mercredi 2 septembre 2020

La violence politique

 Les réactions n’ont pas tardé à la suite du déboulonnage de la statue de sir John A. Macdonald samedi dernier. Réactions tout aussi vives face au documentaire sur les frères Rose, les deux hommes responsables de l’enlèvement (et ultimement de la mort) de Pierre Laporte. Associée à tort ou à raison à la « gauche radicale », rien ne fait plus peur que l’idée de la violence politique.

Les politiciens en particulier se font un devoir de décrier ce genre de gestes — même en mode mineur tel le saccage d’effigies — de peur d’avoir l’air de sympathiser avec le diable. Et pourtant. Le diable est aux vaches, et le chaos à la porte, chez nos voisins américains. Combien de politiciens d’ici s’en émeuvent ? Où sont les voix qui déplorent la violence inouïe qui se déroule actuellement aux États-Unis ?

Il faut évidemment prendre le terme avec des pincettes, mais si jamais vous vous demandiez en quoi consiste ce qu’on pourrait qualifier de fascisme d’État, vous n’avez qu’à regarder ce qui se passe depuis la Maison-Blanche. Les quatre jours de la convention républicaine ont été à cet égard riches en enseignement. Le mensonge, d’abord. Pas seulement les exagérations et les fabrications auxquelles Donald Trump nous a habitués, mais la distorsion de ce que nous percevons même comme étant la vérité. C’est cette gigantesque entreprise de manipulation mentale qui fait peur et qui, oui, fait penser aux années les plus sombres du siècle dernier.

Depuis qu’il est arrivé au pouvoir, Trump s’est évertué à créer un monde parallèle, un monde de « faits alternatifs », comme se plaît à le dire l’imperturbable conseillère Kellyanne Conway. Un monde dans lequel il a remporté le vote populaire en 2016, où il a rassemblé la plus grande foule à sa cérémonie d’assermentation, où il a rétabli la puissance américaine sur la scène internationale et, bien sûr, où il a agi comme nul autre pour freiner la pandémie.

De fieffés mensonges mais qui, à force d’être répétés, non seulement par le prestidigitateur en chef mais par son entourage immédiat, jamais (ou si peu) démentis par les membres républicains du Congrès eux-mêmes, tout ce bourrage de crâne finit par créer l’illusion que « ce que vous voyez et ce que vous lisez n’est pas réellement ce qui se passe ».

L’imposition de ce monde parallèle a atteint son paroxysme lors de la convention républicaine la semaine dernière. Spectacle de propagande éhontée, repue de colonnes grecques et de drapeaux géants, non seulement y a-t-on dépeint Donald Trump en bon père de famille, grand défenseur de l’avancement des femmes, des Noirs et des minorités, mais on a semé l’illusion de deux Amériques diamétralement opposées : l’une forte, indestructible et prospère, celle de Trump, l’autre chaotique et appauvrie, encourageant l’infanticide, le pillage et l’anarchie. « Personne ne sera à l’abri dans le monde de Joe Biden », clame l’actuel président.

« Dans un tel contexte, la vérité n’a aucune importance », explique Peter Pomerantsev, ex-réalisateur à la télévision russe et auteur de Rien n’est vrai et tout est possible. Car la vérité est ce que Trump veut bien qu’elle soit. Le génie (si on peut dire) consiste ici non seulement à faire gober des mensonges, mais à convaincre les gens de ne pas croire autre chose que ce qu’on leur donne comme information. La réalité objective n’existe plus, en d’autres mots. Pour réaliser un tel tour de passe-passe, la conjuration d’un monde sombre et maléfique, rappelant encore une fois les années 1930 en Europe, est capitale. Une entreprise à laquelle s’applique, là encore, Donald Trump depuis longtemps. Souvenons-nous d’un de ses premiers cris de ralliement, « lock her up ! », insinuant que Hillary Clinton, en 2016, méritait la prison.

Aujourd’hui, ce sont les manifestants de Black Lives Matter que l’imagination fiévreuse de Donald Trump transforme en vils maraudeurs face auxquels les bons « patriotes » ont le devoir de se défendre. « When the looting starts, the shooting starts », menaçait-il plus tôt cet été. Depuis, Trump a fait grimper les enchères d’incitation à la violence en demandant à ses partisans de se joindre à son « armée personnelle » (« VOUS êtes ma première ligne de défense quand vient le temps de combattre la meute libérale »). C’est vraisemblablement à cet appel que répondait d’ailleurs Kyle Rittenhouse, le jeune de 17 ans qui a abattu deux manifestants la semaine dernière. Comme dit l’historien Christopher Browning, « à partir du moment où les gens n’acceptent plus les règles de base de la démocratie, tout peut se dérégler rapidement ».

Alors, le déboulonnage de statues ? Pas l’idéal, on en convient. La prise d’otages, encore moins.

