mercredi 14 février 2018

Le grand malentendu

En cette Saint-Valentin particulièrement tendue — les accusations de puritanisme et de chasse aux sorcières s’élevant contre les dénonciations d’agressions sexuelles qui pilonnent l’espace public —, Cupidon ne sait plus à quelles flèches se vouer.
 
Il n’est pas le seul.
 
À en juger par les propos de Gilbert Rozon, ciblé par des allégations d’inconduite sexuelle — « je n’ai jamais fait l’amour à quelqu’un si une personne a dit non » —, la confusion paraît fort répandue. Mais avant de s’attaquer au grand malentendu qui sépare les coeurs aigris des choeurs grecs, disons d’emblée que personne ne prend plaisir à voir des hommes connus piquer du nez. Pas plus qu’à voir des femmes d’envergure avouer qu’elles ont trop longtemps enduré l’inacceptable. Tout ça est très difficile et, oui, humiliant pour tout le monde.
 
L’imbroglio dont je parle tient essentiellement au fait qu’une femme existe pour se faire sauter. C’est une loi après tout incontournable de la nature : les femelles sont, par définition, les proies sexuelles des mâles. Or, que ce soit au nom de l’évolution de l’espèce, de l’Église catholique ou de la stabilité sociale, la disponibilité sexuelle des femmes a toujours été un principe que personne, même pas les suffragettes — dont on fête aujourd’hui l’anniversaire —, n’a contesté. Le « bas les pattes, bonhomme » est un phénomène, rappelons-le, extrêmement récent. Extrêmement révolutionnaire, aussi.
 
Au Canada, il a fallu attendre 1983 pour que le viol ne soit plus vu comme rare et exceptionnel, l’affaire d’un forcené assoiffé de pénétration vaginale violente. Avant cette date, une femme ne pouvait pas prétendre avoir été violée par son conjoint, par exemple, justement parce que sa disponibilité sexuelle, peu importe la nature des préambules, était un fait accompli. Son consentement, en d’autres mots, comptait pour zéro. Elle ne pouvait pas non plus porter plainte pour viol (ailleurs qu’au sein du couple) sans la corroboration d’un tiers. Même si ce type d’agression se fait quasi toujours en catimini, sa parole à elle ne suffisait pas. Comme nous le rappelait récemment un juge de Halifax, la présomption qu’une femme est par nature ouverte aux avances d’un homme — peu importe si elle est ivre morte sur la banquette arrière d’un taxi — est profondément ancrée.
 
Malheureusement, la révolution qui s’est opérée au coeur de la jurisprudence canadienne à la fin du siècle dernier ne semble pas du tout s’être passée dans le coeur des mortels. Et j’inclus les femmes là-dedans. Même si, ici comme ailleurs, la notion de viol disparaît en faveur de l’agression sexuelle — ce qui implique « une présomption de consentement des femmes à l’acte sexuel », qui, lui, comprend dorénavant toute une panoplie de gestes, du baiser volé à la pénétration forcée —, nous avons été légion à ignorer les nouvelles consignes, la cuisse qui se veut insistante dans le métro, les mains baladeuses du patron ou le comique de Juste pour rire qui vous fouette les fesses avec sa cravate.
 
Au nom des hommes qu’on aime et qu’on admire, de ceux qu’on est heureuses d’avoir dans nos vies, au nom de l’amour qu’on espère tous, on se l’est bouclée. On s’est royalement tus. Était-ce après tout si grave ? « Après tout, tu n’as pas été violée », comme aurait dit Lise Payette à Léa Clermont Dion. Au nom de l’harmonie entre les sexes, ou simplement la peur de perdre sa job, on a collectivement passé l’éponge.
 
Il est là, le malentendu. Malgré ce que dit la nouvelle jurisprudence, qu’on ne batifole plus avec l’amour, que, sans consentement, implicite tout au moins, les petits gestes comme les grandes embardées sont passibles de sanctions, on a continué comme si de rien n’était, marchant dans les sillons d’une histoire ancienne où les hommes n’ont jamais eu à demander la permission et où les femmes ont toujours feint d’aimer ça. Et puis, l’affaire Weinstein a éclaté, et le compromis bâtard qui a trop souvent scellé les rapports hommes-femmes a finalement sauté. Des milliers de femmes se sont souvenues qu’elles étaient dans leur droit d’être traitées autrement.
 
On peut évidemment comprendre la confusion d’un Gilbert Rozon devant un revirement aussi soudain. On peut aussi craindre les dérapages et une certaine aseptisation des rapports sexuels devant un tel coup de barre. S’il n’est pas inutile de réfléchir aux conséquences du mouvement #MoiAussi, ne perdons pas de vue l’essentiel. La dignité humaine, le respect des femmes, et des hommes aussi, viennent de faire un immense bond en avant. Cupidon peut se consoler.

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