mercredi 31 mars 2021

Une langue est par définition impure

 La première fois que j’ai vu René Lévesque en chair et en os, c’était à l’Université de l’Alberta, à Edmonton, au début des années 1970. Dans ma tête de jeune étudiante de l’époque, pas encore très politisée mais sur le point de plonger dans une tortueuse recherche d’identité, c’est à ce moment que le chef indépendantiste aurait prononcé les mots fatidiques « dead ducks » pour décrire le sort qui attendait les francophones hors Québec. Dont j’étais. Je ne peux le jurer, évidemment, n’ayant rien noté, mais la présence de Lévesque ce jour-là et son message, souvent répété, concernant la fragilité des minorités francophones sont restés inextricablement liés dans mon esprit.

Quoi qu’il en soit, l’Alberta fut pour moi une grande leçon. Leçon no 1 : seule une majorité francophone peut prétendre à une existence digne de ce nom. Une existence qui se conjugue autrement que par affichettes (pont/bridge) et bonnes intentions. Il faut une masse critique, en d’autres mots, pour produire non seulement des sons francophones, mais une culture francophone. C’est la culture, bien avant la langue, qui permet une vraie survivance ; la culture, avant la langue, qui nous dit qui on est.

Inutile de dire que j’ai fini par rejoindre René Lévesque en terre majoritaire francophone afin de doucement poser mon doigt contre la digue de l’océan anglophone plutôt que de jeter mon corps à la mer, jour après jour. Je trouve qu’on ne m’a pas souvent remerciée pour mon service à la nation. Sans blague. Comme des milliers de francophones hors Québec, mais aussi de nombreux latinos, Haïtiens, Vietnamiens et même une poignée de Scandinaves à l’époque, j’ai choisi de vivre ici. On a tous mis l’épaule à la roue. On s’est pliés à l’aventure parce qu’on y croyait, dans bien des cas (dont le mien) jusqu’au bout, jusqu’à l’avènement d’un pays. Mais dans tous les cas, parce que c’est drôlement motivant de faire partie de quelque chose qui se crée, de sentir qu’on participe à une immense exception culturelle, à un petit miracle.

Je doute que ces gestes-là aient été vus à leur juste valeur. On a tendance au Québec à séparer les efforts entre les purs (les francophones québécois), les impurs (les anglophones) et les bâtards (les francisés ou les francophones venus d’ailleurs). Quels que soient les efforts faits par les « autres » — les anglophones sont beaucoup plus bilingues aujourd’hui et les immigrants, davantage francophones —, on ne comptabilise pas ces efforts de la même façon. Le bilinguisme demeure suspect, d’abord, tout comme l’envie d’étudier dans un cégep anglophone, alors que le problème n’est ni le bilinguisme ni le fait d’étudier en anglais. Le problème est l’adhésion fondamentale au français, le français comme vocation, comme seconde peau. Le français comme ressort vital qui, peu importe les cordes qu’on accumule à son arc, demeure essentiel — ou pas.

Aujourd’hui, des effluves de « dead ducks » s’élèvent au Québec lui-même. Les constats sont alarmants et même les 18-34 ans s’en émeuvent. La question de l’heure est donc : comment fait-on pour s’assurer de cette adhésion culturelle fondamentale ? Faute de l’avoir fait, le pays, faute de pouvoir composer avec l’anglais comme n’importe quel Danois, Autrichien ou Espagnol, comme un simple ajout plutôt qu’un vil envahisseur, il faut redoubler d’ardeur face à la langue. Il faut l’encourager à chaque occasion, comme le suggérait l’ex-président de la CSN, Gérald Larose. Mais il faut aussi arrêter de penser qu’on peut y arriver sans l’apport des autres.

De la même façon qu’on ne compte plus sur les ventres des Québécoises de souche pour repeupler la province, il faut faire son deuil de la présence francophone québécoise comme étant à 80 % de descendance canadienne-française. Il nous faut certes une « masse critique », mais elle n’a pas besoin d’être tricotée serrée. Qu’on le veuille ou non, la présence francophone va passer de plus en plus par l’immigration. Tant mieux si celle-ci nous arrive déjà francisée, mais, sinon, arrangeons-nous pour qu’elle la devienne. On pourrait en faire bien davantage en matière de francisation, mais encore faudrait-il avoir un rapport beaucoup plus décomplexé envers l’immigration.

Finalement, si l’immigration est la clé de l’avenir, il faut arrêter d’être trop purs et durs. Il faut arrêter de croire qu’il est possible de changer les immigrants sans qu’ils nous changent à leur tour. Les intonations vont changer, des mots et des expressions vont s’ajouter. La langue, tout comme nos physionomies, va devoir évoluer. C’est le propre de tout ce qui est vivant, comme le rappelait un article de Philippe Renaud cette semaine. En pourfendant le moindre anglicisme, en décriant le rap et son franglais, plutôt que de s’aider, on se tire au contraire dans le pied.

