mercredi 31 mai 2017

Enquête en péril

Usant de ce mélange de charme et d’audace qui lui a beaucoup réussi jusqu’à maintenant, Justin Trudeau a demandé des excuses formelles au pape François cette semaine. Sa Sainteté étant un bon gars, déjà disposé à reconnaître les dérapages au sein de son troupeau, un mea culpa pontifical pour les pensionnats autochtones est dans le sac, croit-on. M. Trudeau a le don de poser des gestes symboliques qui frappent, c’est clair. Mais il est beaucoup moins doué, on commence à le comprendre, pour s’attaquer concrètement aux problèmes.

Exemple patent : l’enquête nationale sur les femmes autochtones disparues et assassinées. Un des premiers gestes posés par le gouvernement Trudeau, cette commission a été annoncée en grande pompe en décembre 2015. La commission dispose d’un budget de 54 millions, de cinq commissaires, dont quatre autochtones, d’une pré-enquête menée par les ministres de la Justice, des Affaires autochtones et de la Condition féminine, ainsi que d’une quantité de rapports, dont ceux de la GRC, sur la question.

Selon la police, au moins 1200 femmes autochtones auraient vraisemblablement été tuées depuis 1980. Selon les communautés autochtones, c’est probablement quatre fois plus. Les jeunes Amérindiennes sont cinq fois plus susceptibles de mourir d’un acte de violence que les autres Canadiennes du même âge. Pour ce pays, qu’on aime croire au-dessus de tout soupçon, il n’y a pas de situation plus honteuse que celle-là.

Mais, malgré l’urgence d’agir, tout indique que ladite commission pédale dans la choucroute. C’est seulement cette semaine, à Whitehorse au Yukon, neuf mois après le lancement de l’enquête, qu’ont débuté les premières audiences. Pourquoi tout ce temps à ne rien faire ? D’abord, la commission croule sous le poids d’un mandat beaucoup trop large, disons-le, soit celui de déterminer « les causes sociales, économiques, culturelles, institutionnelles et historiques qui contribuent à perpétuer la violence [auprès] des femmes et des filles autochtones ».

Ensuite, la commission ne dispose toujours pas de plan de travail et n’a réussi à rejoindre qu’environ 300 familles sur plus de 2000 touchées. Outre Whitehorse, aucune autre séance n’est prévue ailleurs pour l’instant. Les auditions qui auraient dû normalement se tenir cet été ont été annulées pour respecter les activités de chasse et de pêche des autochtones. Le respect des habitudes amérindiennes est bien sûr une bonne chose, et est d’ailleurs inscrit explicitement dans le mandat de la commission, mais il semble aussi servir d’excuse à un manque d’organisation et de transparence. À tel point que ce sont les autochtones eux-mêmes qui aujourd’hui s’en plaignent.

Dans une lettre ouverte adressée à la commissaire en chef, Marion Buller, et signée par plus de 100 leaders autochtones ainsi que des membres des familles de femmes disparues, l’artiste métis Christi Belcourt se plaint du manque de leadership, d’expertise et de communication de la commission. La sommant de « repenser son approche », Mme Belcourt évoque« l’anxiété, la frustration et la confusion » au sein des familles. L’ex-journaliste et militante féministe Sue Montgomery, qui a travaillé pour la commission, est plus pointue encore. « Les familles veulent et méritent de l’information concrète. Que se passe-t-il une fois qu’elles sont inscrites pour témoigner ? À quel moment la commission sera-t-elle dans leur communauté ? À quoi surtout peuvent-elles s’attendre une fois leur témoignage enregistré ? » Rien de tout ça n’a été clairement communiqué pour l’instant.

Frustrée par l’imbroglio qui dure depuis des mois, Sue Montgomery (connue pour la campagne #AgressionNonDénoncée, dans la foulée de l’affaire Ghomeshi) a démissionné de son poste de directrice intérimaire des communications cette semaine. « Les cinq commissaires ne voient pas souvent les choses de la même façon et ne semblent pas souhaiter communiquer », dit-elle.

Si l’objectif déclaré de cette enquête est de « trouver la vérité », la commission est bien mal partie. Sa rectitude politique manifeste, d’abord, en plus d’être un frein au bon fonctionnement, empêche de voir l’éléphant dans la pièce : la part de responsabilité des hommes autochtones, voire des conseils de bande eux-mêmes, dans des cas de disparitions souvent liées au trafic sexuel. Il est temps que cette réalité soit éventée. Seulement, on n’y parviendra pas sans restreindre le mandat de la commission aux cas répertoriés par la police ainsi que directement liés à la traite des femmes. Et sans finir, aussi, avec les paroles creuses.

