mercredi 16 juin 2021

Le bout du tunnel

 Au bout de 15 mois de combat contre le coronavirus, nous avons tous beaucoup appris sur cette maladie. On sait comment le virus se transmet, ses effets, ses victimes de prédilection et, le meilleur, comment s’en protéger. Mais on ignore toujours les origines de cette peste des temps modernes. Curieusement, alors que la lumière pointe au bout du tunnel, la lumière fait toujours défaut à l’autre extrémité, à l’entrée du tunnel. Comment ce nouveau pathogène s’est-il produit ? D’où vient-il exactement ?

L’explication la plus courante est celle de la « zoonose », un virus animal qui se serait transmis à l’être humain. Il s’agit d’un dérèglement de la nature, en quelque sorte, comme si les bêtes, à la suite d’une détérioration marquée de leur environnement, se vengeaient sur nous, envahisseurs humains. Les nouveaux virus derrière le SRAS (2002), le MERS (2012) et la maladie à virus Ebola (2014) ont tous évolué de cette façon. Quoi de plus normal, par conséquent, que de supposer la même trajectoire pour le SRAS-CoV-2, un coronavirus de la même famille de ceux qui causent le SRAS (syndrome respiratoire aigu sévère) et le MERS (syndrome respiratoire du Moyen-Orient). De plus, les virus à l’origine du SRAS et de la COVID pourraient venir du même animal, les chauves-souris rhinolophes, dont la transmission à l’humain aurait été facilitée par l’existence, très répandue en Chine, de marchés d’animaux vivants — dont celui de Wuhan pour ce qui est du virus qui nous occupe.

Cette explication semble d’autant plus probable que l’autre théorie concernant les origines du virus, un accident de laboratoire, à Wuhan également, paraît digne d’un scénario de science-fiction. Ou encore sortie de l’imagination tordue d’un Donald Trump. Une lettre signée par 27 scientifiques dans le réputé The Lancet, en février 2020, clôt le débat d’ailleurs avant même qu’il n’ait lieu. Le groupe s’élève « d’une seule voix » contre les suppositions fumeuses et les intentions malveillantes envers la Chine. Les dés sont jetés. Ou vous croyez en la science et vous vous rangez du bon côté de la question ou vous entretenez des idées ridicules et dangereuses. L’ex-directeur des CDC (Centers for Disease Control and Prevention), Robert Ray Redfield, recevra d’ailleurs des menaces de mort après avoir osé dire qu’il favorisait l’idée d’un accident de laboratoire.

Il va falloir attendre plus d’un an avant que cette théorie ne soit examinée sérieusement. Grâce à des chercheurs indépendants, on découvre que certains laboratoires chinois, classés à sécurité maximale comme celui de Wuhan, ont connu quatre ruptures de sécurité importantes depuis 2004. Tout ça, bien sûr, a été tu par les autorités chinoises. On apprend aussi qu’en novembre 2019, plus d’un mois avant que la Chine n’annonce l’éclosion d’un nouveau virus, trois des chercheurs de laboratoire de Wuhan sont tombés malades d’une curieuse pneumonie dont les symptômes s’apparentent à ceux de la COVID-19.

On découvre également que le cri du cœur publié dans The Lancet dissimulait un conflit d’intérêts important. La dénonciation a été orchestrée par le directeur d’un laboratoire américain, EcoHealth Alliance (ECH), qui non seulement fait le même type de recherche risquée que celui de Wuhan — il s’agit de manipuler un virus animal pour ensuite mesurer sa capacité d’infecter l’espèce humaine —, mais qui a aussi déjà financé le laboratoire chinois en question. Ce type de recherches appelé « gain de fonction » implique un processus qu’on pourrait associer au laboratoire de Frankenstein : la création de virus plus toxiques encore que ce qui existe dans la nature. Cette expérimentation hautement risquée, menée bien sûr pour « le bien de l’humanité », ouvre quand même la porte à d’énormes dangers. On comprend que quiconque a été impliqué dans une telle aventure a tout intérêt à éloigner les regards indiscrets.

Et puis, pendant que les preuves d’un accident de laboratoire s’accumulent en douce, les preuves de l’origine naturelle du virus manquent toujours à l’appel. Des détails clés tels que l’origine animale du virus, la manière exacte par laquelle il a pu se transmettre ainsi que le moment et le lieu précis de la toute première infection sont toujours curieusement inconnus. De plus, une transmission naturelle ne se résume pas d’ordinaire à un seul endroit. Or, Wuhan, qui comme par hasard est également l’endroit où se trouve le laboratoire suspect, est le seul lieu de transmission identifié à ce jour.

La COVID-19 a tué, au bas mot, 4 millions de personnes et en a infecté plus de 176 millions. Si on veut en venir à bout un jour, il va falloir qu’on établisse une fois pour toutes l’origine de la maladie. Devant deux possibilités, on voit bien qu’on a privilégié la théorie bonbon jusqu’à maintenant. La transmission naturelle n’a pas du tout les mêmes conséquences scientifiques et, surtout, politiques que celles associées à un accident de laboratoire. Imaginez un peu les ramifications si la responsabilité de la pire catastrophe pour l’humanité depuis un siècle était attribuable à une poignée de scientifiques chinois ? Ce type de recherches serait remis en question et, plus encore, la Chine elle-même. L’empire du Milieu pourrait-il maintenir son ascendant devant un tel opprobre ?

