samedi 7 mars 2020

La guerre contre les femmes

Pourquoi le féminisme — qui a changé la vie des femmes à tant d’égards — semble-t-il impuissant à contrer la violence faite aux femmes ? Le féminisme a permis aux femmes de voter, de contrôler leurs maternités, de sortir de leurs maisons, de travailler, d’être considérées comme les égales des hommes. Alors, comment se fait-il que le degré de violence demeure si élevé ?
Le tiers des femmes sont agressées physiquement ou sexuellement au cours de leur vie. Les trois quarts des femmes assassinées au Québec le sont par leur conjoint ou un homme de leur entourage. Les crimes violents sont aujourd’hui en baisse, mais, selon une étude britannique, l’agression sexuelle des femmes, elle, est en hausse. Bref, une femme aujourd’hui peut devenir astronaute, mais non sans craindre de se faire violenter à un moment ou un autre par un homme qu’elle aime. Comment ces deux choses-là peuvent-elles même coexister ?
De deux choses l’une : ou bien les femmes, malgré leur propre évolution, ont continué à fréquenter l’homme des cavernes en grand nombre ou alors, et c’est plus probable, il y a quelque chose qui se détraque à l’intérieur même des rapports intimes hommes-femmes. Pensons à Marylène Lévesque, assassinée dans une chambre d’hôtel, ou encore à la jeune Océane Boyer, trouvée morte au bord de la route. Ni l’une ni l’autre n’ont perdu la vie, comme on pouvait le croire au début, parce qu’elles se trouvaient au mauvais endroit au mauvais moment, mais bien, apparemment, parce qu’elles étaient, de par leur condition de femme (une prostituée, une adolescente), « vulnérables ».
La clé ici n’est pas le sexe (faible) des victimes, mais le rapport qu’elles auraient entretenu avec leur agresseur. Dans le cas de Marylène, son assassin craignait, après l’avoir fréquentée à plusieurs reprises, qu’elle s’éloigne de lui. Dans le cas d’Océane, dont les circonstances du meurtre n’ont pas été établies de manière officielle, quelle était au juste la nature de la relation entretenue avec cet « ami de la famille » présumé meurtrier ? Pour le peu qu’on en sait, cette histoire-là est particulièrement bouleversante. François Sénécal avait tout du « bon gars ». Rien, rien du tout, ne laissait présager qu’il puisse être accusé d’un meurtre aussi sordide.
Comme le répètent les responsables des maisons d’hébergement, la violence des hommes est souvent une question de contrôle. Mais est-ce vraiment le bon mot ? Est-ce une simple question de la loi du plus fort ? Le contrôle implique une part de raison alors qu’il n’y a rien de raisonnable ici. Frapper, harceler ou, à plus forte raison, tuer est tout ce qu’il y a de plus déraisonnable. Le geste ne vient pas de la tête, c’est sûr ; il vient d’un profond malaise enfoui en soi. Mais lequel ?
La meilleure explication de la violence masculine m’a été fournie jadis par un centre pour hommes violents. À cette clientèle, on fournissait une petite carte où étaient inscrites d’un côté les émotions positives (joie, enthousiasme, fierté…) et de l’autre, les émotions négatives (peur, jalousie, colère…). Pourquoi ? Parce que trop d’hommes ont de la difficulté à comprendre ce qu’ils vivent émotivement. Les émotions sont un territoire traditionnellement féminin, après tout. Un territoire mou, mal défini, qui rend vulnérable. Les hommes qui ne s’y retrouvent pas frappent, très souvent, comme pour percer le brouillard, par pure impuissance. Aveuglément, stupidement, férocement. Ils frappent par ignorance d’eux-mêmes autant que par prise de contrôle sur l’autre. La femme qui menace de quitter son homme — une situation souvent périlleuse pour elle — ne constitue pas seulement un affront au conjoint, ou à son ego. Elle représente la vie émotive qui s’en va, la vie amputée, une perte de repères considérable.
Dans la grande marche vers l’émancipation, on a toujours cru que les femmes devaient rattraper les hommes ; on n’a pas vu que les hommes auraient peut-être un jour à rattraper les femmes. Grâce aux récentes révélations sur les agressions sexuelles et les féminicides, on commence tout juste à comprendre que beaucoup d’hommes n’ont jamais cessé de voir les femmes comme leur propriété privée, une sorte d’extension d’eux-
mêmes. Publiquement, ils ne contestent pas le droit des femmes à l’égalité, mais privément, souvent inconsciemment, ils agissent comme si les vieilles règles patriarcales s’appliquaient toujours : en échange de la protection masculine, les femmes sont censées être disponibles physiquement et émotivement. C’est le plus vieux contrat social du monde et beaucoup trop d’hommes considèrent la disponibilité des femmes comme leur dû, encore aujourd’hui.
Le féminisme a été impuissant à contrer la violence faite aux femmes parce que les rapports intimes ne se légifèrent pas de la même façon que les conditions de vie extérieures : la santé, la maternité, le travail. Mais aussi parce qu’on ne se doutait pas que la véritable résistance au féminisme se réfugierait au niveau personnel. On ne pouvait pas savoir que c’est au nom de l’amour que la guerre contre les femmes aurait lieu.