Qu’attend le gouvernement fédéral pour intervenir ? Cette commission, visiblement, tourne en rond.

mercredi 24 mai 2017

Idéalistes:1 Pragmatiques:0

Les membres de Québec solidaire ont beau agiter les doigts comme des marionnettes — plutôt que d’applaudir comme tout le monde pour exprimer leur accord —, on sentait beaucoup d’émotion flottant sur cette mer de phalanges surexcitées lors du récent débat sur la convergence. De la conviction à revendre, bien sûr, mais aussi de la fébrilité, celle qui découle du sentiment que les choses bougent, que le vent se lève. Mais de quel côté ? À un moment où les sondages favorisent la CAQ mais où les médias semblent plus intéressés par ce qui se passe à l’autre bout de l’échiquier politique, rien n’est encore joué.

Mais revenons au débat déchirant de dimanche. Un débat qui, à bien y penser, concerne tout le monde. En couple, en affaires ou en politique, qui ne s’est pas un jour demandé s’il ne valait pas mieux tendre la joue plutôt que tracer sa ligne dans le sable ? Faire une concession aujourd’hui pour mieux respirer demain. Pour la gauche, en particulier, toujours partagée entre le rêve et la réalité, c’est un débat qui revient comme le coucou de l’horloge.

Fait intéressant, plus de femmes que d’hommes ont maintenu la ligne dure vis-à-vis du PQ. « No pasaran », clamaient-elles à la queue leu leu. Si jamais on cherchait encore la preuve que le PQ a fait l’erreur de sa vie en jouant la carte identitaire, elle était ici étalée au grand jour. Comment s’allier à un parti qui dresse une partie de la population contre les autres ? disaient-elles. Plus que de la simple méfiance, on sentait chez ces femmes, notamment racisées, chez les anglophones aussi, un sentiment de colère amplement partagé par l’assemblée.

Le meilleur argument pour refuser une alliance était certainement de cet ordre-là. Onze ans après sa fondation, le « petit parti de gauche » a de véritables assises là où le Parti québécois pâtit : chez les minorités, chez de plus en plus d’anglophones et chez les jeunes. Il ratisse large, bien qu’encore peu profond. Faire alliance avec le PQ risquait de mettre cette diversité en péril, en plus de démotiver les militants qui oeuvrent dans l’ombre depuis des lunes. Et puis, en acceptant de faire « le gros mambo avec le PQ », n’était-ce pas justement commettre l’erreur qu’on lui reproche ? Tourner le dos à ses principes par pur calcul électoral.

Moins surprenant, plus d’hommes que de femmes ont défendu la notion de « stratégie », celle de s’allier ponctuellement au PQ pour mieux avancer. Si l’émotion était moins évidente à ce micro, les opinions n’étaient pas moins convaincantes. Argument massue : une alliance électorale concrétiserait, advenant la prise du pouvoir du PQ, la réforme du scrutin, la seule façon de préparer la voie à une députation solidaire importante. Et puis, le progrès réalisé par QS au cours des dernières années repose notamment sur sa visibilité à l’Assemblée nationale. C’est bien beau « l’alliance avec les mouvements sociaux », seulement personne ne doute de la capacité de QS à cet égard. Mais gérer l’économie ? Prendre les commandes ? Gouverner ? C’est là que le parti doit convaincre et c’est seulement les deux pieds dans le temple du pouvoir qu’il y parviendra.

 
L’option B, celle du pacte électoral, venait aussi avec la garantie que toute entente avec le PQ tomberait à l’eau s’il avait le malheur de « rejouer la carte xénophobe ». Il s’agissait moins d’un beau risque, en fait, que d’un beau geste, celui de l’ouverture et du dialogue. Voyez comment on est capable, nous aussi, de prendre notre place dans un gouvernement de coalition, dirait le message à la population. De toute façon, l’entente n’aurait jamais abouti, selon plusieurs, vu les divergences nombreuses avec le PQ. Alors, qu’avait-on à perdre ?

Le dilemme était parfaitement cornélien. Il n’y avait pas de « bon » choix, car les deux l’étaient. Il faut que QS préserve ses acquis et garde la tête haute. Il ne peut pas, à la première occasion, échanger ses valeurs pour des pions de Monopoly. Mais il faut aussi qu’il puisse avancer. Rendu à un moment charnière de son histoire, sentant peut-être pour la première fois le vent dans ses voiles, il doit s’extirper du « rien qu’icitte qu’on est bin », de la pureté idéologique un peu trop étouffante. Pour l’instant, l’idéalisme à QS garde légèrement les devants, et c’est tant mieux vu le cynisme que suscite la politique aujourd’hui. Mais le défi d’allier la théorie à la pratique ne fait qu’attendre de plus belle.