mercredi 17 février 2021

Il faut se tenir debout

 Publié samedi sur son compte Facebook, le plaidoyer de François Legault pour la liberté d’expression fait beaucoup jaser. Que se passe-t-il donc pour que le premier ministre se sente tenu d’informer le public de ses états d’âme, par un beau samedi matin ? À la manière de Mario Dumont à l’orée de la crise des accommodements raisonnables, qui avait dit que le Québec devait « mettre ses culottes », M. Legault sent le besoin de nous fouetter, à son tour, sur la question de la censure universitaire. « On doit se tenir debout », exhorte-t-il.

C’est vrai. Le besoin de débattre à visière levée, au sein des universités notamment, est un impératif qui doit être ardemment défendu. À gauche comme à droite, on constate d’ailleurs un assez large consensus sur la question. On l’a vu lors du débat qui a mis la censure universitaire à l’ordre du jour, l’automne dernier, à l’Université d’Ottawa : les profs et chargés de cours francophones (dont plusieurs sont Québécois) se sont démarqués de leurs collègues anglophones en prenant la défense de la liberté d’expression — incluant l’utilisation de mots controversés en classe.

Je repose donc la question : pourquoi le premier ministre sent-il le besoin de monter aux barricades ? Doit-on lui rappeler qu’il prêche aux convertis, la poignée de militants radicaux qu’il dénonce ne représentant pas exactement une épidémie ? Ils constituent une petite minorité dans les universités québécoises. De plus, comme le soulignait récemment notre chroniqueur Normand Baillargeon, « les choses bougent ». Les administrateurs affichent de plus en plus leur intention de défendre la liberté d’expression et les étudiants débattent entre eux des implications de la censure. Et, si je peux y mettre du mien, après six ans passés à l’Université Concordia — pourtant souvent pointée du doigt pour sa rectitude politique —, je ne suis au courant d’aucun cas de censure au Département de journalisme où j’enseigne, ni non plus de plaintes d’étudiants à propos de mots prononcés en classe.

Je n’essaie pas de minimiser la question de la censure universitaire qui, à mes yeux, est absolument inacceptable. Seulement, ce n’est pas quelques cas hautement médiatisés qui peuvent nous donner un véritable état des lieux et encore moins justifier une intervention étatique comme le voudrait le premier ministre. Aussi sincère puisse-t-il paraître, François Legault provoque des interrogations avec ce texte : quelle est sa motivation ? Il y aurait tellement d’autres sujets dignes d’attention. Pourquoi s’en prendre d’abord aux « radicaux » de gauche sans s’être jamais soucié des radicaux de droite ?

Depuis 2015, on a vu une prolifération de groupes identitaires ultranationalistes (La Meute, Storm Alliance, le Front patriotique du Québec…), et même d’extrême droite (Soldats d’Odin, Atalante, la Fédération des Québécois de souche), qui ne sont pas sans rappeler le mouvement hétéroclite et tapageur qui a soutenu Donald Trump tout au long de son mandat. Le Québec n’est pas les États-Unis, bien sûr, et d’ailleurs, aucun de ces groupes n’appelle à la violence, selon l’ex-directeur du Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence, Benjamin Ducol. Seulement, tous participent à un « écosystème qui crée une atmosphère de tension », ainsi qu’à une plus grande diffusion de discours haineux. Au Québec, la hantise de l’islam est la marque de commerce des groupes identitaires de droite. « La peur d’être supposément envahi par des musulmans, [Alexandre Bissonnette] l’a prise quelque part », explique M. Ducol.

  

Pourquoi le premier ministre n’a-t-il pas sauté sur sa page Facebook pour dénoncer ce fléau ? Il s’agit aussi d’un danger pour la démocratie. Le fait que beaucoup de ces militants identitaires soient d’ardents défenseurs de la loi 21 (interdisant le port des signes religieux) y serait-il pour quelque chose ? Alors que François Legault aurait tout intérêt à se dissocier de ces nouveaux « patriotes », il s’est contenté de le faire du bout des lèvres. S’attaquer à cette frange issue des régions, et donc du même milieu que beaucoup de l’électorat de la CAQ, aurait-il eu un effet délétère sur la popularité du nouveau gouvernement ? On peut se le demander.

Le calcul politique n’est pas absent, vous le devinez, du cri du cœur du premier ministre. En se faisant chevalier de la liberté d’expression, M. Legault passe l’éponge sur le manque de transparence et d’imputabilité de son propre gouvernement. Il gomme le fait qu’il dirige le Québec par décrets successifs depuis maintenant près d’un an ; il nous fait oublier que les journalistes n’ont toujours pas aisément accès aux hôpitaux et que les études justifiant les mesures sanitaires sont toujours inexistantes. Il jette un peu de poudre de perlimpinpin sur l’enquête « à huis clos » de l’arrestation de Mamadi III Fara Camara et l’« étroitesse » du mandat pour ce qui est de l’enquête sur la pandémie. Sans parler de littéralement enterrer l’éléphant dans la pièce : le racisme systémique qui est directement lié à l’affaire Camara et, surtout, qui est à l’origine de beaucoup de plaintes d’étudiants universitaires.

François Legault a raison : il ne faut pas se laisser berner. Il faut dire les choses comme elles sont.

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