mercredi 4 mars 2020

Éloge d'un vieil homme blanc

J’écris ces lignes dans la tourmente du « Super Mardi », le jour le plus chargé des primaires américaines, au moment où le dénommé Karl Marx du Vermont, Bernie Sanders, se bat corps et âme contre deux autres « vieux hommes blancs », Joe Biden et Michael Bloomberg. Comme par hasard, les deux seules femmes toujours dans la course ne pèsent pas lourd dans la balance. Tulsi Gabbard, qui n’a pas été vue depuis des mois, existe sur papier seulement. L’irrépressible Elizabeth Warren, elle, malgré sa fougue et ses « solutions » à tout ce qui ronge l’Amérique, n’a guère de chances de gagner.
Comment une course qui s’annonçait au départ étonnamment diversifiée, tant par le sexe que par la couleur de la peau, se retrouve-t-elle monopolisée par trois hommes blancs vieillissants ? Les préjugés envers les femmes y sont pour quelque chose, bien sûr, sans parler du pouvoir de l’argent qui a permis à l’ex-maire de New York de se frayer une place. Mais il y a aussi une bonne raison pour cette domination masculine : Bernie Sanders lui-même.
Celui qui se décrit volontiers comme un « grumpy old guy » se retrouve aujourd’hui, à peine remis d’une crise cardiaque, l’homme à battre. Qui l’eût cru ? Plus que tout autre des 26 candidats en lice initialement, c’est celui qui en appelle à la « révolution » qui, curieusement, a établi les termes de la présente course à l’investiture démocrate. C’est la peur de voir le parti pencher trop à gauche qui explique d’ailleurs l’ascendant de dernière heure des deux autres candidats « gériatriques » : l’homme de main de l’establishment politique, Joe Biden, et celui de l’establishment financier, Michael Bloomberg. Sans surprise, l’un et l’autre se sentent investis de la mission de ramener le Parti démocrate sur le droit chemin — bien que les heures soient vraisemblablement comptées pour le candidat de l’argent, tellement la manoeuvre est grossière et M. Bloomberg, anticharismatique.
Mais revenons à « Bernie », qu’on a souvent comparé au « Donald » pour expliquer son improbable succès dans l’arène politique. Voici deux hommes qui marchent au rythme de « leur propre tambour », deux loners qui sont restés longtemps en marge des partis politiques, sans parler du fait que chacun a réussi à mettre le doigt sur la désaffection de certaines catégories de l’électorat. Un exploit auquel aucun de leurs rivaux politiques ne peut prétendre. Selon le chroniqueur du New York Times David Brooks, les candidats présidentiels qui réussissent « font plus que simplement raconter des histoires. Ils racontent une histoire qui aide les gens à faire du sens dans leur vie, une histoire repue de héros et de méchants ». Trump et Sanders sont tous deux dans cette catégorie de « faiseurs de mythes », ce qui expliquerait la domination de Bernie Sanders à l’heure actuelle.
L’analogie entre l’actuel président et le sénateur du Vermont a ses limites, par contre. Si Trump a renforci le mythe des « élites côtières qui ont détruit nos valeurs et notre économie », ce n’est pas par souci pour les déshérités du système mais uniquement par souci pour lui-même. Comme le démontre le grand guignol de la Maison-Blanche depuis trois ans, c’est un homme qui n’a aucune préoccupation des autres, encore moins des institutions démocratiques. Bernie Sanders, lui, malgré ses airs de vieux prophète égaré dans le désert, est un tout autre homme. Il veut réellement sortir la « classe ouvrière » de la marginalisation politique et de la misère. Ça fait 40 ans qu’il en parle, après tout. Une partie de son succès tient au fait qu’il ne dit pas, comme tant d’autres, ce que les gens veulent entendre. Sanders répète ad nauseam ce qu’il croit important : le pays le plus puissant du monde avantage les riches au détriment des pauvres, des minorités et des défavorisés.
Lors de cette campagne, Bernie a même décidé de pousser la note encore plus loin. Il ne se contente plus de parler, le doigt en l’air, de « l’oligarchie américaine ». Il sillonne le pays à la rencontre des gens pour les inviter, eux, à dire ce qui cloche dans leur vie. « Je peux donner le meilleur discours du monde, dit le principal intéressé, mais il n’aura jamais l’impact de l’expérience vécue par l’Américain ordinaire. »
Il faut lire à cet effet le reportage de Buzzfeed qui, ayant suivi Sanders pendant des mois, démontre comment cette campagne est « sans précédent ». Non seulement Sanders multiplie-t-il les rencontres, qu’il se fait un devoir de filmer et ensuite de relayer sur YouTube, « il tente de changer la façon dont les gens interagissent avec les obstacles, c’est-à-dire dans le silence et la honte ». « Allez, n’ayez pas peur et parlez fort. Il y en a des milliers comme vous », répète-t-il inlassablement.
L’homme réputé pour ses sautes d’humeur et son caractère solitaire s’est donné pour mission de « faire en sorte que les gens se sentent moins seuls ». Décidément, la campagne de Bernie Sanders a une profondeur qu’aucun autre, même la formidable Elizabeth Warren, n’a. Il mérite amplement de se retrouver au-devant du peloton.