vendredi 6 décembre 2019

Le message du 6 décembre

Je suis une des 19 femmes dont le nom a été répertorié par Marc Lépine et ajouté à son petit manifeste antiféministe, juste avant de commettre l’inqualifiable, le 6 décembre 1989. « Ont toutes failli disparaître aujourd’hui… » Je ne le dis pas pour susciter la pitié ou la consternation, je ne me suis d’ailleurs jamais sentie en danger ou particulièrement visée. Le tueur avait un tout autre complot en tête, après tout : tuer de jeunes étudiantes en génie, en pleine université, au vu et au su de tous. Il visait le coup d’éclat, la notoriété. Marc Lépine était un meurtrier de masse classique, pas un tueur en série.
Je mentionne ce détail parce que le fait d’avoir été personnellement mêlée à cette tragédie m’a forcée à y réfléchir année après année. J’ai toujours senti le besoin de trouver un sens à ce qui, a-t-on longtemps dit, n’en avait pas.
D’emblée, on a voulu croire à la folie, à la démence, à l’exception. L’idée qu’un jeune homme veuille tuer des jeunes femmes parce qu’elles étaient des femmes était tout simplement irrecevable. Le responsable des interventions policières à l’époque, Jacques Duchesneau, l’admet dans un article paru dans Le Monde récemment. « La police n’a jamais réussi à dire publiquement que seules les femmes étaient visées, tout simplement parce que nous ne parvenions pas à nommer l’innommable. »*
Petit à petit, et parce que l’évidence finit quand même par sauter aux yeux, on en est venu à reconnaître un « crime contre les femmes ». Mais, malgré cet examen de conscience, avons-nous vraiment compris la nature du geste posé il y a 30 ans ? Il me semble qu’il manque toujours un morceau au puzzle, un morceau qu’on ne peut comprendre sans s’attaquer à la véritable cible du tueur, le féminisme, une question restée dans l’ombre toutes ces années.
La note que Lépine a pris soin d’épingler sur lui pour expliquer ses motivations ne parle pas d’une haine des femmes. Elle parle d’une haine du féminisme. « J’ai décidé d’envoyer ad patres les féministes qui ont toujours gâché ma vie. »
La nuance peut paraître inutile mais, à mon avis, elle est cruciale. Lépine ne détestait pas les femmes parce qu’elles étaient des femmes, il détestait certaines femmes à cause de leur attitude dite féministe. Il détestait celles qui se prenaient (selon lui) pour des hommes, qui se croyaient désormais tout permis, qui voulaient prendre le contrôle. Des femmes dont l’image, il est fort à parier, lui venait de sa propre soeur et de sa propre mère.
Depuis l’abandon du père, Lépine vivait seul avec ces deux femmes pour lesquelles, on le sait aujourd’hui, il entretenait du ressentiment. Sa mère, seul gagne-pain de la famille, était très souvent absente. Sa soeur prenait plaisir à l’humilier à cause de son acné et de ses manières bourrues. Pour se venger, Lépine avait construit un simili cercueil à son nom.
Qui étaient donc ces féministes qui lui avaient « toujours gâché la vie » sinon les deux seules femmes qu’il connaissait vraiment ? Parfait « loner », Lépine était sans véritables amis. À 25 ans, il n’avait jamais eu de blonde.
J’ai toujours soupçonné que la véritable colère de Marc Lépine ne venait pas tant du fait que les femmes prenaient sa place que du fait que plus il y aurait de femmes fortes et indépendantes, moins elles auraient tendance à choisir un homme comme lui.
En d’autres mots, là où le féminisme est susceptible de susciter la rage vient du domaine privé, bien davantage que du domaine public. Il n’y a pas de problème à ce que les femmes aujourd’hui soient ingénieures, médecins ou même astronautes pour autant que les relations intimes entre hommes et femmes demeurent intactes. Pour autant que les hommes aient toujours libre accès au corps des femmes. Il est là, le nerf de la guerre, là, le véritable danger, comme le démontrent deux phénomènes récents.
L’accessibilité aux corps des femmes est au coeur de la Rébellion « Incel » (célibataires involontaires), un regroupement d’hommes en colère qui accusent les femmes « perfides » de leur nier une vie sexuelle et amoureuse normale. On compte déjà deux attaques mortelles par des hommes qui, comme Lépine, se sentaient bafoués dans leur masculinité : une à Santa Barbara en 2014 et une autre à Toronto en 2018.
L’accessibilité sexuelle des femmes est aussi au coeur du mouvement #MoiAussi. Depuis deux ans, la liste d’hommes qui ont été accusés d’agression sexuelle ne fait que s’allonger. Il y a là un apparent mystère. Comment peut-on avoir de plus en plus de femmes émancipées d’une part et une quantité astronomique de tripotages et d’agressions de l’autre ? Tout se passe comme si l’ascension des femmes sur le marché du travail devait être payée par une domination sexuelle masculine. Lorsque les femmes sont perçues comme retirant leurs faveurs sexuelles, c’est là que les plombs pètent, que les mains se baladent.
Nous avons sous-estimé les coûts personnels du féminisme. C’est là la leçon profonde de la tuerie de Polytechnique, à mon avis. Nous avons eu tendance à croire qu’en changeant les lois, les structures, tout le reste tomberait en place. Mais le reste, les rapports personnels, l’intimité, les émotions, est beaucoup plus résistant au changement. Beaucoup plus compliqué aussi. C’est à ce nouveau champ de bataille, individuel plutôt que collectif, que nous sommes conviés désormais.

LE COURRIER DES IDÉES

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