mercredi 23 avril 2014

Place aux maires

Maintenant que nous avons quatre longues années « beiges » devant nous, croupissant à nouveau sous l’enseigne tristounette du business as usual, coincés plus que jamais dans nos ambitions, enfirouapés dans nos rêves, le moment est tout indiqué pour repenser le système politique. Je ne parle pas ici de représentation proportionnelle, très bonne idée par ailleurs, mais de quelque chose de plus radical encore : bouder la notion désuète d’État-nation en faveur de ces « berceaux de démocratie » que sont les grandes villes.  

C’est du moins la thèse intrigante du politologue américain Benjamin Barber qui voit les maires de métropole comme les politiciens de l’avenir. Non seulement leur fait-on davantage confiance, dit-il, ils sont également beaucoup plus efficaces. Moins coincés par l’idéologie et les stratégies électorales, les maires sont plus pragmatiques, plus enracinés dans leur milieu et plus aptes à « trouver des solutions », plaide l’auteur de If Mayors Ruled the World : Dysfunctional Nations, Rising Cities et conférencier TED.
  On n’a qu’à penser à Denis Coderre et Régis Labeaume pour voir que Barber a quand même un peu raison. Au moment où nos deux grands partis roulent à vide — le PQ étranglé par ses propres manoeuvres électoralistes, le PLQ, sans avoir procédé à un véritable renouveau, élu par défaut — les maires de Montréal et de Québec, eux, roulent à fond de train, la tête au-dessus de la mêlée.
  « Notre monde politique est de plus en plus défini par des États dysfonctionnels dans lesquels des nations souveraines, datant du XVIIe siècle, sont de moins en moins capables de gérer les problèmes transfrontaliers du XXIe siècle », dit Benjamin Barber. Terrorisme, immigration, pandémies, marchés financiers, changements climatiques… les grands défis de l’heure ne respectent aucune frontière, il faut bien l’admettre, en plus d’être ceux, en premier lieu, des grandes villes. 80 % des émissions de carbone viennent des métropoles et 90 % d’entre elles sont situées près de l’eau. Selon l’analyste politique, nous vivons dans un monde « brutalement interdépendant » et lorsque nous cherchons des solutions politiques, démocratiques, nous nous retrouvons devant « des institutions archaïques conçues il y a 400 ans ».
  La démocratie est dans de mauvais draps et c’est justement parce que nos nations sont de moins en moins capables de trouver des solutions aux problèmes. (J’y faisais d’ailleurs référence dans ma dernière chronique en parlant de la désaffection des jeunes face au PQ). Alors que faire ? Il faut changer le sujet de la discussion, dit Barber, s’intéresser davantage à ce qui se passe dans les grandes villes et moins à ce qui se passe au niveau national.
  Aux sceptiques qui se demandent ce qu’une ville peut bien réaliser, Barber donne l’exemple de la conférence de Copenhague « où 140 pays sont venus dire que leur souveraineté ne leur permettait pas de relever les défis du réchauffement climatique » mais où, parallèlement, 200 maires ont répondu à l’invitation du maire de la capitale danoise, dont les membres du C40, un regroupement de 40 mégapoles qui, depuis 2005, se coordonnent pour réduire les gaz à effet de serre. Ce type de regroupement, moins spectaculaire que les sommets internationaux et leurs légendaires prises de bec, mais immensément plus constructif, est de plus en plus fréquent. On leur doit plusieurs initiatives, dont celui d’avoir propagé l’idée des vélos communautaires, l’électrification des transports et les édifices verts. Barber parle aussi de la ville de Los Angeles qui a nettoyé son port, de New York qui a entrepris un vaste chantier d’efficacité énergétique, de Bogotá qui a révolutionné son transport collectif…
  Évoquant la nécessité d’instaurer « un parlement mondial de maires » et, avec lui, « des citoyens sans frontières », l’appel de Benjamin Barber n’est pas sans rappeler le « pensez globalement, agissez localement », slogan environnementaliste de la première heure. Mais, cette fois, avec une urgence et une acuité décuplées. Dans les années 70, on était encore loin du désabusement politique que l’on connaît aujourd’hui, notamment au Québec où l’on célébrait le « début d’un temps nouveau ». On était surtout loin des problèmes qui assaillent l’ensemble de la planète aujourd’hui.
  Cinq cents ans avant J.-C., les Athéniens ont inventé la démocratie afin d’avoir leur mot à dire sur les choses de la cité (« le gouvernement du peuple par le peuple »). À un moment où l’idée du pays bascule ici à nouveau, le moment serait-il venu de récupérer cette idée fondamentale ?

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