mercredi 10 juillet 2013

L'été meurtrier


Pendant qu'au Moyen-Orient, l'Egypte s'embrase à nouveau, faisant craindre une autre guerre civile là-bas, en Amérique du nord, les feux de forêt flambent, les rivières débordent, les wagons de train explosent. Comme si, cet été, chacun se voyait puni par où il avait péché : les pays musulmans, minés par des décennies d'autoritarisme militaire aussi bien que religieux, sombrent à nouveau dans le désordre alors qu'ici, l'appétit boulimique pour le pétrole créé des calamités naturelles mais aussi surnaturelles. À chacun, ses plaies d'Egypte.

La tragédie survenue au Lac Mégantic dépasse l'entendement, c'est clair. Devant une telle dévastation, la tendance est à palier au plus urgent, les personnes dans le besoin, et à pointer du doigt les premiers coupables, la Montreal, Maine and Atlantic Railway, la compagnie américaine à l'origine de cette apocalypse, et son patron, pas très sympathique d'ailleurs, porté sur la privatisation et réduction de personnel, mais très peu sur l'expression de sympathie. Dans le film qu'un jour on ne manquera pas de tourner sur ce terrible incident, Ed Burkhardt sera la nouvelle incarnation du Ugly American[1], c'est clair, parlant dru, le gros cigare à la bouche.

C'est vrai qu'il paraît insensé de laisser l'équivalent d'une "bombe ambulante" sans supervision, même avec tous les freins imaginables, à plus forte raison lorsque le sol penche. Insensée, aussi, cette augmentation de 28,000% du transport ferroviaire de pétrole en seulement quatre ans. Les municipalités touchées par ce trafic d'enfer ont-elles mêmes été avisées? Il y a énormément de questions qui se posent aujourd'hui, et c'est tant mieux, mais ces questions risquent aussi de jouer le jeu de ceux qui appellent à l'implantation d'oléoducs de tous leurs voeux.

En fait, malgré son air affligé, c'est Stephen Harper qui doit secrètement se réjouir. Il doit être heureux de la diversion, d'abord, le Sénatgate ayant été assez dévastateur pour sa popularité. Mais les événements du Lac Mégantic donne surtout énormément de poids aux arguments, dont celui de M. Harper devant un auditoire américain en mai dernier, voulant que le transport ferroviaire soit plus risqué pour l'environnement. Le PM tentait ainsi de convaincre nos voisins du bien fondé de Keystone XL, le pipeline géant devant acheminer le pétrole des sables bitumineux jusqu'au Golfe du Mexique, projet très controversé, encore récemment.

Les images apocalyptiques qui ont fait le tour de globe auront sûrement fini par convaincre plus d'un récalcitrant. Déjà, les commentaires pleuvent en ce sens, pointant les oléoducs comme le choix sensé, pour ne pas dire trois fois moins cher, même s'il n'y a pas de recherche concluante sur la sécurité des deux méthodes de transport. Selon le directeur du Pembina Institute, groupe environnemental basé à Calgary, "d'après les données dont nous disposons, les deux s'équivalent, ils sont tous deux non sécuritaires", dit Edward Whittingham.
Au cas où vous l'ignoriez, Enbridge, la compagnie canadienne qui veut acheminer l'huile de l'Alberta jusqu'à l'Atlantique, en passant par le Québec, a une très mauvaise feuille de route : 804 déversements dans l'espace de dix ans (1999-2010). Ce qui équivaut à près de sept dégâts environnementaux par mois. Et avec une attitude de dur à cuire comparable au patron du MMA, Ed Burkhardt. Après 37 ans d'exploitation de l'oléoduc Montréal-Sarnia,  "Enbridge n'a jamais partagé ses plans d'urgence avec les autorités municipales", note Josée Duplessis, présidente du comité exécutif de la ville de Montréal.

TransCanada, la compagnie derrière Keystone ainsi que la transformation d'un gazéoduc en oléoduc au Québec, n'est pas sans failles non plus: 51 déversements pour l'année 2011.
Mais ces déversements, même les plus spectaculaires comme celui du Michigan en juillet 2010 --1 million de gallons de pétrole corrosif échappés d'un pipeline d'Enbridge-- ne seront jamais aussi horrifiants que le brasier d'enfer du Lac Mégantic. Même s'ils répandent généralement beaucoup plus de matières dangereuses que les accidents ferroviaires, ils n'impliquent pas de pittoresques centre-villes, ne tuent pas sur-le-champ et minent, tant l'environnement que la vie des gens, lentement.

Il ne s'agit pas de l'idée du siècle pour autant. Ce serait ajouter l'insulte à l'injure que de voir la tragédie de cette semaine ultimement paver la voie à ceux qui veulent à tout prix hausser la production et circulation de pétrole dans ce pays. C'est à une cure de désintox que les malheureux événements du Lac Mégantic nous convient, bien plus qu'aux charmes suspects des oléoducs canadiens.



[1] Le vilain Américain, porté à l'écran par Marlon Brandon en 1963

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