mercredi 3 juin 2015

Un grand Monsieur

Je me souviens de Jacques Parizeau qui prépare une salade pour le dîner, sa manière un peu solennelle de faire les choses, et de ses mains qui tremblent. C’était en 2003. Nous étions dans sa maison de campagne, une belle vieille ferme dans l’Estrie, à tourner un documentaire sur lui. Il y avait là un homme que peu de gens connaissent. Un homme en manches de chemise, avide de se promener en quatre roues, fier de nous montrer son érablière. Et, malgré son culte pour ses « jardins secrets », un homme prêt à se laisser scruter — du moins, extérieurement — même si ça ne l’avantageait pas tellement.

Il aurait pu très bien dire : « Arrêtez la caméra. Dieu sait ce que les gens vont dire d’un homme qui tremble. » Il ne l’a pas fait. Jacques Parizeau s’était engagé, après d’assez longues négociations, à faire ce documentaire et, comme tout ce qu’il avait décidé dans sa vie, il irait jusqu’au bout. Quelques mois plus tard, au moment d’enregistrer l’entrevue sur le référendum crève-coeur de 1995, l’entrevue qu’il ne voulait pas faire, il fera preuve de la même loyauté. Même si visiblement en colère de devoir revenir sur un épisode peu glorieux — « condamné urbi et orbi par toute la société québécoise », dira-t-il, — il jouera le jeu jusqu’au bout, tout en indiquant son déplaisir de devoir rejouer dans ce film-là.

Comme bien des journalistes, j’ai toujours eu un peu peur de celui qu’on appelait « Monsieur ». D’abord, il était aux antipodes du Québécois moyen, avec son langage bien à lui, ses manières d’aristocrate, son quant-à-soi britannique. Tout ce que nous aimions chez René Lévesque — l’humilité, le doute, la simplicité — lui faisait en fait défaut. Il était par conséquent plus difficile à aborder, voire à aimer. La réalisation de ce documentaire m’a fait comprendre qu’il en souffrait. J’ai commencé à aimer Jacques Parizeau à partir de ce jour-là, à partir de cette main qui tremblait et qu’il tentait ni de dissimuler ni d’expliquer. J’ai compris qu’il ne traînait pas seulement la blessure du référendum, il traînait cette autre blessure plus personnelle, celle du mal-aimé. Il s’agit d’un des secrets qu’il aura sans doute emportés avec lui dans la tombe.

Je pense qu’il y avait une tendresse chez cet homme, pas toujours évidente, c’est vrai, qu’il a surtout réservée pour les femmes de sa vie, qui ajoutait à la solitude déjà manifeste d’un homme à part, pas comme les autres, très au-dessus de la moyenne. Mais aussi incompris, dont de lui-même. Comme bien des hommes de sa génération, l’introspection n’était pas sa tasse de thé. Quand je lui ai demandé « qu’est-ce qu’on ne connaît pas de vous ? », il a aussitôt plaidé l’ignorance, invoquant la « sacrée carapace » qu’il avait dû se construire comme homme public.

Outre sa solitude, j’apprendrai quand même deux choses peu connues. « Si je n’avais pas été économiste, j’aurais été musicien », dit-il. L’homme à la sensibilité à fleur de peau, dont la main ou la lèvre supérieure pouvaient parfois trembler, aurait voulu être un artiste. Plus révélateur encore, Jacques Parizeau dit avoir eu la piqûre du nationalisme, non pas au contact de l’équipe du tonnerre de Jean Lesage, ou encore de René Lévesque, mais grâce à sa première femme, Alice Poznanska. Une fière Polonaise qui a fait partie de la Résistance durant la guerre, c’est elle qui lui fera découvrir « ce que c’est que l’appartenance ». À travers l’amour d’une femme, Jacques Parizeau aura donc découvert l’amour du Québec — à défaut de l’amour de la politique, ce « grand concert d’orteils », à laquelle il s’astreindra par devoir. À partir de ce moment-là, il ne cessera d’ailleurs de vanter les mérites de ce pays et de ses habitants.

Le Québec est en deuil aujourd’hui pas seulement parce qu’il « n’y en a plus beaucoup comme lui », mais parce qu’il n’y en a jamais eu beaucoup comme lui. Jacques Parizeau est une espèce de brillante anomalie dans l’histoire du Québec, une étrange comète venue éclairer notre trajectoire. Si René Lévesque nous a légué un sentiment de fierté, Jacques Parizeau, lui, nous a donné le sens du devoir, la rigueur dans l’engagement, la loyauté aux principes. Il nous a fait l’énorme cadeau de démontrer ce que c’est que d’être fidèle à ses amours.

S’il n’est pas parvenu à mettre le Québec « debout », il nous a aidés, tous, à nous tenir plus droits. Puisse son exemple nous inspirer longtemps.

1 commentaire:

  1. Bonjour Madame Pelletier

    Il est possible que vous ne publiez pas les commentaires. J'en ai laissé un précédemment vous demandant les musiques (surtout les grands airs d'opéra) de votre fabuleux docu sur Mossieur :). Est-cil possible de me les envoyer par courriel ? Si oui je vous serais très reconnaissante.

    raymonde.sauve@umontreal.ca c'est un courriel sécurisé de l'UdeM, aucun danger.

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