mercredi 12 août 2015

Combines électorales

Comme s’il n’existait pas suffisamment de raisons de se méfier de Stephen Harper, le chef conservateur enfonce encore une fois le bouchon. Non seulement faut-il une invitation aux événements de campagne du PCC, ceux-ci désormais se dérouleront sous la loi du bâillon. Interdiction formelle de divulguer sur les réseaux sociaux où ailleurs le contenu des rencontres, incluant les photos d’événements. Vous devez également vous soumettre à une fouille avant d’entrer. Après tout, même les paranos ont de véritables ennemis. Le parti conservateur dément aujourd’hui que ces mesuresseront mises en vigueur, mais, vérification faite, la clause antidiffusion semble toujours en vigueur pour le rallye conservateur qui doit avoir lieu mercredi à Edmonton.

Cowboy solitaire de la politique canadienne, Stephen Harper ne fait rien comme les autres. Ça crève les yeux cet été alors que la rivalité de ses adversaires libéraux et néodémocrates lui permettrait, disent les sondeurs, de se faufiler entre les deux (ou les trois, si on ajoute le Bloc ou le Parti vert). Si tous ceux qui se disent conservateurs votent pour lui, et que ceux qui veulent du changement s’éparpillent un peu partout ailleurs, la réélection de Stephen Harper semble assurée le 19 octobre prochain. Faut dire que la base électorale conservatrice est la plus fidèle, la moins sujette à flirter avec d’autres partis politiques. Plus que jamais, M. Harper se concentre donc sur les seuls électeurs qui l’intéressent, les conservateurs de sa trempe. Du jamais vu dans la politique canadienne. Ces électeurs-là ne voient pas d’inconvénient à restreindre certains droits fondamentaux au nom de la sécurité, pas plus qu’à se retrouver dans des événements sur invitation seulement.

Comparez maintenant cette approche avec celle que pratique le chef néodémocrate, Thomas Mulcair, dont la popularité inespérée des derniers mois lui a plaqué un sourire permanent au visage. Alors que Stephen Harper n’a d’yeux que pour ceux qui boivent de son eau, M. Mulcair, lui, a les yeux tout le tour de la tête. Déjà, l’idée du double prénom — l’un en anglais (Tom), l’autre en français (Thomas) — indique un certain penchant à vouloir plaire à la galerie. (Plus tirée à quatre épingles pour les francophones au balcon, plus relax pour les anglophones au parterre). Ensuite, l’homme s’est mis à faire la fine bouche devant les questions des journalistes et la participation aux débats. Celui qui a le mieux dénoncé les combines et cachotteries des conservateurs ces dernières années s’est mis à furieusement calculer à son tour. Dans le but, toujours, de ne déplaire à personne et de conserver ses acquis.

Rien n’illustre mieux ce nouveau souci de plaire de la part de M. Mulcair que l’incident Linda McQuaig, la candidate néodémocrate qui s’est fait rabrouer, cette semaine, après s’être exprimée sur les sables bitumineux. Précisons, d’abord, que Mme McQuaig est une sommité canadienne. Intellectuelle de gauche bien connue, auteure de nombreux ouvrages sur la fiscalité, le pétrole, la mondialisation et le rôle du gouvernement, elle est précisément le genre de candidate dont rêve le NPD. Ou rêvait ? L’ex-journaliste et commentatrice, qui essaie pour la deuxième fois de se faire élire dans Toronto-Centre, n’a pas la langue dans sa poche, c’est sûr. Le National Post l’a déjà décrite comme la« Michael Moore canadienne ». Mais ses arguments sont solides et sa recherche, irréprochable.

Qu’a donc dit Linda McQuaig pour mériter une correction du chef ? Simplement que« beaucoup des sables bitumineux devront probablement rester dans le sol ». Tous les scientifiques inquiets des changements climatiques le disent : on ne peut prétendre sauver la planète sans renoncer à déterrer et à exploiter 80 % des combustibles fossiles existants. Ah ! Mais ce n’est pas dans la plateforme néodémocrate, s’est empressé de corriger Tom Mulcair, de peur d’offusquer les Albertains qui craignent pour leurs emplois. Le spectacle n’est pas sans rappeler le veto de René Lévesque après qu’un congrès péquiste eut voté en faveur de l’avortement en 1977. Là aussi, un parti de gauche s’était hissé, contre toute attente, au pouvoir, et essayait fort de rassurer le commun des zouaves.

