mercredi 6 avril 2016

Dans les coulisses de la francisation

«Québec peine à franciser ses immigrants », apprenait-on il y a quelques mois. Le genre de manchettes qui donne froid dans le dos, vu l’importance de la chose pour l’avenir du Québec. Quand le français se porte mal, tout le monde se retrouve un peu amoché, car la langue est, jusqu’à nouvel ordre, notre seul projet de société. En même temps, la loi 101 n’a jamais été une baguette magique. La francisation est-elle vraiment plus difficile aujourd’hui ?

À en croire une femme qui en fait son pain et son beurre depuis sept ans, le diagnostic n’est pas du tout exagéré. « Tout a changé », dit-elle, se référant à la fois au nouveau programme du ministère (MIDI) et aux immigrants à qui elle enseigne. Cette femme — qui ne veut pas être identifiée « tellement tout est politique » — en a long à dire sur les coupes, mais aussi sur la nouvelle composition des classes. Depuis plus d’un an, 50 % des élèves sont iraniens, du jamais vu pour ce qui est d’une telle communauté.« On dépense une fortune pour des gens qui ont peu d’intérêt à apprendre le français », dit mon interlocutrice.

Les ressortissants iraniens, ainsi que chinois et indiens, sont les moins susceptibles de rester au Québec. Un sur deux quitte la province pour une autre quelques années après son arrivée. Le Québec a pourtant accueilli 6000 Iraniens en 2014, et plus de 3000 dans les neuf premiers mois de 2015, en première et deuxième position dupalmarès des groupes reçus. Selon le MIDI, ce sont des immigrants qui auraient été refusés ailleurs au Canada après un changement de critères de sélection. Mais pourquoi accepterait-on des gens devenus inadmissibles au fédéral et qui sont, de plus, de moins bons candidats à la francisation ? « Les Latinos savent très bien où ils débarquent en arrivant ici, dit Mme F (pour francisation). Les Brésiliens et les Colombiens sont ceux qui semblent s’intégrer le mieux ; ils sont toujours une valeur ajoutée dans une classe. »

Les problèmes en francisation ne se limitent pas à la motivation de certains élèves. Le nouveau programme du MIDI fait aussi grincer des dents. D’abord, les établissements de francisation — des universités ou des cégeps très souvent — ne sont plus vus comme des « partenaires », mais plutôt des « mandataires », un peu comme nous ne sommes plus des « patients », mais des « clients » aux yeux du ministère de la Santé. Ensuite, les professeurs n’ont plus de pouvoir d’évaluation. Finis, les tests de classement et les notes en cours de route. À la manière Barrette, c’est le ministère qui décide désormais des niveaux de compétence (il y en a trois) et de l’évaluation finale. Résultats ? « On se retrouve avec des classes à deux, trois vitesses, et plus personne ne reprend une classe. Après le troisième niveau, ils sont souvent à peine capables de conjuguer un verbe », dit Mme F.

À ce nivellement par le bas, il faut ajouter la réduction depuis un an des élèves à temps plein en faveur du temps partiel. Non seulement ça coûte moins cher, mais ceux-ci ne bénéficient pas d’un « vrai programme de soutien ». C’est d’ailleurs la cerise sur le sundae : les activités d’intégration offertes à certains endroits aux élèves à temps plein — cours de communication orale, d’histoire, de culture et jusqu’à des ligues d’improvisation — risquent aussi de sauter d’ici peu. « C’est comme si on se souciait seulement de remplir des cases, fournir des statistiques, dit la prof, démoralisée. Enseigner peut être très valorisant, en plus de sentir qu’on fait oeuvre utile pour le Québec. Mais depuis un an, cette énergie m’a complètement quittée. »

Le chef de la CAQ, François Legault, avait donc raison de remettre en question le désir du gouvernement d’augmenter de 10 000 le nombre d’immigrants au Québec. Si l’avenir passe indéniablement par l’immigration, il faut également se poser la question de l’intégration, toujours plus délicate ici qu’ailleurs en Amérique du Nord. Non seulement les services de francisation sont déficients, l’intégration au marché du travail ne marche pas fort non plus. En fait foi le reportage de Sophie Langlois à Radio-Canada cette semaine. Même quand la langue n’est pas en cause, le corporatisme dont font preuve certains ordres professionnels, le Collège des médecins en tête, est à hurler. Il faut revoir ces pratiques, se demander pourquoi, au-delà de la langue, les barrières sont plus nombreuses au Québec. L’ouverture à l’autre, dont se vantait le chef du Parti libéral récemment, doit dépasser le simple dumping d’immigrants.

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