mercredi 4 février 2015

L'un chante, l'autre pas

L’un en donne plus que le public en demande, l’autre est incapable de sortir de sa loge. Vous aurez reconnu Stephen Harper et Philippe Couillard face à la question de l’heure, la lutte contre le terrorisme. M. Harper ne cesse de jeter de l’huile sur le feu, alors que M. Couillard, c’est tout le contraire : une « couverture mouillée », comme disent les Anglais. Le PM canadien, qui se veut le champion de la sécurité, en fait trop ; le PM québécois, l’homme des libertés individuelles, pas assez. Remarquez, des deux, je préfère le style Couillard : il est certainement plus courageux de défendre les droits et libertés à un moment où tout le monde crie au loup, que de tenter de gagner des points en se martelant la poitrine et en proclamant des mesures mal conçues et mal encadrées. Le projet de loi antiterroriste proposé par le gouvernement Harper, loin de rassurer, fait peur. Pourquoi donc faut-il que des agents de surveillance deviennent des gendarmes, si ce n’est pour renforcer l’État policier dont rêvent les conservateurs ?
  Mais, après l’aventure de l’imam Hamza Chaoui, des questions se posent aussi de ce côté-ci de l’Outaouais. Il y a quelque chose d’absurde de constater l’impuissance du gouvernement Couillard devant le problème qu’il a lui-même identifié : la radicalisation islamiste. Faudra-t-il s’en remettre chaque fois aux entourloupettes des règlements municipaux pour trouver une solution aux imams de la déraison ? Il reste à trouver comment, sans enfreindre la liberté d’expression, on peut gérer ce genre d’imbroglio. Bien plus important que l’interdiction des signes religieux, voilà (enfin !) un boulot fait sur mesure pour le gouvernement Couillard.
  Aux antipodes sur la question du terrorisme, MM. Harper et Couillard se retrouvent, pourtant, sur la même longueur d’ondes face à l’Arabie saoudite. Vous n’entendrez ni l’un ni l’autre critiquer ouvertement le royaume des wahhabites : Philippe Couillard, pour y avoir travaillé comme neurochirurgien dans les années 1990 et conseillé le ministre de la Santé saoudien en 2010, Stephen Harper, pour avoir vendu, en 2014, 10 milliards de dollars de véhicules blindés, le plus important contrat d’armes dans l’histoire du Canada. Pourtant, s’il y a un pays qui représente l’anathème tant pour un défenseur de la liberté d’expression que pour le pourfendeur du djihad islamiste, c’est bien l’Arabie saoudite, « un pays qui figure parmi les plus répressifs et les plus liés au terrorisme de la planète ».
  Oussama ben Laden, faut-il le rappeler, était saoudien ; l’extrémisme auquel nous goûtons aujourd’hui a ses racines en Arabie saoudite. De plus, le pays est responsable d’avoir financé, dans divers pays dont le Canada, des écoles, des mosquées et des centres communautaires faisant la promotion d’un islam rigoriste, fondamentaliste, précisément du type de l’imam Chaoui. L’Arabie saoudite dit avoir cessé aujourd’hui sa propagande, mais des brochures saoudiennes se trouvent dans certaines mosquées de Montréal encore aujourd’hui. À l’intérieur du pays, par contre, les mesures répressives ne sont aucunement à la baisse. Outre la condamnation à 1000 coups de fouet du blogueur Raïf Badawi, l’Arabie saoudite détient la palme des décapitations en 2014. Selon un rapport d’Amnistie internationale, il y a bien d’autres cordes répugnantes à son arc. La flagellation, l’amputation et d’autres tortures sont fréquemment utilisées. Les exécutions sont fréquentes pour des délits aussi mineurs que l’adultère, le vol à main armée, l’apostasie, le trafic de stupéfiant, l’enlèvement, le viol et la « sorcellerie ». Et, bien sûr, la discrimination contre les femmes est continuelle. Elles doivent obtenir « l’autorisation d’un homme avant de pouvoir se marier, entreprendre un voyage, subir certaines interventions chirurgicales, prendre un emploi rémunéré ou suivre un enseignement supérieur ». Et elles ne sont toujours pas autorisées à conduire une voiture.
  L’Arabie saoudite est une bonne raison pour laquelle il faut prendre avec un gros grain de sel la guerre sainte de Stephen Harper contre le terrorisme. C’est faire beaucoup de bruit avec sa bouche plutôt que d’agir sur les véritables sources du problème. Les liens d’affaires avec le royaume étant à ce point importants, il va falloir attendre évidemment longtemps avant que ça ne change.
  L’Arabie saoudite révèle également les contradictions dans la position de Philippe Couillard. Si la défense des droits et libertés est aujourd’hui tout à son honneur, le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle ne l’a pas toujours été. On peut à la rigueur passer l’éponge sur la collaboration du premier ministre, dans une ancienne vie, avec un régime terroriste. Mais on peut de plus en plus difficilement lui pardonner son inaction aujourd’hui.

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