dimanche 17 août 2014

Gaza: alerte à la crise de conscience



Les morts et la destruction à Gaza sont bien sûr stupéfiants. Les calamités ne se comptent plus en commençant par la torture du jeune Palestinien brûlé vif, en représailles pour la mort des trois adolescents israéliens, le déclencheur des dernières hostilités entre frères ennemis. Mais parallèlement à la destruction d'édifices et de vies humaines, cette guerre est en train de créer un autre type de dommage collatéral qui est, lui aussi, saisissant: la crise de conscience de ceux et celles qui appuient la notion d'un État juif, et de son droit à se défendre, seulement, pas à n'importe quel prix.

Je parle de la gauche israélienne mais aussi d'une bonne partie de la diaspora juive ainsi que de leurs sympathisants (dont je suis). Puisqu'il y a presqu'autant de Juifs en Amérique du nord qu'en Israël (près de 6 millions dans les deux cas), on parle ici de centaines de milliers de personnes qui, en ce moment, vivent une crise existentielle, une espèce de "paralysie" pour citer une amie juive, qui pourrait bien marquer un tournant dans les annales du sionisme. Cette paralysie consiste à être à la fois pro Israël et horrifié par ce qui se passe, partagé entre ne voulant pas porter flanc aux accusations envers l'État hébreu, qui fleurent parfois l'antisémitisme ("Mort aux Juifs", scandaient des manifestants à Paris récemment), mais incapables d'entonner désormais les justifications d'usage, qu'ils s'agissent des méthodes "terroristes" du Hamas ou les célèbres préavis donnés par Israël avant de bombarder. 

"Lorsqu'il est sûr que la population civile va y goûter, écrit le rédacteur en chef du  quotidien israélien, Haaretz, la distinction entre tuer intentionnellement ou non intentionnellement n'a plus aucun sens". L'ex-directeur du American Jewish Congress, une des plus importantes organisations juives américaines, Henry Siegman, va encore plus loin: "Si c'est ce qu'il faut faire pour la survie d'Israël, si le rêve sioniste est désormais basé sur le massacre d'innocents, comme on peut voir aujourd'hui à la télévision, alors la crise dans laquelle nous nous trouvons -- tous ceux qui se sont engagés dans la création de l'État d'Israël et de son succès-- est extrêmement grave". 

Cette crise morale est exacerbée du fait que la notion de deux États parallèles, le baume suprême, la récompense longtemps promise pour apaiser les deux factions, est en train de mordre la poussière. Jamais à portée de main, l'idée d'une cohabitation pacifique juive-palestinienne est plus illusoire que jamais.  "Avec ce qui passe, on ne veut même pas vivre sur la même planète", de dire un Gazaoui au correspondant britannique Paul Mason. Du côté israélien, l'extrême-droite, de plus en plus présente, parle ouvertement de créer des "camps" de purification ethnique.  Pour la première fois, dit un journaliste du quotidien The Guardian, Jonathan Freedland, les sionistes libéraux de ma trempe comprennent que la solution à deux États n'éxiste pas, "pas parce que les dirigeants politiques n'y ont pas suffisamment travaillé, mais parce qu'elle ne peut probablement pas fonctionner".

Je me suis rendue une seule fois en Israël, en 2001, à l'invitation d'un organisme juif. J'ai été frappé de la vitalité de l'endroit malgré le fait que le pays soit assis sur une bombe. Malgré un contexte politique extrêmement différent, j'ai toujours pensé que le Québec était bien placé pour comprendre Israël. Deux petites nations qui, en principe, ne devraient pas être là mais qui perdurent malgré tout. Deux anomalies géopolitiques pour qui la survivance est la clé de voûte de sa politique mais aussi de sa grande créativité culturelle.  La survivance, la notion que l'existence n'est pas acquise, n'est pas une notion qui est imprégnée dans le tissu social de la majorité des pays. Mais au Québec et en Israël, si. Ça ne veut pas dire fermer les yeux sur des crimes de guerre --car ils en sont, peu importe si le Hamas est une ordure ou pas-- mais ça veut dire comprendre que la situation est loin d'être noir et blanc. La tradition juive, comme l'écrivait Pierre Nepveu dans ces pages, est aussi celle de la pensée critique et d'un grand humanisme.

Cette crise morale explique en partie pourquoi ce qui se passe à Gaza aujourd'hui n'est pas simplement une autre manche de la danse macabre qui oppose Israéliens et Palestiniens depuis 30 ans. À cause des médias sociaux, à cause des bavures, à cause de l'isolement du Hamas mais peut-être surtout à cause du refroidissement vis-à-vis d'Israël, la donne est en train de changer. L'État hébreu à beau s'être trouvé des alliés dans les pays voisins, une partie substantielle de ses forces vives à l'intérieur comme à l'extérieur du pays lui tourne le dos. Ça n'augure malheureusement rien de bon.