Leçon no 2 : il ne faut pas que la langue devienne une camisole de force. Pour que la culture et la langue vivent, elles ont besoin de respirer. Soyons vigilants, mais soyons aussi généreux — face à la langue comme face à ceux qui ont choisi de mettre leur corps entre nous et la mer qui gronde.

mercredi 24 mars 2021

S.O.S féminicide

 Une tentative de meurtre tous les dix jours, un meurtre tous les mois. À venir jusqu’à maintenant, c’est ce à quoi on pouvait s’attendre en matière de violence conjugale au Québec : bon an, mal an, de 10 à 12 femmes tuées par leur conjoint. Il existe d’ailleurs un réseau, l’Alliance des maisons d’hébergement de 2e étape, dont la raison d’être est littéralement de « prévenir le meurtre de femmes ». Environ 8 % des femmes hébergées dans les refuges habituels — qui sont, par définition, de courte durée (trois à six mois) — risquent la mort, estime-t-on, si elles sont forcées de rentrer chez elles. Il s’agit d’environ 500 femmes par année. Il faut donc leur trouver un endroit où elles peuvent être en sécurité plus longtemps. Malheureusement, ces maisons sont obligées de refuser 75 % des demandes d’hébergementqu’elles reçoivent, en temps normal. Toujours insuffisamment subventionné, ce réseau manque cruellement de places.

Déjà grave, la situation s’alourdit aujourd’hui à cause du confinement provoqué par la pandémie. Depuis début février, sept femmes ont été tuées au Québec. Et l’année est encore jeune. À l’échelle du Canada, les statistiques sont plus morbides encore : une femme meurt tous les deux jours et demi selon l’Observatoire canadien du féminicide. La bonne nouvelle ? On est forcé aujourd’hui d’en parler plus souvent, de laisser tomber les pincettes d’usage telles que « drame familial » ou « crime passionnel », une terminologie qui a longtemps servi à marginaliser le phénomène. Enfin, on appelle un chat un chat. On parle maintenant de « féminicide », c’est-à-dire du « type de meurtre où, non, monsieur n’a pas perdu les pédales » mais a décidé de contrôler sa compagne au point de lui enlever la vie. C’est un meurtre calculé. Un meurtre qui parle, en fait, de ce qui reste des inégalités hommes-femmes.

La pandémie est à la violence conjugale ce que le mouvement #MeToo est à l’agression sexuelle : un révélateur de ce qu’on n’a pas voulu ou tout simplement pas pu voir depuis 40 ans. Depuis que le féminisme a chamboulé les rapports entre les hommes et les femmes et ouvert la voie à l’égalité, l’accent a été mis sur l’énorme chantier de restructuration sociale — le droit à la contraception et à l’avortement, la nouvelle législation de la famille, l’accessibilité au marché du travail, les garderies, etc. — et pas tellement sur les tensions personnelles qui pourraient en découler. On a cru, un peu naïvement, qu’il s’agissait de changer l’espace public pour que l’espace privé se mette au même diapason. On se doutait qu’il serait peut-être plus facile de changer les lois que de changer les cœurs mais, ultimement, on faisait confiance à l’effet d’entraînement. On était, après tout, en pleine révolution.

L’adhésion au nouveau paradigme selon lequel les femmes n’ont plus à se comporter selon de vieux stéréotypes a été telle — particulièrement au Québec, qui a l’habitude de changements sociaux radicaux — qu’il était difficile de voir qu’une résistance se tramait « sous la couverture », si l’on peut dire. La notion de l’égalité hommes-femmes est aujourd’hui un véritable mantra, un incontournable pour tous les partis politiques, peu importe qu’ils soient progressistes ou conservateurs. On l’utilise d’ailleurs un peu trop facilement, pour se faire du capital politique bon marché, mais c’est un sujet d’un autre jour. Reste que nous nageons aujourd’hui en pleins doubles standards pour ce qui est des femmes. En public, elles ont tous les droits. En privé, elles sont en danger. Comment est-ce possible ?

Alors qu’on s’attendait à ce que perdure une résistance féroce face au partage du pouvoir (l’histoire des suffragettes en témoigne), la résistance s’est transportée ailleurs. La déferlante des agressions sexuelles dénoncées depuis 2017 et, plus récemment, les rafales de violence conjugale, nous montrent que le problème n’est pas là où on l’attendait. Les femmes ingénieures, cheffes d’entreprises ou même cheffes d’État ne font pas (trop) grincer des dents ; les hommes ont assez bien accepté la compétition sur ce terrain. Mais la perte de contrôle des rapports intimes est, visiblement, moins bien acceptée. Les histoires d’horreur sont là pour nous le rappeler.

C’est dans l’intimité que c’est dangereux pour les femmes aujourd’hui parce que c’est là que se joue — pour certains hommes, pas pour tous, évidemment — une certaine « dévirilisation », une atteinte à l’identité masculine dans sa forme la plus viscérale. La nouvelle indépendance des femmes, loin de toujours approfondir et, par conséquent, assainir les rapports entre conjoints, met le feu aux rapports personnels puisque la menace de rupture est bien plus présente qu’avant. Et on sait que c’est au moment de la séparation que le danger pour les femmes est à son zénith.

L’heure est grave et exige, comme disent les intervenantes, qu’on « passe à l’action ». Le gouvernement connaît déjà la série de mesures qu’il faudrait mettre en place — allant des cellules d’intervention rapide à plus de logements sociaux — mais encore faut-il reconnaître l’urgence d’agir. En sera-t-il même question lors du budget ce jeudi ? À suivre.