mercredi 19 janvier 2022

Les vraies affaires

 Après la baisse de popularité de François Legault, en voici une autre qui surprend davantage : l’appui à l’interdiction des signes religieux chez les enseignants s’étiole. Selon un sondage Léger, mené pour le compte de l’Association d’études canadiennes, les Québécois ne sont plus que 55 % (59 % chez les francophones) à appuyer cette politique, alors qu’ils étaient 64 % lors d’un sondage en septembre.

Combien de fois a-t-on entendu le premier ministre affirmer que cette politique était très majoritairement appuyée par les Québécois ? L’argument vient d’en prendre pour son rhume. La popularité du chef, tout comme celle de la loi 21, se retrouve d’ailleurs exactement au même niveau : à 55 % des appuis après avoir chuté de 9-10 points en quelques mois. C’est quand bien même une majorité, me direz-vous. Oui, mais ce n’est plus l’état de grâce.

D’autres éléments du sondage mettent en relief cette pente savonneuse. D’abord, l’écart vertigineux entre l’opinion des plus jeunes (18 à 24 ans) et des plus vieux (65 à 74 ans). Les baby-boomers appuient massivement l’interdiction des signes religieux (73,9 %), alors que les millénariaux, eux, vivent sur une autre planète. L’appui à l’interdiction des signes religieux est en fait plus élevé dans l’ensemble du Manitoba et de la Saskatchewan (30 %) que chez les jeunes Québécois eux-mêmes (27,8 %). Ça vous donne une idée de l’ampleur du fossé générationnel.

On ne peut plus affirmer qu’au Québec, « c’est comme ça qu’on vit ». Vraisemblablement, ce n’est plus qu’une question de temps avant qu’on vive — ou du moins qu’on pense et qu’on gouverne — différemment. Pour l’instant, la réalité brute, les « vraies affaires », le cas d’une femme, Fatemeh Anvari, enseignante de 3e année dans l’Outaouais, démise de son poste à cause d’un simple hidjab, semble avoir ébranlé l’appui à la loi 21.

Ce qu’il ne fallait pas qu’il arrive — la mise à l’écart d’une enseignante respectée, attachante, compétente, à un moment où le milieu de l’éducation a terriblement besoin d’elle, pour aucune autre raison que son habillement, habillement que par ailleurs elle a le droit de porter comme administratrice dans la même école, cherchez la cohérence… —, ce qu’il ne fallait surtout pas qu’il arrive, le fameux reality check, arriva.

Il suffisait d’un cas concret pour souligner l’absurdité et l’odieux de la chose. Ce que François Legault a lui-même admis, indirectement, à Tout le monde en parle dimanche dernier. « Les citoyens ont le droit de gagner leur vie », précisa-t-il pour expliquer pourquoi on obligeait désormais qu’un consommateur soit vacciné pour entrer chez Walmart, mais pas les employés. « Ce n’est pas possible légalement de contraindre une personne, de leur dire vous perdez votre emploi. » Sauf, évidemment, si on a le malheur d’être une enseignante voilée.

Le gouvernement admettrait-il, à mots couverts, l’illégalité de son geste ? C’est la raison d’ailleurs de la disposition de dérogation, une entourloupette juridique qui permet de mettre sous une cloche de verre un geste qui porte atteinte aux droits fondamentaux. Il fallait aussi éviter d’empiler les cadavres, de ne pas faire trop de victimes, en congédiant à répétition des enseignantes voilées dont la compétence n’est absolument pas mise en cause. C’est pourquoi on s’est assuré d’inclure une clause de droits acquis dans la loi, protégeant ainsi les personnes déjà en poste du congédiement. Il fallait donner un grand coup, disait-on, pour défendre la laïcité, mais en gardant la manœuvre le plus invisible possible.

Le gouvernement Legault doit se féliciter aujourd’hui de ne pas avoir inclus dans sa loi le personnel de la santé. Imaginez un peu, à un moment où il manque 2000 travailleurs dans le domaine, où les hospitalisations augmentent et où on procède à du délestage, s’il fallait lever le nez sur des préposées, des infirmières et des médecins déjà formées. À cause d’un voile ? François Legault, qui est d’abord un homme de gros bon sens, aurait certainement reculé devant la loi 21 de la même façon qu’il a reculé devant la vaccination obligatoire du personnel de la santé. Un, parce qu’on n’a pas le droit d’empêcher les gens de travailler. Deux, parce qu’il n’y a rien comme une situation de « vie ou de mort » pour distinguer les vrais problèmes des faux.

L’interdiction du port des signes religieux est une autre « mesure-spectacle » qui cherche à assurer à la population — francophone d’un certain âge, surtout — que nous ne retournerons pas en arrière, que la religion sera tenue en laisse. C’est un faux problème. Il n’y a aucun signe au Québec d’une montée religieuse. Nous sommes une des sociétés les moins pratiquantes au monde — ce qui inclut la communauté musulmane, dont 60 % ne fréquentent pas les mosquées et dont seulement 10 % des femmes sont voilées. Le prosélytisme, disent les syndicats d’enseignants, n’est pas un problème dans les écoles. La laïcité est bien implantée au Québec, et l’invasion islamiste n’est pas au rendez-vous.

