mercredi 13 avril 2016

Le grand bond

Les changements climatiques ont décentré le pôle Nord de 75 degrés. Le saviez-vous ? Dû à une fonte de glace record, « la planète se déplace sur son axe vers la masse disparue »dit le National Geographic. On ignore pour l’instant les conséquences d’un tel désaxage mais pour ce qui est de s’étouffer dans son café le matin, c’est réussi. Pas une semaine qui passe sans son lot de catastrophe environnementale. La toute dernière ? « Plus du tiers des récifs coralliens sont menacés ». Les coraux, qui sont en fait de minuscules animaux, fournissent la nourriture pour le quart des espèces marines, une manne qui nourrit un milliard d’individus sur la planète. « Ça annonce une crise planétaire énorme et nous mettons la tête dans le sable », dit l’expert australien Justin Marshall, joignant les rangs des scientifiques au bord de la crise de nerf.

Il faudrait pouvoir compter le nombre de fois où l’alarme a été sonnée, depuis le préscient Silent Spring (1962) de l’américaine Rachel Carson, sans que rien ne bouge pour autant. Au cours des 60 dernières années qu’est-ce qui a changé vis-à-vis l’environnement ? L’interdiction de certains pesticides (grâce à Carson, notamment), le recyclage (mais sans résultats probants) et plus d’argent voué aux transports collectifs. Gros bilan. Le seul vrai changement, le seul qui risque d’affecter nos vies, c’est la conscience que nous avons tous de la dégradation planétaire. Ce n’était pas le cas il y a 20 ans. Je me demande parfois comment cette lourde conscience joue sur la psyché humaine. Savoir qu’on est en train de détruire des milliers d’espèces, d’inonder des villes, d’assécher des contrées entières, est-ce l’équivalent de savoir que la KGB cherche votre voisin sans l’en avertir, que votre grand-père saute votre petite soeur sans rien faire ? Il doit bien y avoir un prix à payer à détourner le regard, à ne pas agir, alors que tant de choses vivantes sont en danger.

Selon l’écologiste David Suzuki, le plus grand obstacle à une solution environnementale n’est ni économique, ni technologique, ni scientifique. Elle est psychologique. À l’exception des Amérindiens, les habitants de la Terre n’ont jamais perçu leur planète comme une matrice, une partie d’eux-mêmes, mais plutôt comme une matière à exploiter. « Nous nous sentons fondamentalement déconnectés de la nature et, par le fait même, non responsables des conséquences écologiques de nos gestes ». Même lors du sommet de Paris, malgré l’urgence manifeste, on cherchait des façons de poursuivre l’exploitation pétrolière, dit Suzuki. Signe d’une déconnexion patente. Bref, sans changer de mentalité, sans passer de conquistadors à amoureux de la nature, nous failliront à la tâche de nous sauver des eaux.

Ce qui m’amène au NPD et son manifeste du bond en avant. On a beau rouler de la paupière, juger trop radicale l’interdiction de pipelines, c’est la meilleure chose qui pouvait arriver au NPD. D’abord, le manifeste repose sur l’idée encore trop peu exploitée de joindre la justice sociale à l’environnement. « S’occuper les uns des autres et s’occuper de l’environnement pourrait devenir les secteurs les plus vigoureux de l’économie », écrit-on. Il y a longtemps que la gauche n’a pas fourni de nouvelles idées. En voilà une. Deuxièmement, rien n’importe plus que d’opérer cette fameuse transition vers une économie verte. Tous les partis politiques le savent et, en même temps, tournent le dos au consensus scientifique concernant l’exploitation pétrolière. Personne veut mettre la hache dans un secteur aussi lucratif, comme l’a bien démontré la première ministre albertaine, Rachel Notley, plaidant pour plus de "charité" envers les travailleurs du pétrole.

Malgré ces tiraillements, le NPD est beaucoup mieux placé que tout autre parti pour s’attaquer à la question de l’heure. La répudiation de Thomas Mulcair simultanément à la mise à l’étude du manifeste ont spectaculairement remis les pendules à l’heure. Plus question de renier ses principes au nom de l’aléatoire poursuite du pouvoir. Pour ce qui est des fortunes du NPD, on sait maintenant que l’anomalie n’est pas la déroute des dernières élections mais bien l’étonnante réussite de 2011. Une victoire liée bien plus à la politique québécoise (dont l’effondrement du Bloc) que l’attractivité du NPD comme telle.

