mercredi 7 décembre 2016

Dernier tango à Paris

« À tous ceux qui adorent ce film : vous êtes en train de regarder une femme de 19 ans se faire violer par un homme de 48 ans. »
 
Les réactions aux propos du cinéaste Bernardo Bertolucci concernant la fameuse scène de sodomie « au beurre » n’ont pas tardé à exploser sur les réseaux sociaux, dont celle de la comédienne Jessica Chastain. « Le réalisateur a planifié l’attaque. J’en ai la nausée », écrit-elle en conclusion.
 
Les propos du réalisateur de Le dernier tango à Paris, enregistrés à la Cinémathèque parisienne en 2013 et dévoilés la semaine dernière, ne sont pas sans rappeler ceux de Donald Trump admettant tambouriner les femmes à sa guise. Encore une bombe qui invoque « la toxicité de la domination masculine », écrit le critique de cinéma Peter Bradshaw. Celle qui sévit, dans ce cas, dans l’industrie du film.
 
Avec la même candeur, Bernardo Bertolucci dit avoir eu l’idée du viol, par livre de beurre interposée, de concert avec Marlon Brando, la vedette masculine du film, le matin du tournage. La scène n’était pas dans le scénario et il n’était pas question non plus d’en discuter avec la jeune comédienne, Maria Schneider. « Je voulais que Maria sente la colère et l’humiliation, non pas qu’elle le joue. Je voulais la réaction de la fille, pas de l’actrice », explique Bertolucci. Tout en concédant que son plan était « horrible », le cinéaste ne regrette pas sa décision. « Je pense qu’il faut être complètement libre », dit celui dont le film, considéré comme « révolutionnaire » à l’époque (1972), a certainement marqué les annales du cinéma.
 
L’effarement qu’on lit sur le visage de la jeune femme dans le film est donc bien réel. « Maria, t’inquiète pas, ce n’est qu’un film », lui aurait dit Brando au moment de tourner la scène. L’un comme l’autre seraient sortis de ce tournage traumatisés, dit-on, mais nul davantage que l’actrice qui en aurait parlé à plusieurs reprises, mais sans, évidemment, l’effet de bombe qui est en train de rattraper le cinéaste aujourd’hui. Après ce film culte, Maria Schneider a connu une carrière très houleuse, marquée par la dépression, la toxicomanie et des tentatives de suicide. Il ne sera plus jamais question pour elle de jouer nue par la suite. Elle est décédée d’un cancer en 2011 à l’âge de 58 ans.
 

Ce que les aveux de Bertolucci révèlent, surtout, ce sont les dessous de la révolution sexuelle. Avec l’arrivée de la pilule contraceptive quelques années auparavant, ça devait être la fête pour tout le monde. « Faites l’amour, pas la guerre », disait fameusement le slogan des années 70. En ouvrant grand les vannes de la sexualité, on s’attaquait au puritanisme des décennies antérieures, aux contraintes du mariage et jusqu’aux politiques américaines au Vietnam. S’il s’agissait pour les femmes d’un premier pied de nez à l’obligation de maintenir leur « vertu », et en ignorant tout de leur corps, on se doutait que le party était bien davantage pour les hommes — dont la réputation n’a jamais été écorchée du fait qu’ils s’envoyaient en l’air, bien le contraire.
 
Le dernier tango à Paris est le véhicule parfait, on le voit aujourd’hui, de ce deux poids, deux mesures. Dans le film, Marlon Brando joue un homme qui exorcise le traumatisme laissé par le suicide de sa femme en s’éclatant avec une étrangère, une femme « libre » qui, affublée de boas, de fleurs et de grands chapeaux, est l’incarnation même de la vie de bohème d’alors. En fait, il s’agit d’un homme qui réalise un fantasme sexuel aux dépens d’une jeune femme, les explications de Bertolucci, 40 ans plus tard, ne pourraient rendre la chose plus claire.
 
La révolution sexuelle a camouflé bien des abus de pouvoir vis-à-vis des femmes qui, comme Maria Schneider, n’ont pas toujours trouvé l’exercice très libérateur. De la même façon, l’industrie du cinéma a passé l’éponge sur les abus, aujourd’hui bien documentés, de grands réalisateurs, d’Alfred Hitchcock à Stanley Kubrick en passant par Bernardo Bertolucci, qui ont souvent fait des martyres de leurs jeunes protagonistes féminines.
 
Heureusement, le temps, loin d’obscurcir le regard, n’a fait que préciser l’odieux de la transgression.

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