Le cas de Fatemeh Anvari, sans parler de la pandémie qui a le don de remettre les pendules à l’heure, nous ramène aux vrais problèmes : la gestion de l’éducation et de la santé, les professionnels qui n’en peuvent plus, le manque criant de ressources… À force de nous frotter aux vraies affaires, peut-être verrons-nous l’inutilité de combattre des moulins à vent.

fpelletier@ledevoir.com ; sur Twitter : @fpelletier1

mercredi 12 janvier 2022

La perte de confiance

 Vendredi 31 décembre, 18 h 45. Le portable se met à hurler, un bruit insupportable, suivi immédiatement par la radio, autre grincement invraisemblable, interrompant les mélopées d’usage pour avertir du couvre-feu qui tombait, ce soir-là, comme une guillotine sur la tête d’un influenceur sur le party.

On nous avait prévenus, mais quand même. Fallait-il à ce point enfoncer le clou ? Quand viendra le temps de faire le bilan des erreurs commises durant cette infatigable pandémie — un travail de moine s’annonce à l’horizon —, il faudra mettre le couvre-feu en haut de la liste. Bien avant, d’ailleurs, le Dr Arruda à la direction de la Santé publique. Fallait-il vraiment instaurer ce climat de peur et d’appréhension pour une mesure qui n’a pas fait ses preuves, qui fragilise davantage les plus vulnérables — les itinérants, les femmes violentées, les travailleurs essentiels —, sans parler des pouvoirs discrétionnaires offerts en pâture à la police ?

Les hôpitaux débordent et les autorités ne savent plus où donner de la tête. On les comprend ; on s’inquiéterait aussi à leur place. Seulement, à force de « mesures-spectacles » qui n’atteignent pas toujours leur cible (le Québec demeure le champion des nouvelles infections au Canada) et qui frisent l’atteinte aux droits démocratiques, on fait plus qu’accumuler les bévues. On porte atteinte au contrat social. On brise l’entente tacite, essentielle, basée sur la confiance entre électeurs et élus, que « ça va bien aller ».

Interviewé récemment par le média américain Stat, le directeur exécutif chargé des situations d’urgence à l’OMS, Michael Ryan — le général en chef de la pandémie, si on veut —, avouait que ce qui l’avait le plus bouleversé depuis deux ans était le manque de confiance envers les autorités. « La cohérence, la coordination, la solidarité — tous très nécessaires — sont difficiles à atteindre dans une société qui ne fait pas confiance au gouvernement, qui ne croit plus que les autorités sont là pour la protéger. »

La démission du Dr Horacio Arruda, lundi soir, cherche justement à rehausser le degré de confiance envers les autorités. Mais en mettant sa tête gentiment sur le billot, le bon docteur ne fait que confirmer son rôle de bouc émissaire. Les problèmes sont bien plus vastes. Derrière les lacunes personnelles du directeur déchu, il y a l’enfant pauvre qu’est la santé publique depuis des lunes. Derrière cette peau de chagrin, il y a la présence obèse et élitiste du système de santé lui-même, surrémunéré et pourtant toujours à court de ressources. Et planant au-dessus de tout ça, un monde informatisé, globalisé, le monde du Big Business et du Big Pharma, capable de sortir des vaccins novateurs en six mois, mais incapable d’en faire une distribution équitable à travers le monde.

Le déséquilibre est partout

Cette fracture sociale, cette perte de confiance, cette incapacité de se projeter dans l’avenir — car c’est bien de ça qu’il s’agit — ne tient pas uniquement à la pandémie. La dystopie que nous vivons depuis deux ans a accentué le malaise, c’est tout. Une docteure américaine dit être mystifiée par le refus têtu de certains de ses patients face à la vaccination. Comme médecin, Danielle Ofri passe son temps à faire des recommandations auxquelles nombre de ses patients s’opposent vigoureusement : colonoscopie, prise d’insuline et autres interventions. « On argumente. Certains finiront par maintenir leur refus, mais au moins on s’est parlé, on s’est compris », écrit-elle sur son blogue​. Face aux vaccins contre la COVID, elle découvre, chez des patients qui sont loin d’être des complotistes, une obstination silencieuse, ponctuée d’un simple « je n’ai pas confiance ».

À la base, ce n’est pas le manque d’information ou de connaissances scientifiques qui est en cause ; c’est une méfiance vis-à-vis l’establishment — médical ou autre. « On fait face à une épidémiologie politique tout autant que clinique », dit la Dre Ofri.

Comme pour le mouvement derrière Donald Trump, le phénomène de protestation qui s’est développé au cours de la pandémie n’est pas uniquement une affaire d’Ostrogoths ou d’extrême droite. Il n’y a malheureusement pas que des hurluberlus qui votent pour le roi des fake news, ou encore qui refusent le vaccin. C’est s’en laver les mains que de voir le problème ainsi. Il y a de plus en plus de gens qui se sentent pris en otage par un système qui n’a pas toujours leurs intérêts à cœur. Les exemples de cette indifférence systémique, mis en relief par la crise actuelle, abondent : le sort réservé aux vieilles personnes, les inégalités sociales, la négligence dans les écoles et le domaine des arts, la crise environnementale, sans parler de nos parlements qui fonctionnent à moitié, selon des « mesures d’urgence », sans comptes à rendre.