                                                                                                 

mercredi 6 août 2014

L'argent n'a pas d'odeur

Pierre Karl Péladeau a beau avoir changé sa veste de businessman pour celle de député, il n’a pas perdu le sens des affaires pour autant. Le nouvel élu se porte à la défense du Groupe Hexagone, regroupant une partie importante des entreprises de Tony Accurso, actuellement menacé de vente à des investisseurs étrangers. Accusé de plus de 900 délits de fraude et de corruption, M. Accurso a dû vendre ses châteaux forts, regroupés sous l’appellation Hexagone, il y a un an. Mais le consortium n’arrive pas à tirer son épingle du jeu (suivre les règles comme tout le monde aurait-il un effet délétère sur les revenus des compagnies ?) et l’ancien président de Québecor s’en inquiète.
  « Ça prend du courage, compte tenu du passé des anciens dirigeants », dit M. Péladeau, plaidant ainsi pour la survie de l’empire Accurso, ce « fleuron de l’économie québécoise ». Du courage ? Vu tout ce qu’on sait aujourd’hui sur le roi de la construction au Québec, sur ses entreprises, dont deux ont été reconnues coupables de fraude fiscale, sur l’ampleur de la corruption dans l’octroi de contrats municipaux, le courage est certainement ailleurs.
  D’ordinaire, le courage est attribué à la défense d’un principe moral pour lequel on est prêt à payer un prix. Edward Snowden, par exemple, qui, au nom du respect de la vie privée, a mis sa liberté en jeu en divulguant l’étendue de la surveillance électronique faite par l’Agence nationale de la sécurité américaine. On peut être pour ou contre, mais ça prend du courage. Dans le cas qui nous occupe, le courage n’est pas dans la défense de l’économie québécoise, qui va de soi, mais bien dans la lutte contre la corruption, même devant des baisses de revenus potentiels. D’ailleurs, les lois québécoises n’ont-elles pas justement été modifiées au cours des dernières années (loi 35 en 2011, loi 1 en 2012) pour que les sociétés, comme les personnes à leur tête, soient davantage redevables de leurs actes ? M. Péladeau semble l’ignorer, tout comme le fait qu’un autre député péquiste, Nicolas Girard, plaidait exactement le contraire il y a deux ans, s’étonnant que Tony Accurso puisse encore obtenir de gros contrats du ministère du Transport. Pierre Karl Péladeau serait-il en train de donner ses couleurs au PQ ?
  Personne évidemment ne veut mettre l’économie à terre et les entreprises Accurso, c’est vrai, ont joué un rôle crucial dans le domaine de la construction au Québec. Mais l’imputabilité doit bien commencer quelque part. D’ailleurs, la majorité des entreprises qui ont trempé dans le scandale — Enron aux États-Unis, News of the World en Grande-Bretagne, le groupe Hollinger de Conrad Black — ont eu peine à s’en relever, ou alors ont fait faillite. C’est dans l’ordre des choses que des compagnies — constituées en « personne morale », de surcroît — perdent la confiance du public pour avoir enfreint les règles.
  Et puis, pourquoi sauverait-on le Groupe Hexagone qui, même en voulant se conformer aux nouvelles règles, a réussi à tricher ? Comme le divulguait Kathleen Lévesque dans La Presse récemment, « Tony Accurso a soutenu financièrement l’ancien directeur général du Parti libéral du Québec, Joël Gauthier, pour que celui-ci achète des actions dans la nouvelle entreprise Hexagone et en devienne le p.-d.g. ». L’idée de montrer patte blanche par le truchement de nouveaux administrateurs et propriétaires, en d’autres mots, a ses limites. C’est bien davantage une pirouette qui permet de se soustraire aux nouvelles exigences législatives qu’une façon de prendre « l’intégrité, la transparence et la protection de l’intérêt public », pour citer l’ex-président du Conseil du trésor et actuel chef de l’opposition, Stéphane Bédard, au sérieux. À noter que M. Gauthier a accepté le pont d’or de Tony Accurso à la condition que les autres administrateurs n’en sachent rien. Une fois le pot aux roses dévoilé, Joël Gauthier, qui fait l’objet d’une enquête pour financement politique illégal en plus, a dû démissionner.
  On voit mal le PLQ de Philippe Couillard, l’homme du « pas de compromis » pour l’intégrité, replonger dans ce panier de crabes en sauvant Hexagone. Mais bon, faut voir. L’argent n’a visiblement pas d’odeur pour Pierre Karl Péladeau, en aura-t-il maintenant pour le gouvernement en place ? Cette expression, en passant, vient de l’empereur romain Vespasien après que son fils lui a reproché l’instauration d’une taxe sur les toilettes publiques. L’occasion est toute désignée pour le rappeler. L’argent passe, pourrait-on dire, mais la puanteur reste.