L’intimidation sentira toujours mauvais. Mais les causes, au moins, dans ces deux cas, sont légitimes. Les felquistes avaient raison de se battre pour le petit ouvrier canadien-français, tout comme sir John A. mérite aujourd’hui d’être déboulonné. C’est une différence de taille avec ce que l’on constate chez nos voisins. La violence qui a de plus en plus libre cours là-bas n’a aucune autre justification que la mégalomanie d’un seul homme. Comment ne pas s’inquiéter ?

fpelletier@ledevoir.com

Sur Twitter :@fpelletier1

mercredi 5 août 2020

La rage du masque

Des effluves de Purell matin, midi et soir et des gens masqués à la piscine comme à l’épicerie, en solo comme en groupe. Ah ! et deux bêtas le sourire fendu jusqu’aux oreilles serrant de trop près une journaliste visiblement tétanisée. Ce sont les images que je retiens de cet été pas comme les autres. Depuis l’imposition obligatoire du masque, notamment, on sent de petites armées se coaliser, se dévisageant avec mépris de part et d’autre d’un grand champ de bataille. D’un côté, la majorité silencieuse, le masque en bandoulière, pour qui la pandémie n’est pas matière à rigoler. On applique ici consciencieusement les mesures de santé publique en ne se gênant pas pour faire la morale à droite et à gauche. De l’autre, la minorité gueularde (« libârté ! »), qui n’entend pas se faire dicter une mesure aussi répugnante et à ses yeux inutile. D’un côté, le théâtre de l’hygiène et de la bonne conduite ; de l’autre, le cirque de la rue et du m’as-tu-vu.

Quiconque ne se reconnaît pas tout à fait dans l’une ou l’autre de ces tendances se retrouve, malheureusement, coincé entre l’arbre et l’écorce. Il n’y a pas de troisième voie, tous les efforts (ou presque) allant dans un sens ou dans l’autre. Ou vous croyez en l’Évangile de la prévention à tout prix et en tout temps, ou vous êtes un « yahoo », un fier-à-bras gavé de fausses informations et imbu de vous-même. C’est pourtant un peu plus compliqué. Il incombe à tous, bien entendu, de minimiser la transmission de la maladie. Le virus, on le voit, est loin d’avoir dit son dernier mot. Le masque, par conséquent, aussi détestable soit-il, est littéralement un mal pour un bien. Il faut l’adopter, peu importe le sentiment d’étouffement ou de libre penseur qui sommeille en vous.

En même temps, c’est trop facile de mettre tous ceux qui s’élèvent contre le port obligatoire du masque dans le camp de l’extrême droite, des fieffés complotistes ou d’émules de Donald Trump. Que des gens remettent en question des directives gouvernementales exceptionnelles est généralement bon signe — et non le contraire. À plus forte raison dans le contexte d’une crise sanitaire mondiale qui, manifestement, a connu beaucoup d’improvisation et ouvre la porte à un certain autoritarisme. Le projet de loi 61 s’inscrit d’ailleurs sous cette enseigne. Et puis, faut-il être de droite, ou tombé sur la tête, pour déplorer l’abandon de l’intimité physique, des gestes spontanés, de l’envie de toucher quelqu’un qui ne nous inspire que du bon ? La vie sociale — et que dire de la vie culturelle ? — est devenue un triste spectacle. Peut-on le dire ? Peut-on ne pas aimer la « nouvelle normalité » qui consiste à se fuir, à se méfier les uns des autres et à déambuler comme une horde de bandits en goguette ?

On a beau comparer le port du masque à celui de la ceinture de sécurité afin de calmer les esprits échaudés, le parallèle tient difficilement la route. D’abord, il n’y a aucune symbolique malveillante associée à la bande de tissu qui vous cloue à votre siège. La ceinture ne change ni votre allure, ni votre comportement et n’altère pas les rapports sociaux. Surtout, la ceinture n’a pas été imposée dans le contexte d’une crise sanitaire planétaire. Elle est libre de toute connotation politique. Elle est neutre alors que le port du masque incarne la mainmise de la santé sur toute la vie publique, incluant la politique. Nos oracles aujourd’hui ne sont pas des philosophes, des artistes ou même de grands hommes ou de grandes femmes d’État, mais bien des experts médicaux.

Au cours des six derniers mois, la santé est devenue un nouveau temple, la valeur suprême à la lumière de laquelle tout doit être évalué. Le nouveau contrat accordé au directeur national de santé publique, Horacio Arruda, avec un salaire qui, en y ajoutant l’allocation de logement, dépasse tous ceux de la haute fonction publique, est une illustration de cette nouvelle consécration. M. Arruda recevra près d’un million de dollars d’ici 2023. On croyait pourtant que la crise sanitaire avait remis les choses en perspective. En santé, ce sont les strates du bas de l’échelle qui ont besoin d’être mieux soutenues, pas le haut de la pyramide. Mais comme les anges gardiens en attente d’une régularisation de leur statut l’ont récemment démontré, il y a malheureusement encore loin de la coupe aux lèvres.

Tout ça pour dire que si les matamores, les fabulateurs et les irresponsables, les forces vives des antimasques à l’heure actuelle offrent un spectacle souvent désolant, il faut se garder de conclure à un comportement au-dessus de tout soupçon chez les forces opposées. Si la peur se trouve derrière plusieurs des menaces, des coups et des insultes venant des récalcitrants, elle motive aussi la bonne conduite d’une bonne part des sans reproches. Personne ne comprend après tout ce qui arrive ; personne ne sait où tout ça va nous mener. Toutes les raisons sont bonnes pour marcher les fesses serrées ou encore pour jeter son désarroi au visage de quelqu’un.