Oui, il y a des gens qui n’ont rien à foutre du vivre-ensemble, mais le désenchantement est en fait beaucoup plus large qu’on voudrait le croire. Les sondages ont d’ailleurs commencé à refléter cette forme de désabusement collectif. Dans son bilan annuel, la firme Nanos note que l’humeur a bien changé au Canada depuis un an. Le pessimisme (29 %) ou encore la colère (21 %) sont les émotions dominantes face à l’état de la nation. Les jeunes, qui risquent de payer les frais de tous ces dysfonctionnements, ont le caquet particulièrement bas.

fpelletier@ledevoir.com ; sur Twitter : @fpelletier1

mercredi 22 décembre 2021

Noël (quand même)

 Dans ma famille, Noël n’était pas la fête de Jésus. C’était la nôtre. Il y avait bien sûr une attention méticuleuse portée à toute la symbolique entourant ce grand jour : le sapin, la messe de minuit composée de trois messes, en fait, la messe des Anges, des Bergers et (enfin !) du Verbe divin — je m’en souviens comme si c’était hier, mon père était organiste à cette occasion —, la tourtière et la remise de cadeaux. Indépendamment de l’âge que nous avions, nous savions faire la bonne génuflexion, partout où elle était requise.

Mais l’esprit de réjouissance avait très peu à voir avec le divin enfant et tout à voir avec notre propre béatitude. Noël était le seul temps de l’année où tout le monde dans la famille s’aimait. Il y avait un calme, une sérénité, une chaleur qui, dans mon souvenir en tout cas, étaient uniques à ce moment précis de l’année. Soudainement tricotés serrés, on se retrouvait comme dans une bulle, conscients de partager le même sang, les mêmes peines, le même désir d’être heureux.

Noël a ce pouvoir-là. En 1914, des soldats allemands sont sortis de leurs tranchées le 25 décembre pour serrer la main de leurs ennemis, en chantant des cantiques de Noël. Comme si, pour une seule journée de l’année, nous étions ici sur Terre comme des astronautes dans l’espace. Capables de nous voir de haut, de surplomber notre condition de fourmis, d’oublier les mesquineries et les rivalités pour nous sentir intrinsèquement connectés les uns aux autres, pour nous sentir habiter une autre dimension.

Admettez que ce « bref instant de splendeur », pour emprunter à un titre de roman très prisé à l’heure actuelle*, fait du bien. Nous avons passé près de deux ans maintenant à vouloir égorger l’effronté qui s’est faufilé dans la queue à laquelle la pandémie nous a habitués, sans parler de la dame qui vous crie des injures parce que votre masque a glissé d’un demi-centimètre sous votre nez — votre nez qui, en plus, coule parce que vous arrivez de dehors et qu’il fait froid et que de vous moucher risque d’alerter la direction de l’établissement et, que sais-je, les pompiers ?

Deux ans à ne pas savoir sur quel pied danser. À vous faire dire que, vu votre âge, vous feriez mieux de rester chez vous. Deux ans à s’habituer à des choses auxquelles vous ne pensiez jamais pouvoir vous habituer : acheter des vêtements en ligne, assister à des funérailles en ligne, enseigner en ligne en ne sachant absolument pas qui vous écoute ou si même on vous écoute. C’est dur et ce n’est pas parce qu’elle s’installe, cette fichue pandémie, que cela cesse de l’être. Tout le contraire.

On aurait bien besoin de Noël en ce moment. Qu’est-ce qu’on a pu chiquer la guenilledepuis deux ans ! La pandémie, croyait-on, allait nous forcer à voir plus loin, plus grand, à être plus écologiques, à nous solidariser à l’échelle planétaire. Vous voulez rire ? À en juger par l’humeur des gens faisant la queue pour la nouvelle manne sanitaire, les autotests rapides, les anges dans nos campagnes n’étaient pas tellement au rendez-vous, lundi matin.

— Le gouvernement aurait dû prévoir ça bien avant, maudit.

— Pourquoi on ne nous a pas offert une troisième dose il y a trois semaines ?

— Ça me fait rien de geler si je vais obtenir ma trousse, mais pas question que je me gèle les fesses pour rien du tout !

Plus fourmi que ça, tu meurs pulvérisé sous la botte d’un soldat canadien venu prêter main-forte à « l‘effort de guerre ».

Quoi qu’il en soit, il ne faudrait pas se décourager, dit le ministre de la Santé, Christian Dubé. Sans doute croit-il en son devoir de maintenir le moral des troupes sans comprendre qu’à force de nous encourager à mettre un petit pied devant l’autre, à force de miser sur l’immédiat qui risque par ailleurs d’être contredit demain, on finit tous condamnés à jouer les gérants d’estrade. Et à mourir d’ennui. À quand les propositions pour nous aider à relever un tantinet la tête et à voir un peu plus loin ? La réforme des CHSLD, ça s’en vient ? Oh, les soins à domicile ! Un investissement massif dans les arts et la culture, peut-être ? Et la réduction des gaz à effet de serre bordel ? La réforme du mode de scrutin, on le sait, on ne peut même plus en parler.

En ces derniers jours de 2021, on vit dans une ambiance de sous-sol d’église. Les chaises sont dures, les nappes, en plastique, et on ne sait pas quel temps il fait dehors. Alors, vivement Noël.

Vite, décollons-nous la langue de la rampe gelée de la politique à la petite semaine et posons-nous la question fondamentale de ce temps béni des dieux : qu’est-ce qu’on attend pour être heureux ?

Joyeux Noël et bonne année (quand même). Cette chronique sera de retour le 12 janvier.

mercredi 15 décembre 2021

Une affaire de zizis

 Peut-être avez-vous raté l’appel à la nation à la Charles de Gaulle, le coup de l’arme d’assaut pointée vers des journalistes, le doigt d’honneur dressé de la banquette arrière de sa berline, ou encore, les nombreuses prestations toujours hautes en couleur (« Quand on m’attaque, je cogne trois fois plus fort ! ») dont regorgent les médias français. Mais sans doute connaissez-vous son nom ou son physique « souffreteux » — qu’on dirait tiré d’un conte pour faire peur aux enfants.

