mercredi 22 novembre 2017

Le bébé et l'eau du bain (2)

Dans la flambée de dénonciations qui continue à se propager à une allure folle, des dérapages étaient sans doute inévitables. Le Québec a eu droit au sien, mercredi dernier, alors qu’un reportage de Radio-Canada clouait le comédien et professeur Gilbert Sicotte au pilori. Comme exemple de jeter le bébé avec l’eau du bain, ce dont je m’inquiétais dans ces pages la semaine dernière, on pouvait difficilement faire mieux.
 
Si l’heure est à la condamnation, encore faut-il savoir distinguer l’agression verbale de l’agression sexuelle. S’il peut bien sûr s’agir d’abus de pouvoir dans les deux cas, la nature des gestes n’est vraiment pas la même, les conséquences non plus. L’agression sexuelle est une violation non seulement de l’intégrité physique de quelqu’un, mais de son espace le plus intime. C’est la raison pour laquelle d’ailleurs les victimes se sentent coupables : elles ont été dépossédées, en quelque sorte. Peu importe qu’elles aient résisté de toutes leurs forces ou non, elles ont inévitablement participé à cette mise en abîme. Une fois le mal fait, le problème devient davantage le leur que celui de l’agresseur, puisqu’elles portent la transgression en elles. Alors que dans le cas de la violence verbale, le dérapage est entièrement du côté de l’agresseur. Les gros mots, les sacres, les sautes d’humeur — à moins évidemment qu’il ne s’agisse d’une campagne de dénigrement systématique —, tout ça n’habite que celui qui en fait la démonstration. C’est son problème à lui, pas le vôtre.
 
De plus, l’agression verbale n’a pas du tout le même retentissement social. Il s’agit d’un acte individuel, alors que l’agression sexuelle a des répercussions collectives, puisque toutes les femmes (ou presque) partagent la peur d’être attaquées. L’assaut sexuel agit donc comme un mécanisme de contrôle sur les femmes — à tout le moins sur leur psyché, sinon toujours sur leurs allées et venues. C’est la raison pour laquelle il faut se réjouir de ce bal de dénonciations — la libération est collective, pas seulement individuelle — tout en déplorant les débordements.
 
Je ne connais pas Gilbert Sicotte personnellement, et je n’ai qu’une connaissance sommaire de ses méthodes d’enseignement. Mais les dénonciations à son égard me paraissent inspirées de la même frilosité intellectuelle qui sème controverse et consternation dans les universités anglo-saxonnes actuellement. La prolifération des questions sexuelles — du féminisme aux transgenres en passant par les LGBT —, questions qui ont justement ouvert de nouveaux espaces intellectuels sur les campus, a fini, malheureusement, par créer un mouvement contraire : un mouvement qui surprotège l’étudiant « vulnérable » et crée une mentalité de censure.
 
La création de « safe spaces » (lieux sûrs) est le meilleur exemple de ce détournement de sens. En principe tout à fait louable, permettant aux étudiants issus de la minorité de se mettre à l’abri de la discrimination, ils illustrent de plus en plus, dit la chroniqueuse américaine Judith Shulevitz, « la conviction, toujours plus répandue chez les étudiants, que leur école devrait les protéger de points de vue déconcertants ou pénibles ». Les exemples en ce sens abondent : des conférences annulées à la dernière minute, des journaux à grand tirage interdits sur des campus, des professeurs semoncés pour avoir apporté un point de vue critique à la question des transgenres.
 
À mon avis, il y a un lien entre cette tendance à vouloir accommoder à tout prix les sensibilités des étudiants, quitte à tourner les coins ronds, et l’affaire Sicotte. S’il est évident que l’enseignant a une fâcheuse tendance à l’excès de langage, que ses méthodes sont sans doute à revoir, de là à en faire la dernière tête de Turc, à le placer sans ambages sur le podium des briseurs de vie et des agresseurs forcenés, il y a un pas à ne pas franchir. Dans un endroit voué à la formation et au dépassement de soi, un professeur a non seulement le droit, mais le devoir de bousculer un peu, et même, oui, de signifier à certains qu’ils ne sont peut-être pas à leur place. Tout est dans la manière, évidemment, et on déplore que la direction n’ait pas choisi d’en parler à M. Sicotte au moment propice.
 
