jeudi 30 mai 2013

Henry Morgentaler



Le mouvement des femmes ne compte pas beaucoup de héros masculins, des hommes qui, par leurs idées, sacrifices ou combats, ont avancé la cause des femmes, mais Henry Morgentaler est une remarquable exception à cette règle. Sa farouche et courageuse détermination, pendant plus de 20 ans,  de permettre aux femmes d'avorter en toute sécurité a non seulement sauvé la vie de bien des femmes, elle a été au coeur de la bataille féministe la plus cruciale, la plus difficile et, encore aujourd'hui, la plus contestée.

Le premier avortement pratiqué par le Dr Morgentaler a lieu à Montréal, en 1968, pour la fille d'un de ses amis, avant même que la question fasse officiellement partie des revendications féministes. Rapidement, la question de l'avortement, c'est-à-dire le contrôle des femmes sur leur propre corps, devient la revendication maîtresse du mouvement féministe, au Québec comme ailleurs. À l'époque, la seule façon d'obtenir un avortement est par le biais d'un "comité thérapeutique" qui évalue si la poursuite d'une grossesse menace la santé ou à la vie d'une femme.

Les femmes, en d'autres mots, n'ont pas grand chose à dire. "Nous aurons les enfants que nous voulons" et "le mépris n'aura qu'un temps" sont les grands slogans de cette époque. Il est difficile de dire ce qu'aurait été cette première grande offensive du mouvement des femmes sans Morgentaler, sans l'incroyable audace de cet homme déterminé à faire changer la loi. Profitant de la victoire en 1973 de Roe vs Wade qui permet l'avortement aux États-Unis, le Dr Morgentaler entame, la même année, une tournée pan-canadienne où il admettra avoir pratiqué 5,000 avortements illégaux. Ensuite, il invitera des caméras de télévision à l'intérieur de sa clinique d'avortement pour filmer les activités. Il avait tout sauf froid aux yeux, le Dr. Morgentaler.   

Rescapé des camps nazis, on aurait pu imaginer un homme choisissant une vie plus tranquille. En fait, c'est la mort de sa mère à Auschwitz qui, dit-il, a inspiré sa croisade. "Je n'ai pu sauver ma mère mais je pouvais sauver d'autres femmes, dira-t-il en entrevue au Globe and Mail en 2003. C'était devenu un espèce d'impératif pour moi. Si je peux aider des femmes à mettre des enfants au monde au moment où elles le veulent, où elles sont capables de leur donner de l'amour, ces enfants ne deviendront pas des violeurs et des meurtriers. Ils ne bâtiront pas des camps de concentration."

Devant les accusations de pratiques criminelles auxquelles, rapidement, le Dr. Morgentaler doit faire face, les féministes québécoises s'organisent, créent un comité de défense mais aussi, le Comité de lutte pour l'avortement libre et gratuit, qui, à l'instar du Dr. Morgentaler, fera fi de la loi en trouvant des endroits où les femmes peuvent se faire avorter dans de bonnes conditions.

Comme bien d'autres féministes, j'ai travaillé pour ce comité. Rien n'était plus important à l'époque que de braver cette loi qui infantilisait les femmes et les dépossédait de leur corps. Nous passions des journées au téléphone à parler à des femmes paniquées, enceintes malgré elles, ensuite à leur trouver un endroit où elles pouvaient avorter, soit aux États-Unis, soit à la clinique Morgentaler, et finalement, à les accompagner la journée du rendez-vous. La station de métro Honoré-Beaugrand sera pour toujours associée dans mon esprit à Henry Morgentaler, qui a choisi l'est de Montréal pour établir sa toute première clinique d'avortement.

Le mouvement féministe a connu deux batailles épiques, deux grands moments qui ont profondément changé la vie de toutes les femmes: le droit de vote et le droit à l'avortement.  Sans l'apport de Henry Morgentaler, la bataille pour l'avortement aurait certainement été moins spectaculaire, peut-être même moins importante. Sans lui, la Cour suprême aurait-elle jugée inconstitutionnelle, en 1988, l'idée de "forcer une femme de mener un foetus à terme"? Qui sait. L'homme a été détesté, menacé, emprisonné, conspué tout le long de sa vie mais il n'en demeure pas moins qu'il a rendu un service inestimable aux femmes. Il nous a rendu toutes un peu plus libres, un peu plus braves.

Peut-être est-il temps de renommer la station Honoré-Beaugrand, la station Henry-Morgentaler?

mercredi 29 mai 2013

Le Sénatgate


La dernière fois que j'ai vu Pamela Wallin, elle traversait au pas de course la salle des nouvelles du réseau CBC à Toronto, les larmes aux yeux. On venait de lui montrer la porte après trois ans à la co-animation de l'émission The National. On avait misé gros sur la célèbre animatrice, payé cher son transfert de CTV à CBC, mais la nouvelle mixture avait déçu. Dure dure, parfois, la vie de vedette du petit écran.