Le polémiste d’extrême droite Éric Zemmour « a déboulé il y a quelques mois comme un chien fou dans une morne campagne présidentielle, ouvrant spectaculairement le jeu électoral », écrit le magazine L’Obs. Un peu comme Donald Trump aux États-Unis en 2016, Zemmour arrive en extraterrestre, baveux à souhait, sans véritable programme, sans véritable intérêt pour la politique non plus, mais avec un intérêt consommé en lui-même. Bien que l’élection de ce dernier soit plus improbable que l’était celle de Trump — la France étant la France, une certaine bienséance s’impose —, Zemmour se positionne lui aussi comme l’homme fort venu sauver le pays de l’immigration, des femmes et des gais, « ces bobos communautaristes […] qui nous dévirilisent ».

Auteur de La France n’a pas dit son dernier mot, monsieur Z. est nettement plus érudit que son pendant américain, mais il est également plus réactionnaire. Peut-être justement parce qu’il est subjugué par ce qu’il appelle le roman national, « ce récit mythique d’une France imaginaire construit au XIXe siècle », patriarcal et catholique à souhait. Plus que l’agent orange, Zemmour a une dent aiguisée contre tout ce qui dépasse : l’Immigrant, la Femme, le Musulman.

Comme son mentor xénophobe, le père de l’Action française, Charles Maurras (1868-1952), qui ciblait les juifs, les protestants, les « métèques » et les francs-maçons, Zemmour, lui, croit que le pays sera sauvé quand on en aura fini « avec les musulmans et les minorités tyranniques ». Et, bien sûr, remis les femmes à leur place. Les femmes sont responsables, selon lui, de la stagnation intellectuelle et économique de l’Europe, car elles « dénaturent » la politique. « Elles ne créent pas, elles entretiennent ; elles ne règnent pas, elles régentent », écrit-il dans Le premier sexe, son pied de nez à Simone de Beauvoir. Et tout ça parce que l’homme européen, confronté à des immigrés plus jeunes et plus vigoureux, « a déposé son phallus à terre », ce qui fragilise le pouvoir politique et permet « la malédiction féminine ».

Zemmour est donc entré en politique — contre toute attente, son entourage n’y croyait guère, et lui non plus, supposément — pour que le phallus reprenne ses droits. Pour que la politique redevienne le combat d’hommes blancs bottant le cul aux intrus malappris au teint bistre, « avec le corps des femmes comme champ de bataille ». Admettez que Donald Trump n’a jamais été aussi éloquent, ni même aussi précis. L’anecdote qui serait à l’origine du saut du candidat d’extrême droite dans l’arène politique est un bon exemple, d’ailleurs, de ce machisme tatillon.

À force d’être applaudi, le candidat polémiste s’était mis, on s’en doute bien, à s’imaginer président. Mais le coup d’envoi est venu un après-midi où sa jeune maîtresse, de 34 ans sa cadette, Sarah Knafo, l’accompagnait à un événement organisé par le magazine Valeurs actuelles. « Tout le gotha catho réac est présent », raconte le journal Libération, pour entendre Zemmour débattre avec le ministre de l’Économie, Bruno Le Maire. Debout dans la salle, sa jeune « conseillère », qui voudrait voir son Éric s’engager résolument en politique, se plaît à l’agacer au bras d’un autre homme. Ça fonctionne. Il lui rend la monnaie de sa pièce en mordant un peu plus férocement dans son adversaire.

La conquête politique et le rapt des femmes comme consécrations de la puissance masculine, bien que dignes de la préhistoire, sont des comportements toujours bien en vue. Zemmour venait d’en faire la démonstration. « Dans les combats politiques, c’est toujours le mâle dominant qui finit par l’emporter », dit le principal intéressé. Le tour sera joué quelques mois plus tard alors que, désormais divorcé de sa femme, Zemmour s’étale à la une du Paris Match avec sa jeune amie. Sa candidature aux élections présidentielles suivra peu après.

Ce qu’il faut retenir de tout ce guignol est que la montée de l’extrême droite, cette politique de la peur et du ressentiment qui fait tant frémir, est en fait la montée de la masculinité toxique. On a l’habitude de parler de ce phénomène en termes individuels, notamment en ce qui concerne les agressions sexuelles. Que des hommes (car ce n’est certainement pas tous les hommes) aient besoin de dominer pour exister, aient besoin de frapper, d’humilier ou de condamner pour se sentir forts, pour se croire rois et maîtres, est l’idée maîtresse derrière tous les régimes autoritaires ou fanatiques.

Les trois grandes caractéristiques de l’extrême droite — la misogynie, la xénophobie et la nostalgie d’un temps révolu — sont toutes, à la base, les symptômes d’une crise de la masculinité, qui inclut aussi la perte d’emploi, l’augmentation des suicides, la consommation d’opioïdes et d’alcool. La montée de la droite n’est rien d’autre qu’un reflet de l’angoisse des hommes en perte de privilèges et de consécration.

Après Donald Trump, Éric Zemmour nous montre à quel point ce spectacle est pathétique, dangereux et réel.

fpelletier@ledevoir.ca

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mercredi 8 décembre 2021

PQ: les éléphants dans la pièce

 Au tour des membres du Parti québécois de se réunir la fin de semaine dernière pour discuter « avenir » et « contenu ». L’avenir est un mot particulièrement chargé en ce qui concerne le PQ puisque, de tous les partis provinciaux, il est le seul qui vit une véritable agonie. René Lévesque a beau avoir lui-même prédit la mort de sa formation, un tel dépérissement au sein d’un parti qui a été aussi important dans l’histoire du Québec ne cesse de surprendre. En neuf ans, le PQ est passé de 31,95 % des intentions de vote (2012) — 25,38 % en 2014, puis 17,06 % 2018 — à 13 %, selon un sondage Léger dévoilé jeudi dernier.

