre nez ? Avant de comprendre que ce « nationalisme vaccinal » est non seulement catastrophique pour les pays du tiers-monde, mais qu’il l’est aussi, par effet de rebondissement, pour nous tous ?

Des mécanismes ont pourtant été établis par l’OMS pour faciliter, justement, cette nouvelle lutte des classes. Le COVAX voit à l’obtention et à la distribution de vaccins disponibles à travers le monde. Le C-TAP vise à démocratiser la fabrication de vaccins en facilitant le transfert de technologie et en levant les droits de propriété intellectuelle. Mais les promesses faites à ces égards ont été largement ignorées : seulement 14 % du 1,8 milliard de doses promises aux pays défavorisés ont été reçues jusqu’à maintenant. Selon un rapport du People’s Vaccine Alliance, le gouvernement américain s’est montré le plus généreux, en expédiant 16 % de ce qu’il avait promis, et le Canada, un des moins généreux, s’étant acquitté de seulement 8 % de son engagement — tout en s’appropriant, et c’est le comble, 970 000 doses du fonds COVAX lui-même !

Visiblement, la solidarité internationale passe à la trappe lorsqu’on pense devoir éteindre des feux chez soi. Et les compagnies pharmaceutiques dans tout ça ? Johnson & Johnson, Moderna, Oxford / AstraZeneca et Pfizer / BioNTech n’ont fourni à ce jour que 12 % de leurs engagements, soit 15 fois moins que ce qu’ils ont fourni aux pays riches. « Chaque jour, on administre six fois plus de troisièmes doses [dans les pays développés] que de premières doses dans les pays défavorisés, dit le directeur de l’OMS, Tedros Adhanom Ghebreyesus. […] Il faut mettre un terme à ce scandale. »

Le comportement des compagnies pharmaceutiques est particulièrement scandaleux.

Malgré des milliards de dollars de financement public, « qui ont de fait éliminé les risques normalement associés à la mise au point d’un médicament, rappelle Amnesty International, les laboratoires ont conservé leur monopole sur la propriété intellectuelle, bloqué les transferts de technologie et exercé de très fortes pressions pour entraver les mesures visant à étendre la fabrication des vaccins à l’échelle mondiale ». Ces compagnies « jouent au bon Dieu » sans se soucier de leurs engagements préalables ni de leurs responsabilités morales.

Notre incapacité à régler l’inégalité vaccinale est directement liée au fait d’avoir cédé le contrôle de l’approvisionnement des vaccins à une poignée de laboratoires qui, incapables de répondre aux besoins mondiaux, s’efforcent d’astreindre artificiellement l’offre, tout en priorisant leurs profits. Le duo Pfizer / BioTech s’attend cette année à des revenus de 15 à 30 milliards de dollars américains, Moderna à 18 à 20 milliards. Rien de moins.

La crise sanitaire nous a un peu trop habitués à nous attaquer au plus urgent, sans réflexion plus avant. À quand une façon de faire plus responsable ?

fpelletier@ledevoir.com

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