L'honorable Pamela Wallin doit trouver sa dégringolade au Sénat plus dure encore. Il y a certainement une cruelle ironie à voir cette ancienne reporter bloquer d'une main tendue un téléobjectif pendant que son ancien collègue de CTV, l'ex King de la colline parlementaire, Mike Duffy, rase les murs du même Parlement. Comme revers du destin, les Grecs ne sauraient faire mieux. Non seulement nos protagonistes ont-ils été aveuglés par l'orgueil (hubris, quand tu nous tiens...), leurs chutes imminentes menacent la pérennité de la Chambre haute, du moins dans son état actuel, pour ne rien dire du gouvernement conservateur lui-même. Gros catharsis en perspective.

Ce qui est sûr, en tout cas, c'est que contrairement aux nombreux scandales qui ont ponctué le règne Harper  --de la complicité en matière de torture à la fraude électorale, en passant par l'ingérence à Radio-Canada et l'abolition du registre des armes à feu-- le Sénatgate est le seul qui colle à ce jour, le seul à réellement indisposer l'électorat conservateur.   

Que Harper pille sur des principes de transparence ou d'équité ou, encore, sur des institutions, bof... ça dérangeait plus ou moins. Mais que des sénateurs, conservateurs de plus, se servent à même les deniers publics, et bien ça, chers lecteurs,  ça va chercher jusqu'aux fermiers en Alberta et aux admirateurs de Rob Ford en banlieue de Toronto. Avant de prendre le pouvoir, les Conservateurs avaient promis la fin du free lunch et des passe-droits. Bref, se servir trois fois plutôt qu'une au buffet payé par les contribuables ne passe pas du tout.  Je pense écrire à Pamela Wallin et Mike Duffy pour les remercier personnellement.

J'ai travaillé avec Mike Duffy environ deux ans; j'étais la Québécoise de service à son émission The Sunday Edition.  Mike s'est d'ailleurs longtemps vanté de m'avoir rendue célèbre. Vous voyez le genre? Un brin vantard, aimant la célébrité (même quand elle n'existe pas) et, surtout, flagorneur. La marque de commerce de celui qu'on appelait affectueusement le Pilsbury Boy était la main tendue à la fin de chacune de ses entrevues. Comme s'il se pratiquait pour un jour faire de la politique, ou qu'il avait désespérément besoin de se faire aimer, c'est selon, Mike insistait pour serrer la main de chacun de ses interviewés. Tout le monde se retrouvait mal à l'aise sauf Old Duff lui-même, également surnommé (pas très affectueusement) le Puffster.  Personne mais personne n'a été surpris de le voir atterrir au Sénat en 2008.

Il peut paraître incongru que ce soit des anciens journalistes par qui le scandale arrive. Ils devraient être un peu plus à l'affût, non? Le sens de l'éthique plus aiguisé? Mais, en fait, il fallait très précisément des gens avec le sens du entitlement ("c'est mon dû"). Il fallait des gens qui ont l'habitude d'être écoutés, admirés, surtout chèrement payés. Dans le monde de la télévision, on qualifie, du moins du côté anglophone, les animateurs de "the talent". Même si le talent n'y est pas toujours, il y a un espèce d'aplatventrisme vis-à-vis ceux et celles qui "fidélisent" le public, c'est-à-dire qui ont la cote auprès des spectateurs. On les paie grassement, voire trop, souvent des salaires de premier ministre.

Le salaire de base d'un sénateur est d'environ 135,000$, avant bonification en tout genre. 
Sûrement en dessous de ce que Mike Duffy avait l'habitude de recevoir mais, surtout, de sa valeur marchande auprès du gouvernement Harper.  Selon le sénateur conservateur Don Plett, Mike Duffy est non seulement  "un des sénateurs les plus travaillants", il est en partie responsable pour l'élection d'un gouvernement majoritaire en 2011. "Il a été un immense atout", dit-il. En s'inventant une résidence principale à P.E.I., en facturant deux fois pour la même activité, Mike ne faisait que réclamer son dû, du moins, dans sa tête à lui. On peut penser que les frais de déplacement extravagants de Pamela Wallin (321,000$), présentement sous enquête, parviennent du même calcul.

Arrive le riche chef de cabinet Nigel Wright dans ce décor, encouragé par l'arrogance de son chef, Stephen Harper, et le feu est aux poudres. Encore une fois, il fallait cette combinaison toxique d'argent et de suffisance pour tout faire sauter.

Restez aux aguets, comme disent les Anglais, la suite risque de ne pas décevoir.