L’heure est grave pour le PQ. Mais il va falloir faire plus que montrer d’un doigt accusateur le Canada « postnational » de Justin Trudeau pour se tirer du pétrin. Quoi qu’en dise le chef, Paul St-Pierre Plamondon, le problème fondamental du parti n’est pas « l’omerta » entourant la souveraineté. C’est que la formation actuelle n’a pas grand-chose à dire — outre la réactivation d’un calendrier (mortifère) référendaire.

Tout se passe comme si le PQ ne comprenait pas le rôle qu’il avait lui-même joué depuis 25 ans.

D’abord, on sous-estime ce que les échecs référendaires nous ont infligé comme blessure psychique. J’en prends pour preuve les nombreuses entrevues que j’ai menées sur le nationalisme québécois récemment. Pour tous ceux qui ont cru à la « société modèle » dont parlait René Lévesque, il reste un goût de cendres dans la bouche. C’est dur de perdre, pour n’importe qui, mais c’est encore plus dur, comme dit le sociologue Gérard Bouchard, quand on participe soi-même à sa propre défaite. On mesure encore mal tout le découragement et la désillusion qui découlent de ce rendez-vous raté avec l’Histoire.

C’est d’ailleurs pourquoi les invectives de PSPP à l’endroit du fédéral sont si peu convaincantes. Le problème n’est pas d’abord à Ottawa — même si, bien sûr, on peut lui reprocher un tas de choses. Le problème est de n’avoir pas su sauter à bord du train alors que personne ne nous en empêchait. Trop de francophones — ceux-là mêmes sur qui on pensait pouvoir compter, le 30 octobre 1995 — ont choisi de ne pas bouger, ont choisi, pour paraphraser un autre indépendantiste de la première heure, Jean Dorion, ce qu’ils étaient déjà plutôt que ce qu’ils auraient pu devenir.

Le problème du PQ aujourd’hui est que, plutôt que de viser haut, de concevoir un plan généreux, ambitieux, ouvert sur la diversité et sur le monde, à l’instar du projet initial, il cherche sans cesse des coupables. On reprend donc de vieux refrains : « c’est la faute au fédéral » (lire : au multiculturalisme) et « à l’anglais », sans oublier les nouvelles têtes de Turc : les immigrants.

Le PQ ne parle évidemment plus de mettre les immigrants au pas des valeurs québécoises ou d’interdire encore plus largement le port des signes religieux, comme il le faisait au moment de prendre le pourvoir en 2012. Pour le parti de René Lévesque, le prix à payer pour des positions aussi conservatrices (on sait d’ailleurs ce qu’en passait Jacques Parizeau) est beaucoup trop élevé. Et puis, il a déjà encaissé le coup lors des dernières élections, subissant « la pire défaite de son histoire ». Depuis, le PQ de PSPP se contente de soutenir du bout des lèvres les politiques nationalistes conservatrices du gouvernement Legault. Un tour de passe-passe dont personne n’est dupe et qui fait du message péquiste une espèce de bouillie pour les chats, le coupant toujours un peu plus de sa gauche, des immigrants et des jeunes, en plus d’empêcher un franc combat contre la CAQ lors des prochaines élections.

Ce pari empoisonné, bien que conçu avec les meilleures intentions — promouvoir la laïcité et l’égalité hommes-femmes —, est le véritable éléphant dans la pièce. Depuis la crise des accommodements raisonnables, le PQ, empruntant l’approche adoptée par le chef adéquiste Mario Dumont en 2007, s’est mis lui aussi à parler de « nous ». Le temps des minorités avait suffisamment duré, disait-on, il fallait remettre la majorité francophone au centre du récit national. La CAQ a ensuite repris le même flambeau, avec grand succès d’ailleurs.

On peut comprendre, bien sûr, le besoin de rassurer les francophones sur leur avenir. Mais encore aurait-il fallu rassurer les membres des communautés culturelles sur le leur. D’autant plus que, pendant tout ce temps, la société québécoise n’a cessé de se diversifier. Le résultat inévitable, rappelle l’historien Pierre Anctil, de l’application de la loi 101. En intégrant les enfants d’immigrants dans les écoles françaises, on assurait non seulement la francisation des petits étrangers, mais on pavait la voie à une société de plus en plus multiculturelle.

« Je ne suis pas certain que la génération de Lévesque ait bien compris la portée du geste à l’époque, ajoute-t-il. Qu’à terme, c’est l’identité québécoise elle-même qui serait transformée. »

Ce que le PQ d’aujourd’hui ne semble pas comprendre, lui, c’est que les jeunes qui lui tournent le dos actuellement ne le font pas par désintérêt pour la souveraineté. Ils le font parce que le projet qu’on leur propose n’est pas suffisamment « inclusif ». Qu’ils soient francophones de souche ou fils ou filles d’immigrants, la diversité culturelle est la réalité qu’ils connaissent et qu’ils veulent maintenir. Oui, ils veulent vivre en français, mais pas nécessairement selon un seul modèle. Plus que toute autre chose, c’est cette diversité culturelle qui démarque l’époque actuelle des autres.