Le spectacle n’en demeure pas moins désolant pour autant. Bien sûr, le pari est difficile pour le NPD, comme pour le PQ avant lui. Mais l’homme qui se targue d’avoir « le courage de ses convictions » — c’est le titre de l’autobiographie de Thomas Mulcair lancée cette semaine — devrait plutôt remercier sa candidate vedette de le forcer à ne pas renier ses principes au moment où ça compte le plus.

mercredi 5 août 2015

Nos Valeurs

Malgré ses protestations, Gilles Duceppe n’avait pas l’air mécontent de se lancer à l’eau dimanche dernier. On sentait son envie de mordre dans l’os — 78 jours de campagne ininterrompus — le plaisir toujours renouvelé de marteler « nos convictions, nos intérêts, nos valeurs ». Visiblement, le doyen des chefs de parti a du métier, du talent et une forme physique bien au-dessus de ceux du sexagénaire moyen. Mais, bon. Le retour-surprise de l’ex-député de Laurier–Sainte-Marie force un réexamen de l’évolution du Bloc québécois qu’autrement on se serait contenté d’ignorer.

D’abord, le Bloc du début et le Bloc d’aujourd’hui ne sont pas du tout la même paire de manches. Imaginé dans le tumulte politique, l’échec de lac Meech en juin 1990, et conçu « pour ne pas durer », le parti de Lucien Bouchard était une espèce d’arme blanche devant préparer l’accession à la souveraineté. Advenant l’échec référendaire, il devait durer au maximum trois ou quatre ans de plus. Gilles Duceppe prend les commandes à peu près au moment où il aurait fallu penser plier bagage, une perspective qui n’emballe aucun nouveau chef. En plus, 1997 est une année électorale : la hantise vis-à-vis de Jean Chrétien et de sa « loi sur la clarté » font le reste. À partir de ce moment, la défense des « intérêts du Québec » devient la nouvelle raison d’être du Bloc. La machette rutilante de la souveraineté se transforme, sans trop qu’on y pense, en espèce de marteau de la spécificité québécoise. « Pourquoi renoncer à ce que nous sommes ? » comme disait, encore dimanche dernier, le lider maximo du Bloc.

Pour peu réfléchie qu’ait été cette transformation, portée d’année en année par une crise politique après l’autre, elle comporte un volet intellectuel important : l’institutionnalisation d’un parti indépendantiste à Ottawa envoie aussi le message que l’indépendance, loin d’être inévitable, n’est peut-être même pas nécessaire. De la même façon que le mouvement souverainiste a eu comme effet pervers de nous donner l’indépendance d’esprit, la liberté d’être et d’exprimer qui nous sommes, mais sans passer par un siège aux Nations unies, la présence continue du Bloc à Ottawa est une façon d’encourager ad nauseam le beurre et l’argent du beurre. Rappelons que 70 % de ceux qui ont voté « oui » en 1980 et 63 % des souverainistes de 1995 espéraient « demeurer une province canadienne ».

Ce que je dis, c’est que la tendance à s’en tenir aux préliminaires, sans jamais aller jusqu’au bout, est un travers québécois que le mouvement souverainiste de la première heure a reproduit plus ou moins consciemment. En se présentant à Ottawa, plutôt qu’à Québec où doit forcément se faire l’indépendance, Gilles Duceppe, malgré toutes ses qualités, encourage ce travers. De plus, pour justifier cet excentrique détour, il doit sans cesse raviver le spectre du méchant Ottawa, indifférent à notre sort ou, pire, complotant dans notre dos. Alors que peu de Québécois se voient aujourd’hui comme des porteurs d’eau, le Bloc continue à dandiner le fretin mort de notre humiliation constante. Quand est-ce que ça va finir ? Dieu sait que le mouvement souverainiste mérite mieux, une raison d’être moins cheap et des arguments plus vigoureux, ancrés dans la réalité d’aujourd’hui.

Sans minimiser les différences culturelles qui séparent le Québec du Canada, qu’elles sont, au fait, les valeurs, les intérêts, voire les convictions qui nous sont propres ? Outre bien entendu la question de la langue, de la survie culturelle ou encore, de la souveraineté — qui, je le répète, se règlent à Québec et non à Ottawa. L’environnement ? La justice sociale ? L’immigration ? Le développement économique ? La sécurité ? Selon que vous êtes à droite ou à gauche du spectre politique, vous trouverez chaussure à votre pied sur toutes ces questions dans l’un ou l’autre parti fédéral. La leçon des dernières élections n’a-t-elle pas précisément été le remplacement de la vieille tension fédéraliste-souverainiste par une dynamique gauche-droite ? Stephen Harper et son conservatisme radical obligent. Tant qu’à ne pas faire l’indépendance, se sont dit bon nombre de Québécois, aussi bien s’investir dans le pays de façon utile. Comme par hasard, le choix des Québécois a privilégié le parti, le NPD, dont les valeurs sont à peu près exactement — mise à part la question de l’indépendance — celles du Bloc.

M. Duceppe peut toujours croire que les Québécois ont simplement craqué pour les beaux yeux de Jack Layton. À mon avis, c’est une erreur de jugement qui aujourd’hui se conjugue à une erreur de parcours.