mercredi 17 avril 2019

La langue de chez nous

Depuis 11 ans qu’on l’attend, le Rapport sur l’évolution de la situation linguistique au Québec effraie et console à la fois. Il effraie par « l’indifférence » des plus jeunes vis-à-vis du bilinguisme croissant tout en rassurant sur l’efficacité de la loi 101. Les allophones, qu’on se le dise, sont de plus en plus francophones. Le fait d’envoyer leur progéniture à l’école française — à 89 % en 2015 c. 20 % en 1976 — explique en grande partie pourquoi les nouveaux arrivants parlent de plus en plus français à la maison, dans l’espace public et aussi au travail.
Si les immigrants et anglophones de souche prennent du galon pour ce qui est de la langue de chez nous, les jeunes francophones, eux, en perdent. Les 18-34 ans sont peu enclins à s’offusquer du fameux « bonjour-hi » qui pend au cou de Montréal comme une cloche à une vache, ou même à le remarquer. (Ce sont ces deux petits mots qui nous avertissent que nous sommes dans la métropole québécoise et nulle part ailleurs). Ils sont également moins nombreux à travailler exclusivement en français que les 55 ans et plus.
Sans l’épeler en toutes lettres, le rapport révèle surtout que le Québec a entamé une nouvelle étape de son évolution linguistique. Après la longue phase du repli sur soi, les années Maria Chapdelaine, disons, où la défense de la langue passait par une population tissée serrée, protégée à la fois par la terre et par l’Église, nous sommes passés aux années Camille Laurin, des années de combat visant à faire du français la langue des affaires, du gouvernement et des immigrants.
Arrive maintenant ce qu’on pourrait appeler les années compliquées, les années de la mondialisation et des réseaux sociaux, où rien n’est noir ou blanc, où le repli sur soi agit encore dans plusieurs régions éloignées, tout comme les mesures de promotion du français agissent toujours à Montréal mais où, surtout, les vieilles règles ne suffisent plus à protéger contre l’anglicisation. Pour la bonne et simple raison que l’anglais n’est plus extérieur à nous — il est désormais en nous. Comme le dit une célèbre bédé (Pogo), « nous avons vu l’ennemi, et il est nous ».
Il fut un temps où les jeunes francophones, même montréalais, refusaient d’apprendre l’anglais ou de le parler. On se faisait un devoir de ne pas céder un pouce devant la botte du maître. Aujourd’hui, l’attitude, certainement chez les plus jeunes, n’est pas de faire un bras d’honneur à l’impérialisme anglo-saxon, mais plutôt de conquérir de plus vastes horizons. Une donnée du rapport illustre cette nouvelle attitude à merveille : plus on est scolarisés au Québec, moins le temps de travail se passe en français. Les francophones très scolarisés se rapprochent en fait des allophones pour ce qui est du fait d’utiliser le plus souvent le français au travail : 60 % contre 56 %.
Toute la complexité dans laquelle on baigne aujourd’hui se trouve dans ces deux facteurs en apparence contradictoire : éducation et acculturation. Pourtant, il ne s’agit ni d’ignorance vis-à-vis des enjeux linguistiques, ni, à mon avis, d’un manque de fierté vis-à-vis du français. Il s’agit plutôt du désir, qui vient justement avec l’éducation, de ne pas être réduit à une seule dimension. D’embrasser plus large, de voir plus haut. Il était inévitable qu’on arrive un jour à se buter le nez contre les murs qui jusqu’ici nous ont protégés, de la même façon qu’un enfant finit toujours par enjamber les barreaux de son lit. Devenus grands, nous voyons plus grand.
Le problème n’est donc pas tant le bilinguisme comme tel — Jacques Parizeau ne disait-il pas vouloir « botter le derrière » à quiconque ne parlerait pas anglais ? —, mais davantage l’attitude qui se cache derrière. Sans nier les nouveaux obstacles que sont Netflix, le commerce en ligne et la mondialisation, et la vulnérabilité accrue du Québec devant de tels béhémoths, ce nouveau chapitre de la défense de la langue devra passer par chaque individu tout autant que par l’État québécois. Dans un monde éclaté, les mesures étatiques ne suffisent plus ; il faudra aussi compter sur la vigilance individuelle.
La vigilance dont je parle tient à une seule chose : le besoin de défendre quelque chose qui nous définit profondément. À ce titre, je ne crois pas à la supposée indifférence des jeunes vis-à-vis de la langue. Certes, les plus jeunes ont tourné le dos à « la survivance », perçue comme le combat des plus vieux. Ils ne veulent plus jouer à la police et on les comprend. Mais rien ne nous dit que ces mêmes jeunes ne sont pas profondément Québécois, comme d’ailleurs le souligne un sondage Ipsos. Et qu’est-ce que d’être Québécois sinon de vivre dans une langue et une culture uniques en Amérique du Nord ? Ni la laïcité ni l’égalité hommes-femmes, dont on parle tant, ne sont des marques distinctives québécoises. Mais la langue de Miron, de Vigneault et de Desjardins, et la culture qui en découle, oui, absolument. Comment les jeunes, même les yeux rivés sur de vastes cieux, pourraient-ils l’oublier ? Le Québec, eux aussi, ils l’ont dans la peau.

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