Le NPD revient donc à la case de départ mais avec une formidable tâche à accomplir. Il pourrait devenir le phare dans le bourbier environnemental actuel. Alors que tous les autres partis sont pris avec des contradictions énormes, il pourrait donner un sens à ce qui n’en a pas encore assez.

mercredi 6 avril 2016

Dans les coulisses de la francisation

«Québec peine à franciser ses immigrants », apprenait-on il y a quelques mois. Le genre de manchettes qui donne froid dans le dos, vu l’importance de la chose pour l’avenir du Québec. Quand le français se porte mal, tout le monde se retrouve un peu amoché, car la langue est, jusqu’à nouvel ordre, notre seul projet de société. En même temps, la loi 101 n’a jamais été une baguette magique. La francisation est-elle vraiment plus difficile aujourd’hui ?

À en croire une femme qui en fait son pain et son beurre depuis sept ans, le diagnostic n’est pas du tout exagéré. « Tout a changé », dit-elle, se référant à la fois au nouveau programme du ministère (MIDI) et aux immigrants à qui elle enseigne. Cette femme — qui ne veut pas être identifiée « tellement tout est politique » — en a long à dire sur les coupes, mais aussi sur la nouvelle composition des classes. Depuis plus d’un an, 50 % des élèves sont iraniens, du jamais vu pour ce qui est d’une telle communauté.« On dépense une fortune pour des gens qui ont peu d’intérêt à apprendre le français », dit mon interlocutrice.

Les ressortissants iraniens, ainsi que chinois et indiens, sont les moins susceptibles de rester au Québec. Un sur deux quitte la province pour une autre quelques années après son arrivée. Le Québec a pourtant accueilli 6000 Iraniens en 2014, et plus de 3000 dans les neuf premiers mois de 2015, en première et deuxième position dupalmarès des groupes reçus. Selon le MIDI, ce sont des immigrants qui auraient été refusés ailleurs au Canada après un changement de critères de sélection. Mais pourquoi accepterait-on des gens devenus inadmissibles au fédéral et qui sont, de plus, de moins bons candidats à la francisation ? « Les Latinos savent très bien où ils débarquent en arrivant ici, dit Mme F (pour francisation). Les Brésiliens et les Colombiens sont ceux qui semblent s’intégrer le mieux ; ils sont toujours une valeur ajoutée dans une classe. »

Les problèmes en francisation ne se limitent pas à la motivation de certains élèves. Le nouveau programme du MIDI fait aussi grincer des dents. D’abord, les établissements de francisation — des universités ou des cégeps très souvent — ne sont plus vus comme des « partenaires », mais plutôt des « mandataires », un peu comme nous ne sommes plus des « patients », mais des « clients » aux yeux du ministère de la Santé. Ensuite, les professeurs n’ont plus de pouvoir d’évaluation. Finis, les tests de classement et les notes en cours de route. À la manière Barrette, c’est le ministère qui décide désormais des niveaux de compétence (il y en a trois) et de l’évaluation finale. Résultats ? « On se retrouve avec des classes à deux, trois vitesses, et plus personne ne reprend une classe. Après le troisième niveau, ils sont souvent à peine capables de conjuguer un verbe », dit Mme F.

À ce nivellement par le bas, il faut ajouter la réduction depuis un an des élèves à temps plein en faveur du temps partiel. Non seulement ça coûte moins cher, mais ceux-ci ne bénéficient pas d’un « vrai programme de soutien ». C’est d’ailleurs la cerise sur le sundae : les activités d’intégration offertes à certains endroits aux élèves à temps plein — cours de communication orale, d’histoire, de culture et jusqu’à des ligues d’improvisation — risquent aussi de sauter d’ici peu. « C’est comme si on se souciait seulement de remplir des cases, fournir des statistiques, dit la prof, démoralisée. Enseigner peut être très valorisant, en plus de sentir qu’on fait oeuvre utile pour le Québec. Mais depuis un an, cette énergie m’a complètement quittée. »

Le chef de la CAQ, François Legault, avait donc raison de remettre en question le désir du gouvernement d’augmenter de 10 000 le nombre d’immigrants au Québec. Si l’avenir passe indéniablement par l’immigration, il faut également se poser la question de l’intégration, toujours plus délicate ici qu’ailleurs en Amérique du Nord. Non seulement les services de francisation sont déficients, l’intégration au marché du travail ne marche pas fort non plus. En fait foi le reportage de Sophie Langlois à Radio-Canada cette semaine. Même quand la langue n’est pas en cause, le corporatisme dont font preuve certains ordres professionnels, le Collège des médecins en tête, est à hurler. Il faut revoir ces pratiques, se demander pourquoi, au-delà de la langue, les barrières sont plus nombreuses au Québec. L’ouverture à l’autre, dont se vantait le chef du Parti libéral récemment, doit dépasser le simple dumping d’immigrants.