mardi 29 janvier 2013

Qui a peur de Theresa Spence?



Pas Stephen Harper, c'est clair. Au 43e jour de grève de la faim de la cheffe d'Attawapiskat, et à une journée d'une autre possible rencontre avec des chefs autochtones, le Premier ministre continue de bouder Theresa Spence comme si de rien n'était. C'est à se demander qui des deux est plus obstiné : Mme Spence, qui se dit prête à mourir pour la cause, ou M. Harper, qui n'est visiblement pas prêt à se faire dicter une réunion au sommet par une simple cheffe de bande.

Il est fascinant de voir cette femme venue de loin, on dirait presque d'une autre planète, faire un gigantesque pied de nez au PM malgré le fait qu'elle ne soit ni très imposante ni très articulée, traînant combien d'années de misère derrière elle, et, pourtant, déterminée à se "tenir debout en tant que femme et en tant que chef".

Elle fait penser à cette dame qui apostropha Brian Mulroney d'un retentissant "goodbye, Charlie Brown", après qu'il eut désindexé les pensions de vieillesse. Un instinct du tonnerre pour ne pas s'en laisser imposer. Il faut applaudir.

En même temps, on serait plus enclin à se réjouir si les revendications de la cheffe étaient à la hauteur de son courage. Plus les jours de faim s'égrènent, plus ce décalage pose problème. Son testament rédigé, Theresa Spence se dit prête à aller jusqu'au bout. Mais tout ça pour la simple présence du gouverneur général?

Mme Spence insiste depuis le début sur l'importance de la "Couronne" dans toutes nouvelles négociations avec le gouvernement. C'est sa façon, et d'autres chefs lui ont emboîté le pas, d'exiger le respect. Soit. Même si la Couronne n'a pas toujours eu les meilleures intentions vis-à-vis les Amérindiens (le but, dès 1763, était ultimement de les déposséder), et qu'elle n'était en fait pas présente lors du traité qui concerne Attawapiskat, on peut imaginer que les autochtones aient envie, pour une fois, de dicter les conditions d'une entente. 

Mais trop de choses se sont passées depuis quelques semaines pour que Theresa Spence puisse s'en tenir à ce seul et unique refrain. Les deux visages du mouvement de protestation, d'abord, se précisent. D'un côté, Idle No More, l'élément plus dynamique, composé de jeunes autochtones éduqués, portés sur les médias sociaux et mené par des femmes outrées par les lois C-38 et C-45 mais aussi par la direction archi masculine de l'Assemblée des premières nations. De l'autre, les chefs traditionnels de l'APN, quelque peu dépassés par leur gauche, mais tentant de profiter de la mobilisation pour remettre les revendications autochtones à l'ordre du jour, en recentrant notamment leurs demandes sur le partage des ressources naturelles.

Du côté des chefs, on est davantage business; du côté du grassroots, plus porté vers l'environnement, la question des jeunes et des femmes. Theresa Spence, qui agissait comme trait d'union entre les deux il y a 15 jours, est aujourd'hui rejetée par une partie de l'establishment autochtone tout en tardant de faire son lit auprès de Idle No More. Tant qu'à brandir le poing, tant surtout qu'à se dire prête à mourir, on comprend mal pourquoi la cheffe ne dénonce pas à son tour les lois mammouths de Harper, inacceptables à bien des égards et à l'origine de tout ce branle-bas de combat.

En s'accrochant à un symbole plutôt qu'à du concret, Mme Spence ne s'est malheureusement laissée aucune marge de manoeuvre. Si elle recule, elle perd sa crédibilité. Si elle meurt, ou tombe très malade, il y aura levée de boucliers nationale et internationale.

La question maintenant est qui des deux chefs, Harper ou Spence, clignera des yeux le premier. Les paris sont ouverts.

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