Raison de plus d’exiger d’en avoir enfin le cœur net.

mercredi 9 juin 2021

Le massacre autochtone

 Vous êtes à la maison avec vos deux petits frères, de 6 et 8 ans, un après-midi d’hiver. Du haut de vos 11 ans, vous veillez distraitement au grain lorsque deux inconnus, deux Blancs, entrent soudainement. Ils sont là pour vous aider, disent-ils. Ils ont déjà empoigné les deux petits lorsque votre grand-père — il demeure à côté — arrive en trombe. Il s’interpose entre vous et les intrus. Sa présence empêche qu’on vous emporte dans la rafle. Vos deux frères n’auront pas cette chance. Rapidement, on les emmène. Vous ne reverrez le plus jeune et le plus vieux qu’une vingtaine d’années plus tard.

Cette scène, qui a dû se répéter des milliers de fois durant les 150 ans de pensionnats autochtones, est tirée d’un film d’une jeune Anichinabée qui a étudié le documentaire avec moi. Elle tenait à raconter l’histoire de sa mère qui, à 11 ans, a vu sa vie basculer, victime de cette folie furieuse qui exigeait qu’on arrache les enfants à leur milieu familial afin de les « civiliser », de les « évangéliser » ou simplement de les « éduquer » — au péril parfois de leur vie.

La scène décrite plus haut, qui se passe dans le nord de l’Ontario mais qui aurait très bien pu se passer au Québec, ne se déroule pas au tournant du siècle dernier, au moment où s’implante « l’assimilation agressive » de John A. MacDonald. « Nous allons poursuivre notre mission jusqu’à temps qu’il n’y ait plus de question indienne, plus un seul Indien qui n’a pas été absorbé dans le corps politique de la nation », disait, en 1920, le sous-ministre des Affaires indiennes, Duncan Campbell Scott. La scène se passe plutôt au début des années 1960, c’est-à-dire à un moment où, non seulement le zèle missionnaire a largement disparu et l’assimilation des Amérindiens a été déclarée un échec, mais où le monde occidental se tourne aussi résolument vers la « décolonisation ». Après des siècles de conquêtes, on comprend enfin la bêtise d’assujettir d’autres peuples et territoires à des lois et des mœurs étrangères en prétendant que la « civilisation » y gagne.

Et pourtant, au même moment, ici au Canada, on continue à saper les communautés autochtones en kidnappant et en envoyant les enfants loin de leur famille. Dans les années 1960, l’obligation pour tous les enfants autochtones d’étudier dans un pensionnat fait sur mesure, à l’exclusion de toute autre école, n’existe plus. Les résultats ont été trop désastreux. On connaît depuis longtemps les mauvais traitements, les abus, les maladies et souvent la mort qui attendent les enfants dans ces établissements. En 1907, un rapport de l’inspecteur médical en chef, P. H. Bryce, établit à 24 % la proportion des enfants, préalablement en bonne santé, qui meurent dans les pensionnats. Sans parler de tous ceux (de 47 à 75 % selon les établissements) qui meurent une fois renvoyés à la maison.

On est au courant également des travaux forcés et des expérimentations nutritionnelles faites au cours des années 1940 et 1950, privant les jeunes pensionnaires de certains aliments essentiels, et du peu d’éducation que ces derniers ont reçu finalement : l’équivalent d’une 5e année après 12 à 15 ans de prise en charge. Le tableau est tout sauf reluisant.

À partir des années 1950, on change donc son fusil d’épaule. On enlève toujours les enfants, mais pour les placer de plus en plus dans le réseau de protection de la petite enfance. Le gouvernement fédéral transfère également des pouvoirs aux provinces, qui se chargeront désormais des rafles et des enlèvements. Curieusement, c’est à ce moment, alors que le concept des pensionnats autochtones est de plus en plus critiqué au Canada, que ceux-ci prennent de l’ampleur au Québec. Aux deux seuls pensionnats présents dans le Grand Nord, on en ajoute maintenant à Sept-Îles (1952), à Amos (1955), à Pointe-Bleue (1960) et finalement à La Tuque (1963), en contrepoids aux réserves autochtones qui se créent dans chacun de ces endroits.

Le réseau québécois, 12 établissements au total, qui pourtant plus restreint et plus récent que ce qu’on trouve ailleurs au Canada, commettra les mêmes horreurs : interdiction de parler une langue autochtone, punitions corporelles sévères, abus sexuels, nourriture déficiente, maladies fréquentes, décès. Le compte officiel au Québec, établi lors de la Commission vérité réconciliation (2015), est de 38 morts, mais on a raison de croire qu’il en existerait bien davantage. Tout ça sans parler du racisme « systémique » qui teinte le curriculum scolaire. Aux enfants autochtones, on enseigne « la pureté de nos origines canadiennes-françaises, le caractère religieux, moral, idéaliste et héroïque de nos ancêtres ». Bref, ici comme ailleurs, sous le couvert de vouloir le bien, on se spécialise dans l’humiliation, l’acculturation et, ultimement, la destruction des Autochtones.

À la suite de la découverte macabre de 215 petits corps à Kamloops, en Colombie-Britannique, le premier ministre François Legault s’est dit « ouvert » à « participer à des fouilles éventuelles » sur les lieux des pensionnats autochtones québécois. Souhaitons-le. Les belles paroles ont assez duré. Le temps est venu de regarder le génocide autochtone dans le blanc des yeux.