Avis aux partis politiques qui croient en l’avenir.

fpelletier@ledevoir.com

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mercredi 1 décembre 2021

Voir plus loin que son nez

 L’apparition d’un troisième variant de taille — après Alpha et Delta, voici le redoutable Omicron — rappelle le b.a.-ba de toute pandémie. Le virus affecte l’ensemble de la planète. Le virus ne connaît pas de frontières. Multiplier les mesures et les vaccins chez les mieux nantis, bien qu’essentiel, ne compense pas l’absence flagrante de protection chez la majorité défavorisée. En Afrique, seulement 6 % de la population générale est adéquatement vaccinée comparativement à 60 % aux États-Unis, 70 % en France, 77 % en Chine continentale, 75,50 % au Canada et 77,9 % au Québec (88,9 % des 12 ans et plus).

On aurait raison de se féliciter de ces taux de vaccination olympiques s’ils ne représentaient pas un véritable cheval de Troie. « Notre échec à fournir des vaccins aux pays du tiers-monde revient aujourd’hui nous hanter », dit l’ex-premier ministre britannique et ambassadeur auprès de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), Gordon Brown. Les variants ne sont rien d’autre que les conséquences de l’inégalité vaccinale ; ils sont les réactions (ô combien futées) du virus face aux vaccins.

« Chaque fois que le virus se reproduit en quelqu’un, dit le virologue Vinod Balasubramaniam, le risque d’une mutation existe. » Une telle mutation risque, à son tour, de créer un variant. Plus un variant exhibe de mutations — Omicron détient la palme des transformations —, plus il est capable, du moins en théorie, de contourner la protection vaccinale et, donc, de se transmettre.

Or, pour que le virus développe toute cette armature, tous ces muscles, il faut un vaste terrain d’entraînement. De grands bassins de population encore vierge, c’est-à-dire largement non protégée, sont nécessaires pour pouvoir former de nouveaux assaillants. Toute cette gymnastique génétique se déroule plus efficacement encore lorsque le terrain compte beaucoup de personnes immunosupprimées. Des scientifiques soupçonnent que c’est ce scénario qui a permis aux variants Delta et Omicron d’émerger en Afrique du Sud, où 8,2 millions de personnes sont infectées au VIH.

Bien sûr, personne n’a été surpris des nouvelles interdictions visant les ressortissants d’Afrique australe, même si ces mesures ne s’attaquent pas à la source du problème, ni de l’administration d’une troisième dose, même si on ignore toujours l’efficacité des vaccins actuels face au nouveau variant. Tout gouvernement a le devoir de protéger sa population d’abord. Mais combien de variants nous faudra-t-il avant de voir plus loin que notre nez ? Avant de comprendre que ce « nationalisme vaccinal » est non seulement catastrophique pour les pays du tiers-monde, mais qu’il l’est aussi, par effet de rebondissement, pour nous tous ?

Des mécanismes ont pourtant été établis par l’OMS pour faciliter, justement, cette nouvelle lutte des classes. Le COVAX voit à l’obtention et à la distribution de vaccins disponibles à travers le monde. Le C-TAP vise à démocratiser la fabrication de vaccins en facilitant le transfert de technologie et en levant les droits de propriété intellectuelle. Mais les promesses faites à ces égards ont été largement ignorées : seulement 14 % du 1,8 milliard de doses promises aux pays défavorisés ont été reçues jusqu’à maintenant. Selon un rapport du People’s Vaccine Alliance, le gouvernement américain s’est montré le plus généreux, en expédiant 16 % de ce qu’il avait promis, et le Canada, un des moins généreux, s’étant acquitté de seulement 8 % de son engagement — tout en s’appropriant, et c’est le comble, 970 000 doses du fonds COVAX lui-même !

Visiblement, la solidarité internationale passe à la trappe lorsqu’on pense devoir éteindre des feux chez soi. Et les compagnies pharmaceutiques dans tout ça ? Johnson & Johnson, Moderna, Oxford / AstraZeneca et Pfizer / BioNTech n’ont fourni à ce jour que 12 % de leurs engagements, soit 15 fois moins que ce qu’ils ont fourni aux pays riches. « Chaque jour, on administre six fois plus de troisièmes doses [dans les pays développés] que de premières doses dans les pays défavorisés, dit le directeur de l’OMS, Tedros Adhanom Ghebreyesus. […] Il faut mettre un terme à ce scandale. »

Le comportement des compagnies pharmaceutiques est particulièrement scandaleux.

Malgré des milliards de dollars de financement public, « qui ont de fait éliminé les risques normalement associés à la mise au point d’un médicament, rappelle Amnesty International, les laboratoires ont conservé leur monopole sur la propriété intellectuelle, bloqué les transferts de technologie et exercé de très fortes pressions pour entraver les mesures visant à étendre la fabrication des vaccins à l’échelle mondiale ». Ces compagnies « jouent au bon Dieu » sans se soucier de leurs engagements préalables ni de leurs responsabilités morales.

Notre incapacité à régler l’inégalité vaccinale est directement liée au fait d’avoir cédé le contrôle de l’approvisionnement des vaccins à une poignée de laboratoires qui, incapables de répondre aux besoins mondiaux, s’efforcent d’astreindre artificiellement l’offre, tout en priorisant leurs profits. Le duo Pfizer / BioTech s’attend cette année à des revenus de 15 à 30 milliards de dollars américains, Moderna à 18 à 20 milliards. Rien de moins.

La crise sanitaire nous a un peu trop habitués à nous attaquer au plus urgent, sans réflexion plus avant. À quand une façon de faire plus responsable ?

