mercredi 22 septembre 2021

Place aux vraies affaires

 Après 36 jours d’apesanteur portés par beaucoup de belles promesses et beaucoup d’indignation, nous revoici les deux pieds sur terre. Au Québec, à défaut de gains concrets, nous ressortons de l’exercice avec un sens rehaussé de nos « compétences » et de notre identité québécoise. Il n’y a rien qu’un Canadien peut faire qu’un Québécois ne saurait faire, Yves-François Blanchet s’est plu à le répéter. C’est vrai. À moins évidemment d’être une infirmière.

Vous avez entendu comme moi les histoires d’infirmières qui claquent la porte, écœurées du temps supplémentaire obligatoire (TSO), fatiguées d’être traitées « comme des numéros », de moins en moins capables de faire ce pour quoi elles ont été formées : soigner les malades. « On n’a plus envie d’agir pour aider le réseau public », a récemment dit à Radio-Canada Emy Coutu, une infirmière qui a récemment quitté son poste aux soins intensifs de l’hôpital Pierre-Le Gardeur pour le privé. « Le navire coule déjà. »

Depuis le début de la pandémie, plus de 4000 infirmières ont quitté le réseau public, une augmentation de 43 % depuis 2020. Au sein de la Fédération des infirmières du Québec (FIQ) seulement, plus de 8000 membres étaient « sur le carreau » — en congé de maladie ou sans solde — en début d’année. Depuis, le pourcentage d’absentéisme n’a fait qu’augmenter.

Ébranlé par une situation franchement catastrophique, François Legault promet maintenant de « tout faire » pour régler la situation. Vous allez être surpris, a renchéri le ministre de la Santé, Christian Dubé, plaidant que le plan de sauvetage sera dévoilé dans quelques jours.

On attend donc la surprise, mais pourquoi un éveil si tardif ? On parle de la pénurie d’infirmières au Québec depuis près de 20 ans. Et pourquoi donc, si nous n’avons de leçons à recevoir de personne, la situation est-elle beaucoup plus dramatique au Québec qu’ailleurs au Canada ?

Le Québec est la seule province où le fameux TSO est de rigueur. Partout ailleurs, la mesure fait figure d’exception, a expliqué le spécialiste des sciences infirmières Damien Contandriopoulos, sur les ondes de 24 / 60. Ailleurs, on peut généralement compter sur des horaires de travail stables, établis six semaines d’avance, qui seront respectés par les gestionnaires. On peut demander, comme il est prévu dans la convention collective, un congé personnel, et s’attendre à l’obtenir.

Ailleurs également, la notion qu’une infirmière ayant quitté le réseau public puisse se retrouver quelques semaines plus tard au même poste, mais employée cette fois par le privé, comme c’est le cas au Québec, est inimaginable, voire « illégale », précise M. Contandriopoulos. Car c’est littéralement permettre au privé de semer la bisbille dans le réseau public — celui auquel nous tenons comme à la prunelle de nos yeux.

La question qui tue : pourquoi le Québec choisit-il d’utiliser « le travail forcé des femmes », pour reprendre l’expression de la présidente de la FIQ, Nancy Bédard, comme mode de gestion ? Pourquoi, au Québec, connaît-on de moins en moins ses superviseurs ? Pourquoi boude-t-on la « gestion de proximité » ? La conciliation travail-famille ? Pourquoi les coudées franches données au privé ? Le Québec francophone, devrais-je dire, car nos hôpitaux anglophones ont une pratique semblable à celle des autres provinces. Pourquoi donc cette approche autoritaire, punitive, qui procède trop souvent par ordinateur et colonne comptable, du côté francophone, et ce que Mme Bédard appelle « une culture du respect », du côté anglophone ?

La question est d’autant plus embarrassante qu’elle implique un gouvernement qui ne cesse de vouloir défendre les « valeurs » qui nous sont propres. Le délabrement du système de santé serait-il une spécificité franco-québécoise ? Bien sûr, les réseaux anglophones sont souvent financièrement mieux pourvus, mais l’argent n’est pas ici le nerf de la guerre. Comme le rappelle le rapport issu des états généraux sur la profession infirmière, « on n’a pas entendu parler d’argent, mais de conditions de travail, du peu de pouvoir que [les infirmières] ont au sein de leur organisation ». Le rapport souligne également que le Québec compte plus d’infirmières par 100 000 habitants qu’ailleurs au Canada. Le problème n’est donc pas une pénurie de main-d’œuvre comme telle, mais plutôt une gestion désolante du personnel.

Pour sa part, Nancy Bédard croit déceler un changement d’attitude au sein du gouvernement Legault. « Il a fallu que le bateau coule, mais on a l’impression qu’ils ont enfin compris qu’il faut un changement de culture », me dit-elle. Seulement, pour prouver sa détermination, le gouvernement devra donner, « comme il l’a fait avec les vaccins, des indicateurs de performance ». Notamment, l’abolition des heures supplémentaires obligatoires, une gestion plus humaine et plus proche des employées et la supervision des congés de maladie comme indicateur important de la démoralisation des troupes.

