mercredi 25 septembre 2013

Le pape ou Julie Miville-Dechêne

Des deux, je ne sais lequel m’a le plus impressionnée. Après 35 ans de prêchi-prêcha condamnant la contraception, l’avortement et l’homosexualité, le pape François, un pape décidément pas comme les autres, s’est dit fatigué de ressasser les mêmes vieilles affaires. Pour un instant, la vaste communauté catholique a retenu son souffle. Se pourrait-il que le jefe santo tourne le dos aux dogmes catholiques ? L’Église serait-elle sur le point de changer de cap ? Mais rien n’est mois sûr. Deux jours plus tard, le Saint-Père y allait d’une condamnation de l’avortement devant une assemblée de gynécologues.
  C’est que le nouveau pape comprend le jeu du marketing ; il comprend qu’on peut présenter le produit autrement, sans nécessairement changer de produit (un peu comme le Parti québécois, ces temps-ci). Ça n’en fait pas un révolutionnaire pour autant.
  Mon vote va donc à Julie Miville-Dechêne, dont l’inorthodoxie est beaucoup plus convaincante. En dénonçant les « pressions politiques » de la part du gouvernement, la présidente du Conseil du statut de la femme a également tourné le dos aux positions antérieures du CSF sur le port de signes religieux. Ce n’est pas rien. Avant que n’éclate la controverse sur la Charte des valeurs, la position du CSF était vue comme la position féministe officielle sur la laïcité. Son avis, Affirmer la laïcité, a dû d’ailleurs servir d’inspiration au gouvernement Marois tellement l’équation entre l’interdiction du voile et l’égalité hommes-femmes est soulignée à gros traits.
  À l’époque, le CSF sommait le gouvernement Charest d’aller plus loin que la loi 94, qui cherchait à interdire le port du voile intégral, en prohibant tout signe religieux dans la fonction publique. De plus, l’avis cite une étude de la Commission des droits de la personne désavouant la notion selon laquelle les femmes musulmanes sont indûment affectées par une telle mesure. « Cet argument est fallacieux, puisqu’il suppose d’abord que les personnes immigrantes sont croyantes et pratiquantes à un point tel qu’elles souhaiteraient manifester leur foi durant leur travail. La Commission des droits a réalisé une étude qui dément cette croyance », dit l’avis du CSF.
  Seulement, ce n’est pas du tout ce que dément l’étude réalisée par la Commission. Intitulée La ferveur religieuse et les demandes d’accommodement religieux, l’étude réalisée en 2007 nie qu’il y ait un lien systématique entre la dévotion et les demandes d’accommodement. Au passage, la Commission note que « les immigrants musulmans du Québec affichent globalement un niveau de religiosité extrêmement faible ». Ce qui n’est pas du tout la même chose que d’affirmer qu’il n’y aura pas d’effets sur les femmes musulmanes obligées d’enlever leur voile dans la fonction publique, ou ailleurs. Une telle affirmation tient de la pensée magique de la part du CSF.
  De la nécessité des études
  On voit alors combien Julie Miville-Dechêne a raison d’insister sur des études. Non seulement on ne sait rien sur le nombre ou genre de personnes qui seraient affectées par l’application éventuelle d’une charte de la laïcité, mais les études existantes sont utilisées à tort et à travers. Or, plus la controverse entourant la charte se poursuit, plus le besoin de démentir les légendes urbaines se fait sentir.
  On ne sait pas, par exemple, précisément combien de femmes portent le voile au Québec, combien le font par conviction religieuse ou par identité culturelle, ce qui n’est pas du tout la même chose, combien le font pour emmerder leurs parents ou, désormais, les catho-laïcs, ou encore pour des raisons esthétiques. Et encore moins, combien sont forcées de le faire. L’auteure de The Muslim Veil in North America, Homa Hoodfar de l’Université Concordia, affirme, pour sa part, que toutes les Québécoises qu’elle a interrogées disent le porter par choix.
  Faire une équation stricte entre le voile et la soumission des femmes est aussi fallacieux que de faire une équation entre les crânes rasés et le néonazisme, ou encore, le hip-hop et la misogynie. Même à leur plus déplorable, nous ne songerions jamais à légiférer de telles pratiques, liberté de conscience oblige.
  Il y a beaucoup d’ignorance concernant le voile, mais encore davantage face à l’Islam. Encore une fois, on semble faire une équation automatique ici entre Islam et intégrisme, même si l’étude de la Commission des droits, mentionnée plus haut, établit, au contraire, que l’Islam compte moins de dévots que la religion juive ou les Témoins de Jéhovah. Une étude serait bienvenue là-dessus.
  Et puisque nous n’avons d’yeux que pour une chose, l’égalité hommes-femmes, il faudrait aussi une étude pour nous dire comment (enfin !) y arriver. Je doute fort que le port du voile pèse lourd dans cette balance.

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