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mercredi 24 novembre 2021

"J'avais besoin de faire ça"

 La vague de féminicides crève-cœur qui a secoué le Québec — dont le meurtre de la jeune Romane Bonnier, le 19 octobre dernier, poignardée en pleine rue devant une vingtaine de spectateurs — a su, au moins, sensibiliser les autorités et le public à la violence faite aux femmes. Non seulement le gouvernement a-t-il promis d’investir 223 millions pour traiter de la question, un tribunal spécialisé en matière de violences sexuelle et conjugale est sur le point de voir le jour, sans parler du « coup d’émotion » du ministre de la Justice, Simon Jolin-Barrette, au moment de clore les consultations sur les femmes violentées. Le ministre qui, jusqu’ici, était connu pour sa « couenne dure », a été applaudi. Que des hommes, à plus forte raison des hommes au pouvoir, s’émeuvent du danger que vivent beaucoup trop de femmes est certainement un pas dans la bonne direction.

Il faut aussi saluer le courage des Laurence Jalbert, Ingrid Falaise, Isabelle Huot qui ont osé parler publiquement de leur propre expérience, sans oublier les efforts des groupes de femmes qui, depuis 30 ans, se sont occupés d’une question longtemps balayée sous le tapis. À titre de sensibilisation, les pubs gouvernementales — « La violence faite aux femmes, ça s’arrête maintenant » — sont remarquables également. Autant les publicités concernant le coronavirus étaient gauches et de mauvais goût, autant celles-ci frappent dans le mille.

Tout comme le viol, la violence conjugale a trop longtemps été vue comme une agression physique brutale, exceptionnelle, le résultat d’une soudaine perte de contrôle d’un homme sur une femme. Grâce aux recherches du professeur Evan Stark, on est en train de repenser la violence conjugale, moins en termes de « femmes battues » et davantage en termes de « contrôle coercitif ». Le chercheur américain a été le premier à voir que la « forme de subjugation qui pousse la plupart des femmes à chercher de l’aide » tient davantage « à une forme de domination qui inclut l’isolement, le dénigrement, l’exploitation et le contrôle » qu’à des coups proprement dits.

C’est précisément ce qu’on voit dans les pubs qui tournent en boucle en ce moment. « Change d’air quand tu me parles. » « Change ton mot de passe que je vois tes messages. » « Faut que tu changes d’amies. » « Vas-tu finir par changer d’idée, maudite boquée ? » Cette litanie de récriminations, prononcée par un homme face à sa conjointe, dure moins de 30 secondes. Prise une à une, chacune de ses phrases, perdue dans le flot de la vie quotidienne, peut paraître anodine. Une mauvaise blague qu’on s’empresse d’oublier. Mais le tout pris dans son ensemble, le dénigrement, le contrôle, le besoin d’imposer sont immanquables. Il est impossible alors de ne pas voir ce petit jeu pour ce qu’il est : de l’intimidation de la part d’un homme, de la soumission de la part d’une femme.

Il est important de pouvoir montrer ces comportements dans leurs formes « passe-partout » afin que plus de gens, hommes et femmes, puissent s’y reconnaître. Et réagir. Il y a une raison, après tout, pour laquelle la violence conjugale, tout comme l’agression sexuelle, se perpétue comme si de rien n’était, comme si les vieux stéréotypes hommes-femmes n’étaient pas remis en question depuis 50 ans. Loin des regards, dans le cocon de l’intimité sexuelle ou de la vie à deux, il est facile de se dédouaner, de dédramatiser, de passer l’éponge. Au nom de l’amour, des enfants, d’un logis, de tout ce qu’on ne veut pas perdre, il est facile de reconduire de vieux stéréotypes sans trop s’en rendre compte. Les hommes se fâchent, les femmes ramassent les pots cassés.

Cette campagne publicitaire est également bienvenue parce que le contrôle à outrance — qui peut aussi être exercé par une femme sur son conjoint, mais c’est encore exceptionnel — est un meilleur indicateur d’éventuels drames sanglants que ne le sont les bousculades, les gifles et les coups de pied. Pourquoi ? Le contrôle coercitif visant à affaiblir l’autonomie, la liberté, la dignité et le soutien social d’une femme, celle-ci est par le fait même moins capable de prendre ses jambes à son cou au moment clé, ou même de « résister efficacement au jour le jour ».

On ne connaît pas les circonstances exactes entourant le meurtre de Romane Bonnier outre qu’il s’est produit, selon le SPVM, « dans un contexte de violence conjugale ». Comme la jeune artiste ne vivait plus avec son agresseur au moment du drame, on déduit qu’elle avait compris qu’elle devait s’éloigner d’un homme qui pourrait lui gâcher la vie. L’agresseur en question n’a manifestement pas vécu la mêmeévolution. Au moment de commettre l’irréparable, l’homme de 36 ans criait, selon des témoins, « j’ai besoin de faire ça », « elle doit mourir », tout en s’excusant (« je suis désolé ») et en continuant de se déchaîner sur sa victime.