Le Québec est-il fin prêt à traiter ses infirmières avec le respect et l’attention qu’elles méritent ? À suivre.

fpelletier@ledevoir.com

Sur Twitter : @fpelletier1

mercredi 15 septembre 2021

Le petit bout de la lorgnette

 C’est tout un rebondissement. Au 25e jour d’une campagne électorale qu’on disait inutile et ennuyante, le diable s’est mis aux vaches. Rarement aura-t-on vu François Legault aussi en colère, d’ailleurs, tremblant d’émotion face à ces « attaques » contre le Québec. «  Prétendre que de protéger le français, c’est discriminatoire ou même raciste, c’est ri-di-cule. C’est pas vrai qu’on va se faire donner des leçons là-dessus par personne ! », a-t-il répété au lendemain du dernier débat des chefs, le seul en anglais.

La voilà donc, la « question de l’urne » — du moins au Québec, car ce fameux débat est tombé sur le pays comme une guillotine, faisant rouler la tête du Québec dans un coin et le corps du ROC dans l’autre. Pour ce qui reste de cette campagne, nous n’habiterons vraisemblablement plus le même pays, les deux solitudes ayant repris leurs droits comme jamais.

Au Québec, par conséquent, la question de l’heure ne concerne plus les changements climatiques, la réconciliation avec les Autochtones, la sécurité des grandes villes, les garderies, sans parler de comment en finir avec cette pandémie. Il ne s’agit pas de mieux préparer l’avenir ; il s’agit, si on se fie aux consignes données par le premier ministre lui-même, de protéger ce que nous avons déjà, nos « compétences » et notre « autonomie ». De regarder derrière en pansant de vieilles blessures, plutôt que de regarder devant.

Petite précision avant d’expliquer pourquoi un tel combat m’apparaît une coquille vide. La question posée au chef du Bloc québécois durant le dernier débat des chefs était tout à fait méprisante, inacceptable, en plus d’être confuse et mal formulée. L’affront méritait d’être souligné, c’est clair. Mais de là à déclarer la « nation québécoise » menacée dans ses valeurs et ses compétences ? De là à prétendre que le Québec tout entier se retrouve dans ce nationalisme de pacotille ?

Si François Legault était toujours un souverainiste convaincu, alors sa colère aurait au moins une direction. Mais on s’illusionne, à mon avis, si on croit que cette manifestation émotive du premier ministre — ponctuée d’ailleurs de la célèbre formule de Robert Bourassa (un Québec libre « d’assumer son propre destin ») — annonce un possible retour au projet de pays. Le sens de tout ce théâtre était déjà inscrit dans l’appel de M. Legault à voter conservateur, lancé quelques heures seulement avant le débat disgracieux de jeudi dernier.

Faisant fi des positions conservatrices sur l’environnement, les armes à feu, les garderies, oubliant jusqu’au manque à gagner sous un éventuel gouvernement conservateur — il y aurait non seulement beaucoup moins d’argent pour les garderies, mais également moins de transferts de péréquation  —, François Legault réagissait à une seule chose : la promesse de non-ingérence dans les champs de compétence du Québec.

Que le chef caquiste soit prêt à sacrifier des mesures sociales importantes simplement pour s’assurer d’avoir les coudées franches, de régner en roi et maître sur son territoire, en dit long sur son état d’esprit. Rappelant l’affirmation nationale tonitruante du « cheuf » — Maurice Duplessis a inventé le concept du fief provincial bien gardé —, M. Legault choisit une démonstration de force plutôt qu’une amélioration des conditions de vie de ses concitoyens. Comme projet de pays, il faudra repasser.

Le chant de sirène conservateur (« nous, on respecte les provinces ») est d’autant plus séduisant qu’il comporte la promesse de ne pas contester la Loi sur la laïcité de l’État. Une éventualité qui viendrait perturber le règne de François Legault, c’est sûr.

Pour l’instant, fort de cette dernière illustration de Quebec bashing devant des millions de spectateurs, le chef peut jouer au preux chevalier des « valeurs québécoises », un concept aussi flou que trompeur. D’abord, on ne trouve pas de valeurs au Québec qu’on ne trouve pas ailleurs au Canada — à une exception près : la défense de la langue française, la seule spécificité proprement québécoise. L’utilisation d’une langue différente implique aussi un sentiment de vulnérabilité et un besoin de survie. Deux choses, il est vrai, que le Canada anglais n’a jamais bien saisies. Mais peut-on parler ici de « valeurs » ?

Pour le reste, l’égalité hommes-femmes et, bien sûr, la laïcité, il ne s’agit aucunement de spécificité québécoise, mais au contraire de valeurs démocratiques fort répandues. D’ailleurs, la loi 21 traduit moins le besoin de régler un problème religieux — la séparation entre l’Église et l’État étant déjà bien établie — que la peur de revenir en arrière. Pour certains, cette hantise du passé justifie amplement la loi. On pourrait en débattre longtemps, mais une chose est claire : en interdisant à certains membres de minorités religieuses le plein exercice de leurs droits, la loi est jusqu’à preuve du contraire bel et bien « discriminatoire ». Il n’y a pas que le Canada anglais ou le juge Marc-André Blanchard qui le pensent. Pourquoi la loi serait-elle protégée par la clause dérogatoire si on ne craignait pas son annulation précisément pour cette raison ?

De prétendre, comme le fait le premier ministre, que tout le Québec s’élève aujourd’hui pour « défendre son destin », c’est tordre le cou à une réalité beaucoup plus complexe, tout en rabaissant le nationalisme au petit bout de la lorgnette.