mercredi 9 novembre 2016

Adieu, Fred Astaire

Il va me manquer. Sa façon de marcher, de parler, de danser collé avec sa belle Michelle, sa façon même de sermonner. « Don’t boo. Go vote ! » (Arrêtez de chahuter. Allez voter!), s’exclamait-il devant un rassemblement démocrate qui s’en prenait à un supporteur du Donald égaré dans les rangs. Tout un contraste avec ce qui se passait dans le camp républicain, alors qu’un homme portant une pancarte anti-Trump a été frappé et étranglé avant d’être sorti menotté par la police.
 
Je parle bien sûr du Fred Astaire de la politique américaine, Barack Obama, l’homme qui nous a instruits dans l’art du calme, du respect, de la déambulation lente et fluide et de la réflexion posée. En plus d’avoir tourné le dos au statu quo et initié un certain goût du changement. L’histoire nous dira si le 44e président sera retenu parmi les grands, mais on sait déjà qu’il fait partie des plus cool, des plus respectés et des plus charismatiques.
 
Ce n’est pas rien. On pourra toujours dresser la liste de toutes les choses qu’Obama n’aura pas réussies durant ses deux mandats (fermer Guantánamo, réduire les inégalités, ramener l’harmonie entre républicains et démocrates…) mais, au lendemain d’une élection qui aura été marquée par le retour de l’homme des cavernes, par le mensonge, l’insulte, l’ignorance et le fanatisme, rendons hommage au gentleman président, au type d’homme qu’il est et au modèle qu’il demeurera, espérons-le, pour des générations à venir.
 
« Il faut admettre qu’Obama l’être humain s’est révélé être un modèle de grande classe et de dignité, écrit le chroniqueur Timothy Egan. Si, comme on dit souvent des pionniers noirs dans le domaine sportif, il faut être deux fois meilleur pour réussir, alors le comportement personnel d’Obama a été bien au-delà de celui de bien des présidents. »
 
L’image, pour moi, qui incarne le mieux la grandeur d’Obama, mieux encore que lui chantant Amazing Grace devant la communauté noire endeuillée de Charleston ou « bon anniversaire » à sa fille Malia, c’est celle où il accueille un petit Noir américain, fils d’un de ses employés, dans son bureau à la Maison-Blanche. « Je voudrais savoir si vos cheveux sont comme les miens », lui demande le petit garçon de cinq ans. Et le président de se pencher tout bonnement pour permettre à l’enfant de toucher et constater par lui-même qu’ils étaient, en fait, pareils.
 
Une image vaut mille mots ? Un geste comme celui-là vaut mille déclarations de principe sur les minorités raciales, pour ne rien dire de la grande leçon d’humilité de la part de l’homme le plus puissant de la planète. Le contraste est saisissant, encore une fois, avec le vantard spécialisé en humiliation de toutes sortes qui pourrait, sait-on jamais, lui succéder. Au moment d’écrire ces lignes, la crampe au ventre est au niveau 10 et on ne sait toujours pas qui sera le prochain président ou présidente des États-Unis.
 
On peine à croire que le modèle de masculinité toxique que représente Donald Trump pourrait chasser le modèle de « grande classe » signé Barack Obama. Mais, même si Hillary l’emporte — et, ô, on le souhaite — la toxicité ne disparaîtra pas de sitôt. Trump a donné une voix à toute une partie de la population qui se tenait coite jusqu’à maintenant, ceux qui en veulent aux femmes et aux minorités d’avoir volé leurs jobs, les hommes blancs peu éduqués, victimes des changements culturels et technologiques des 30 dernières années. En plus d’avoir amplifié la voix de tous ceux qui fustigent « le système » et jugent l’ensemble de la classe politique « pourrie », il a révélé l’autre visage du changement, le fameux backlash, qui prend toujours beaucoup plus de temps à se manifester que le changement lui-même. Étant l’incarnation même de l’establishment politique, en plus d’être une femme qui prend la place d’un homme, Hillary Clinton, si jamais elle remporte son pari, ne peux que prêter flanc à cette déferlante de ressentiments.
 
Raison de plus de s’accrocher, encore un instant, à l’héritage personnel laissé par Barack Obama, sa droiture, au propre comme au figuré, sa compassion et son élégance, avant de plonger tête première dans cet interrègne où le vieux n’est pas tout à fait mort et le nouveau pas tout à fait arrivé et où l’invective et la menace flotteront dans l’air sans doute encore longtemps.
 
Allez, M. le président, Let’s Face the Music and Dance.

Aucun commentaire:

Publier un commentaire