Que devait-il donc « faire » sinon avoir le dernier mot, rétablir son contrôle et ramener coûte que coûte sa petite amie à lui, quitte à l’empêcher pour toujours d’être à quelqu’un d’autre ? Dans son étude (Coercitive Control: How Men Entrap Women in Personal Life), Evan Stark explique que la violence conjugale s’apparente davantage au terrorisme et à la prise d’otage qu’à ce qu’on banalise trop souvent sous l’étiquette de la violence domestique. C’est un crime contre la liberté, un emprisonnement, bien avant d’être un assaut ou une simple voie de fait.

fpelletier@ledevoir.com

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mercredi 17 novembre 2021

Nous avons marché sur la lune

 On est cuits. Les résultats de ce qu’on qualifie de « FLOP26 » ne laissent pas beaucoup de place à l’optimisme. Compromis et demi-mesures ont marqué le dernier grand rendez-vous international sur le climat, sans parler des larmes de l’homme qui présidait les pourparlers, Alok Sharma. Petit signe que ça va mal. Même dans l’hypothèse la plus optimiste où tous les pays signataires respecteraient leurs engagements de réduction de CO2, dit le quotidien Libération, « le plafond de +1,5 °C serait toujours dépassé, et de très loin ».

L’avenir de l’humanité ainsi assombri, il est difficile de ne pas désespérer du monde dans lequel on vit. J’étais moi-même à ras de terre, au degré zéro de l’émerveillement, au moment de visiter L’infini, une exposition de l’espace en réalité virtuelle, le 7 novembre dernier. J’arrivais de justesse, la toute dernière journée de la présentation après que 70 000 autres visiteurs furent passés avant moi, sans trop savoir à quoi m’attendre, redoutant un peu les casques et les patentes à gosses, passages obligés des expériences virtuelles.

Mais la lumière fut. Les mots me manquent pour décrire cette aventure qui se situe à mi-chemin entre la très très haute technologie, tournée d’ailleurs avec la collaboration d’astronautes à bord de la Station spatiale internationale (SSI), l’art contemporain et la poésie. Pour citer la petite voix (celle de la comédienne et dramaturge Évelyne de la Chenelière) qui nous met la puce à l’oreille avant de passer de l’autre côté du miroir, de basculer dans l’immensité de l’Univers : « Cette expérience est un hommage à la lumière et à l’espace et à la soif de connaissance qui anime les êtres humains. Bienvenue dans l’infini. »

Produite par Felix & Paul Studios et le Centre Phi, à Montréal, en collaboration avec Time Studios aux États-Unis, cette expérience « immersive » est l’antidote tout indiqué aux horizons bouchés de ce début de siècle. Grâce aux caméras 3D de Felix et Paul placées à bord du célèbre SSI, un engin à faire pâlir Denis Villeneuve lui-même, on voit loin et, mon Dieu, on voit grand. Comme le disent des astronautes interviewés lors du tournage, soudainement, « vous vous dépouillez de tout ce qui a été inventé par les humains », « vous envoyez la main pour la dernière fois », « et vous souriez ». Car, soudainement, vous êtes propulsés dans les constellations du firmament, dans l’extase de l’infiniment grand.

Le prétexte de cette exposition est d’offrir une visite de la Station spatiale internationale au grand public. « En 20 ans d’existence, moins de 250 humains ont visité la SSI », écrit le chef de création du projet, Félix Lajeunesse. Il était temps d’ouvrir « l’expérience d’une vie » au commun des mortels. Mais, à mon avis, le véritable intérêt n’est pas de scruter les passages de l’engin titanesque sur lequel miraculeusement vous vous retrouvez, de voir et d’entendre, à quelques centimètres de vous, les astronautes qui y travaillent. L’intérêt suprême de cette époustouflante aventure, c’est de quitter justement tout ce qui est humain, c’est de ne plus voir ni sentir son corps comme avant, le port du casque vous transformant instantanément en un avatar, une espèce de créature de rêve au contour brillant et au cœur d’or qui glisse élégamment dans l’éther. Comme les 90 autres heureux élus qui sont entrés avec vous, vous ne portez plus tout à fait à terre, vous n’êtes plus en chair et en os, vous êtes une paire d’yeux exorbités, capables de voir à 360 degrés, et un cœur qui bat.

Durant 35 minutes, on meurt un peu soi-même pour être réincarné dans une autre dimension. Celle des éléments. Au moment de sortir de l’engin spatial, c’est l’apothéose. Happés par les étoiles, le Soleil, les faisceaux de lumière, tous très loin et très proche en même temps, c’est terrifiant et fabuleux à la fois. On sent son insignifiance, mais aussi sa connexion à l’Univers comme jamais auparavant. Comme, plus tard, à celle de la Terre quand, pour conclure l’aventure, on fait le tour de la planète, du lever au coucher du soleil, comme l’expérimentent les astronautes eux-mêmes plusieurs fois par jour, mais de façon plus rapide cette fois.

Un peu comme si on montrait de vieilles photos de famille mais en projection IMAX, on sent la nostalgie et l’affection qui vient d’un vieux sentiment d’appartenance. On reconnaît des endroits d’ailleurs : l’Himalaya, le Sahara, les océans… Ma filleule Jeanne, elle, est sûre d’avoir vu le lac Saint-Jean. C’est d’une beauté incommensurable et, comme pour sa famille, on a envie de la protéger. Bien des astronautes le disent : il n’y a rien comme un voyage dans l’espace pour vous rappeler la fragilité de la vie sur Terre.

« Nous avons marché sur la Lune et flotté dans l’espace », dit le texte d’introduction à l’exposition L’infini. Mais nous avons toujours bien des choses à comprendre, et peut-être surtout à faire, si on est pour préserver « la beauté, le mystère et la richesse de notre existence ». S’il y a des jours où il est difficile de croire que la beauté l’emportera sur la productivité, dans ce long combat pour la survie de la planète, il y en a d’autres où l’espoir est permis, où la confiance en l’humanité l’emporte, où on ose croire que nous relèverons brillamment le défi de notre destin planétaire.

L’appel des étoiles aidant.

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