Personnellement, je déplore tout autant que le Conservatoire ne se lève pas aujourd’hui pour défendre le principe même de l’enseignement : le choc d’idées, la pensée critique, l’originalité. S’éduquer n’est rien sinon foncer tête première dans l’inconnu. Gilbert Sicotte a sans doute beaucoup de questions à se poser aujourd’hui. Mais, de grâce, résistons à cette fâcheuse tendance à conserver les esprits dans la ouate.

mercredi 15 novembre 2017

Le bébé et l'eau du bain

Posée une première fois lors de l’affaire Claude Jutra, la question retentit aujourd’hui de plus belle : faut-il séparer l’art et l’artiste ? Sachant maintenant que l’agression sexuelle est aux plateaux de tournage et aux salles de maquillage ce que le vent est à l’automne, souvent déchaîné, faut-il faire la différence entre l’artiste qui nous éblouit et l’homme qui, à la suite de révélations faites sur son comportement, nous horripile ? Faudrait-il jeter le bébé avec l’eau vachement sale du bain ?

Je me souviens d’un professeur de littérature qui nous sermonnait là-dessus. Il ne fallait surtout pas s’attarder aux travers personnels des grands écrivains, disait-il. Peu importe si l’un zyeutait les petites filles ou si l’autre volait à l’étalage, il fallait s’en tenir uniquement à l’oeuvre. C’était l’époque où, quel que soit le défaut, puer de la bouche ou battre sa femme, on avait tendance à assimiler tout ça à une espèce de turpitude intérieure dont le « génie créateur » serait, c’est bien connu, pétri.

 
Roman Polanski, accusé en 1977 du viol d’une fille de 13 ans, et Woody Allen, écorché en 1993 par les allégations d’agression sexuelle de sa fille adoptive, Dylan Farrow, ainsi que par son union avec sa belle-fille Soon-Yi Previn, ont tous deux bénéficié de ce mur de Chine entre l’art et l’artiste. Ils n’ont pas eu à payer professionnellement pour leurs écarts de conduite personnels. Le mythe du grand homme, du brillant artiste, a longtemps eu le dos large. Ce n’est plus tout à fait le cas aujourd’hui.

S’il y a une chose qui ressort de l’avalanche d’inconduites sexuelles, présumées ou reconnues, de Harvey Weinstein à Sylvain Archambault, c’est que cette notion jupitérienne de « génie créateur » ouvre la porte à toutes sortes d’abus, notamment auprès de jeunes nymphes, femmes ou hommes attirés vers les firmaments. Depuis toujours, les « grands talents » ont la permission de tout bouleverser, y compris la paix d’esprit de ceux qui les entourent et l’intégrité physique de ceux et celles qu’ils convoitent. Mais il y en a marre. Des centaines de dénonciations, dont on n’a pas encore vu la fin, ont eu la peau de cette idylle mal barrée, de cette idéalisation perverse de l’esprit créateur et des passe-droits qui en découlent.

 
Mon prof de littérature serait parfaitement scandalisé de voir qu’aujourd’hui la distinction entre l’art et l’artiste ne se pose même plus. Évidemment, il est plus facile de faire la part des choses quand l’artiste est mort depuis quelques siècles ou même quelques décennies. Quand l’oeuvre a survécu à l’homme, c’est bien le signe que la création dépasse celui qui l’a créée. N’empêche que les dégringolades vertigineuses des dernières semaines dénotent une différence notoire entre le traitement réservé encore récemment à Roman Polanski et à Woody Allen et les mises au ban radicales auxquelles on assiste aujourd’hui.

On peut d’ailleurs se demander si le retour du balancier n’est pas, dans certains cas, exagéré. Fallait-il vraiment que Ridley Scott refasse les scènes de son dernier film (All the Money in the World) afin d’effacer la brebis galeuse Kevin Spacey du portrait ? Qu’on décide, dans la foulée des révélations troublantes au sujet de l’acteur, de ne pas lui remettre le prix qu’on lui destinait, soit. Il faut bien qu’il y ait un coût à se croire tout permis. Mais après des siècles de laisser-faire vis-à-vis de tels comportements, après une indifférence manifeste vis-à-vis des victimes de ces mêmes comportements, un tel empressement à soudainement « laver plus blanc » est lui-même suspect. Se soucie-t-on vraiment de probité et d’éthique ou est-ce bêtement la peur de perdre au box-office qui justifie cette guillotine ?

Je m’attarde à Kevin Spacey, un des grands acteurs de la scène contemporaine, parce qu’il illustre le mieux ce qui est en jeu ici : la perte de quelque chose de précieux, précisément ce qui préoccupait mon vieux prof. Les films de Claude Jutra, comme ceux de Harvey Weinstein, vont survivre aux scandales. Et c’est tant mieux. L’industrie de l’humour aussi. Sous les auspices du nouveau Festival de rire de Montréal, il y a raison de croire qu’il ne s’en portera que mieux. Dans le cas de Kevin Spacey, le prix est à la fois personnel et professionnel. Or, on a beau le remplacer, ou simplement l’éliminer, on va s’en ennuyer.

La prise de conscience qui s’opère en ce moment est cruciale, voire révolutionnaire. Mais comme toute révolution, elle peut parfois faire grincer des dents.