mercredi 5 mars 2014

Un tout autre Oscar


La scène est digne de Hollywood. Un couple au lit dans un quartier cossu de Johannesburg, la veille de la Saint-Valentin. L'homme est soudainement alerté par un bruit étrange. Il croit au cambrioleur, dira-t-il plus tard en cours, empoigne son revolver sous le lit et, croyant son amoureuse toujours étendue à ses côtés, tire quatre coups dans la porte de salle de bain. Bang, bang, bang, bang. Seulement, il n'y a pas de cambrioleur. Derrière la porte, curieusement fermée à clef, il y a sa fiancée qui, selon le témoin entendu à l'ouverture du procès cette semaine, criait "à vous glacer le sang". Atteinte de trois balles, elle meurt peu de temps après dans les bras de celui qu'elle décrivait comme "the one".

La chute d'un héros a toujours quelque chose d'irrésistible et de fascinant. Celle de l'athlète paralympique sud-africain, Oscar Pistorius, l'homme dans cette histoire, ne fait pas exception.

Que s'est-il réellement passé au petit matin du 14 février 2013? C'est la question que devra trancher la juge Thokozile Masipa à l'issue d'un procès qui n'est pas sans rappeler celui du footballer américain, O.J. Simpson, en 1995. Deux célèbres athlètes accusés d'un crime inimaginable, le meurtre de leur bien-aimée, deux procès "du siècle", en proie à une opinion publique totalement polarisée: d'un côté, ceux qui veulent à tout prix croire en l'innocence de leur héros, de l'autre, ceux qui en ont marre des héros qui se croient tout permis.

Je suis plutôt du deuxième camp. Bien sûr, comme d'autres, je ne suis pas prête d'oublier la course de Pistorius aux Jeux de Londres en 2012.  Juchés sur ses prothèses en fibre de carbone, le premier athlète handicapé à être admis dans le cénacle olympique, le dénommé Blade Runner semblait venu d'une autre planète. Même en finissant bon dernier, l'exploit était inimaginable. Amputé aux genoux à l'âge de 11 mois (Pistorius est né sans fitibula, l'os principal des bas-jambes), on peine à s'imaginer le chemin parcouru.

Mais derrière l'image de l'homme qui a échappé à son destin, il y a celui de fils à papa (son père est un riche propriétaire minier), féru d'armes à poing, de voitures sport et d'émotions fortes. L'homme de 27 ans a connu toutes sortes de tumultes depuis 10 ans: il a foncé sur un quai, passablement éméché, en bateau à moteur, tiré un revolver en plein restaurant, menacé de casser les jambes à un producteur télé et violenté l'amie d'une précédente petite amie. "Les champions ne sont pas des gars super relax, dit l'agent de Pistorius, Peet van Zyl. La plupart ont quelque chose qui les démange par en-dedans".

À venir jusqu'à maintenant, l'homme que Time magazine décrivait en 2008 comme l'un des 100 personnes les plus influentes n'a pas eu à se soucier des conséquences de ses actes. Le coureur est vu comme un super héros dans son pays. "L'histoire d'un homme défiguré par la vie qui brille malgré tout est en phase avec la mythologie d'un pays défiguré par l'apartheid qui essaie de s'en sortir", écrit un chroniqueur du Johannesburg Mail and Guardian. Il bénéficie donc de cette double protection d'être un bien nanti et un héros populaire. Et puis, la vie en dents de scie d'Oscar est en phase aussi avec celle d'un pays toujours aux prises avec la violence, la peur et les inégalités.

Mais revenons au soir du drame. La juge, connue pour sa défense des droits des femmes, croira-t-elle le plaidoyer cousu de fil blanc de Pistorius, tout comme les jurés ont avalé, il y a 20 ans, les couleuvres de OJ? Le jeune homme maintient que Reeva et lui filaient le parfait bonheur: "Nous étions très amoureux et je n'aurais pas pu être plus heureux", dit-il. Mais des membres de son entourage parle plutôt d'une relation houleuse. Il dit avoir passé une soirée paisible en compagnie de sa conjointe mais des sites porno ont été repérés sur son téléphone le soir du drame, et des voisins auraient entendu le couple se disputer. Et comment expliquer la porte de salle de bain fermée à clef, sinon par le fait que Reeva a dû se protéger de son conjoint? "Elle criait très fort, elle criait à l'aide, dit la voisine, c'est quelque chose qu'on a de la difficulté à mettre en mots, l'anxiété de ces cris-là".

Malgré une thèse qui ne tient pas debout, et le fait que Pistorius n'ait pas pensé d'appeler la police, la twittosphère, composée majoritairement de jeunes femmes, se disent de tout coeur avec le champion déchu. En cette veille du 8 mars, espérons que la juge Masipa s'alignera plutôt avec la confiserie de Johannesburg qui offrait, cette semaine, des biscuits où était écrit: "Et l'Oscar va...en prison".

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